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IL AVAIT MILLE TALENTS ET CELUI DE RECITER "LE CAHIER"

IL AVAIT MILLE TALENTS ET CELUI DE RECITER "LE CAHIER"

   Y a-t-il un mot, en français ou en créole, pour définir l'alliance, l'alliage même, du talent, de l'élégance et de l'humilité ? 

 Je ne le sais pas mais si jamais ce mot existe, il ne peut s'appliquer à personne d'autre qu'à Jean-Michel MARTIAL. Comme tout un chacun, je l'ai vu cent fois au cinéma et à la télévision, mais seulement une fois, une seule, en vrai. En chair et en os. Il y a une dizaine d'années de cela, la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université des Antilles, sur le campus de Schoelcher, l'avait invité, à l'époque où le Pr C. MENCE-CASTER en était le doyen, a donner un récital. Enfin, ce mot fait trop show-business, disons plus exactement à réciter le Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé CESAIRE.   

  Au Grand Amphi, comme nous disons familièrement, l'Amphithéâtre Michel LOUIS, du nom d'un économiste de notre campus lui aussi trop tôt "monté en Galilée" et également homme de théâtre, devant près de trois-cent étudiants, au début perplexes de voir ce presque géant debout, seul sur l'estrade, Jean-Michel MARTIAL, tantôt griot africain tantôt aède grec antique tantôt conteur créole, nous a récité, sans une seule hésitation, sans la moindre erreur (je le savais puisque j'avais le livre de CESAIRE ouvert devant moi) la totalité du texte césairien.  

  L'amphi s'est alors tu, les chuchotements se sont arrêtés, les portables éteints. Nous étions toutes et tous à la fois sous l'emprise du Verbe du Père de la Négritude et de l'immense talent de son griot-aède-conteur. MARTIAL nous a ainsi fait entendre le fameux "cri césairien", cette volonté du poète de parler pour "ceux qui n'ont pas de bouche" : le cri à fond de cale du navire négrier de l'esclave arraché à sa terre natale ; le hurlement de l'esclave que l'on fouette sur la plantation ; la colère du Nègre-marron ; la rage muette du Nègre d'Habitation. Mais aussi, dans un formidable résilience, le "EIA !", ce cri de joie de l'esclave, puis l'ancien esclave, qui peut à peu se reconstruit, se crée ("créole" vient du latin "creare") et se recrée, et qui, de lui-même, regagne les rives de l'humaine condition.  

 Jean-Michel MARTIAL n'était plus un comédien ce jour-là, un acteur, mais comme l'incarnation, à travers le texte césairien, de toutes ces facettes de nous-mêmes car CESAIRE n'a-t-il pas voulu dire que le Martiniquais et le Guadeloupéen d'aujourd'hui portent en eux tout à la fois, le captif d'Afrique, l'esclave de plantation, le Nègre-marron, le Nègre créole et l'indélébile d'une francisation ? Nous sommes des "titim-bwasek"   

   Après la récitation du Cahier, il y eut un moment de stupeur dans l'amphithéâtre.

   Personne ne savait s'il fallait applaudir...comme au théâtre. Puis, d'un seul élan, les trois-cents étudiants se sont mis debout et ont ovationné Jean-Michel MARTIAL. Avec son humilité naturelle, ce dernier nous a alors salué de la tête, un demi-sourire sur les lèvres. Il était épuisé ! Retenir un texte comme celui de CESAIRE n'est pas "rédi chez bò tab", ne doit pas être chose facile. Enfin, il est venu à la rencontre des étudiants qui lui posèrent mille questions.     

 Ce midi-là, madame le Doyen et des responsables de la Faculté des Lettres et Sciences humaines avaient invité Jean-Michel MARTIAL à déjeuner. J'avais quinze minutes de retard comme d'habitude. Tout le monde était déjà attablé et les entrées servies. Un peu honteux, alors que je me dépêchais de gagner la place qui m'avait été réservée, espérant passer inaperçu, je vis, non sans stupéfaction, Jean-Michel MARTIAL, se lever de table et venir me serrer la main. Un convive assis près de lui changea spontanément de place avec moi, ajoutant à ma confusion et là, je fus à nouveau sous l'emprise de la voix du griot-aède-conteur.

 Talent, élégance, humilité. J'enrage de ne pouvoir trouver le mot qui réunirait toutes ces qualités de l'âme.  

  Je lui remis la traduction en créole que j'avais faite du Cahier dont je lui dis avoir lu le début à Aimé CESAIRE qui en avait été enchanté et m'avait fait promettre de la publier. Le visage de MARTIAL refléta d'abord la même stupéfaction que celui de CESAIRE et, humblement, il se mit à en déchiffrer à mi-voix les premières lignes, avec hésitation forcément, puis avec un enthousiasme grandissant. Je compris que mon retard m'était pardonné.

 Mais aujourd'hui, en ce jour de profonde tristesse, j'entends sa voix à la fois grave et apaisante et je songe à ce vers de CESAIRE dans son poème intitulé Beau sang giclé :
   "L'oiseau jadis aux plumes plus belles que le passé
     exige le compte de ses plumes dispersées"
 Si jamais le poète a voulu parler du mensfenil (que nous préférons appeler malfini dans notre parlure naturelle) alors, oui, Jean-Michel MARTIAL fut à l'image de notre aigle des Antilles. Tournoyant haut, très haut au-dessus des médiocrités ambiantes. Qu'ATIBON-LEGBA lui ouvre la barrière !...

  

 

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