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Ils n'ont jamais rien fait pour leurs langues, mais ils sont contre la francophonie !

Raphaël Confiant
Ils n'ont jamais rien fait pour leurs langues, mais ils sont contre la francophonie !

   J'ai écrit six livres dans ma langue maternelle, le créole, avant__je dis bien : avant !__d'en publier une trentaine dans ma deuxième langue maternelle, le français. Feu Jean BERNABE, le grand linguiste, avait osé la belle expression de "langue co-maternelle".

    Rien ne m'obligeait à commencer par le créole et cela pour deux raisons : d'abord, j'avais été élevé, éduqué, scolarisé, littérarisé dans la langue de Voltaire et jamais, pas une seule fois, au cours de ce long processus, il ne m'avait été enseigné ni que le créole fut une langue et encore moins qu'on put la coucher sur du papier (à l'époque, c'est-à-dire, le milieu des années 70 du siècle dernier, les ordinateurs personnels__dits PC plus tard__n'avaient pas encore été inventés) ; deuxième raison : à cette époque où n'existaient pas encore de graphie reconnue, de Licence et Master de créole à l'Université, de CAPES de créole, de "Dikté Kréyol" etc... et donc pas de lectorat pour un livre en créole et donc pas d'éditeur, j'y suis allé de ma propre poche pour permettre à ces 6 livres de voir le jour. Cela onze ans durant...   

   Avant moi, de temps à autre, il y avait eu quelques publications en créole (François MARBOT, 1844 ; Gilbert GRATIANT, 1958 ; Georges MAUVOIS, 1962), mais je n'en avais pas eu connaissance, celles-ci n'étant guère disponibles dans les librairies lesquelles étaient d'ailleurs peu nombreuses. Je n'ai pu y avoir accès qu'assez tardivement, ceci pour dire que j'écrivais ou en tout cas avais le sentiment d'écrie à partir d'un vide total. Mais aussi "dans" le vide ! Car autour de moi, tout le monde, y compris dans ma propre famille, me traitait (gentiment) de "fou". En effet, quelle drôle d'idée que de s'acharner à écrire et à publier des livres dans une langue que personne ne savait lire ! Et même pire : n'avait envie de lire. Surtout que contrairement à mes trois prédécesseurs, je m'étais détourné de la graphie étymologique (calquée sur le français) pour adopter la graphie phonético-phonologique mise au point par J. BERNABE et son groupe de recherches, le GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole).

   Je crois beaucoup à la notion de "demande sociale" laquelle trouve à s'exprimer à travers des individus à des moments historiques précis. Certes, dans tout domaine, il faut un minimum de talent, mais ce dernier peut rester incompris très longtemps si dans le tréfonds du corps social ne se manifeste le besoin d'exprimer quelque chose de particulier. Pour aller vite, après l'abolition de l'esclavage, notre société avait soif de ce qu'on appellera "l'Assimilation" c'est-à-dire le désir de devenir française à part entière ; puis au début du XXe siècle, elle a manifesté un désir de "Négritude", un besoin de renouer avec les racines africaines de la majorité de la population et de revaloriser tout ce qui était "noir" ; au mitan de ce même siècle a émergé un désir d'"Antillanité" autrement dit le besoin de s'ouvrir sur notre environnement caribéen et de tisser des lier avec nos îles voisines ; enfin, au bout du siècle, a surgi la "Créolité", soif d'expression d'une identité multiple en phase avec le mouvement de mondialisation dont notre archipel a été en quelque sorte la préfiguration.

   En ce début du XXIe siècle surgira forcément une nouvelle demande. Forcément ! Elle n'a pas encore de nom, mais se laisse déjà entrevoir dans des œuvres et chez des écrivains de talent comme Alfred ALEXANDRE, Jean-Marc ROSIER, Corinne MENCE-CASTER, FRANKITO et quelques autres. Chez eux, on assiste à une réconciliation du français et du créole, de l'imaginaire martiniquais et de l'imaginaire mondial, mais fort heureusement avec une inquiétude sourde qui témoigne de l'impasse martiniquaise (et guadeloupéenne) actuelle. La littérature a pour fonction sociale de témoigner de ce qui ne peut encore clairement s'exprimer, mais qui ne peut pas ne pas l'être à un moment ou un autre. Cette génération post-Créolité fera son chemin comme l'ont fait avant elle les générations post-Assimilation, post-Négritude et post-Antillanité. La Martinique est une terre d'écrivains.

   Pourquoi avoir fait ce long détour pour parler de la polémique actuelle sur la francophonie et sur le refus manifesté par certains auteurs africains connus de s'y associer ? D'abord, pour situer le lieu à partir duquel je parle, pour que les lecteurs de cet article, qui ne sont pas tous forcément martiniquais, sachent d'où provient le discours qu'ils sont en train de découvrir. "Agis dans ton lieu, pense avec le monde !", nous enjoignait joliment Edouard GLISSANT. Ces "refuznik" de la Francophonie donc s'insurgent contre ce qu'ils nomment "la francophonie institutionnelle" qui serait le bras non-armé du néocolonialisme français. Fort bien ! Mais alors pourquoi aucun de ces grands auteurs n'a-t-il jamais, hormis Omar Blondin DIOP, fait le moindre effort pour écrire en bamiléké, peuhl, wolof, éwé, bambara etc ? Ce sont portant, et pour reprendre encore une belle expression de GLISSANT, des "langues ataviques", c'est-à-dire qui ont précédé la colonisation de l'Afrique, qui ont survécu durant la colonisation et qui continuent à vivre et à se développer après la fin de cette dernière. Rien à voir avec ce modeste idiome bricolé à la va-vite qu'est le créole ("créole" vient du latin "creare" qui signifie "créer"), idiome fait de bric et de broc, au hasard d'une histoire tragique qui a quand même vu se commettre deux des trois plus grands crimes de l'ère moderne à savoir le génocide des Amérindiens et l'esclavage des Noirs (le troisième étant la destruction des Juifs d'Europe, hypocritement dénommée "Shoah").

   Autrement dit, il y a mille fois plus de raisons d'écrire en wolof, fon, bamiléké, bambara et autres qu'en créole, d'autant que certaines de ces langues étaient en plus déjà écrites (en graphie arabe) avant la colonisation européenne et qu'on ne peut donc les qualifier de "langues sans écriture" comme l'ont fait imprudemment certains linguistes et ethnologues occidentaux. Autant donc un Créolophone est pardonnable, mille fois pardonnable, de ne pas se servir de sa langue à l'écrit, autant un Wolofone ou Bambarophone est impardonnable ! Alors, je n'ignore pas que les "noiristes", à la lecture de ce texte, s'empresseront de ressortir leur vieille antienne selon laquelle "la Créolité est anti-africaine et Confiant en particulier". Ils ont raison : je déteste l'Afrique à genoux, l'Afrique qui se complait dans un suicide linguistique, religieux et culturel. Mais je vénère Julius NYERERE, président de la Tanzanie, qui instaura le swahili comme langue officielle de son pays ; j'applaudis à quatre mains Nicéphore SOGLO, président du Bénin, qui instaura le vodou comme religion officielle dans son pays ; et j'approuve Jacob ZUMA, président de l'Afrique du Sud, en dépit de toutes les critiques très sérieuses qu'on peut lui faire, de refuser d'abroger la polygamie etc... Est-ce donc cela être anti-africain ?

   Pour en revenir à nos écrivains africains opposés à la "Francophonie institutionnelle", je leur dis, avec ma brutalité coutumière : en vous détournant de vos langues maternelles, en n'ayant jamais cherché à mettre votre talent à leurs service, en préférant parader dans les cénacles littéraires et les universités d'Europe et d'Amérique du Nord, vous êtes en fait des piliers de ce que vous prétendez dénoncer. Oui, vous êtes AUSSI la "Francophonie institutionnelle" ! Cela ne vous dérange-t-il pas que l'Afrique soit le seul continent qui se serve de langues étrangères, de religions étrangères, de cultures étrangères, de systèmes juridiques étrangers etc... ? Partout ailleurs, ce qui est étranger vient en deuxième position. Car il ne s'agit évidemment pas de rejeter les apports étrangers mais de leur donner leur juste place. Je ne suis plus Africain (comme l'étaient, il y a bientôt 4 siècles, la majorité de mes ancêtres), mais cela me dérange fort lorsque je vois Chrétiens et Musulmans s'affronter au Nigéria, par exemple. Je me dis : mais où est passée la magnifique religion yorouba dans tout cela ? Aux Amériques, pardi ! m'avait lancé un jour un anthropologue blanc américain. Il ne plaisantait, hélas, pas : si l'on veut étudier les religions africaines, il faut se pencher sur le vodou haïtien, la santeria cubaine ou le candomblé brésilien. En Afrique, pendant ce temps-là, on se déchire entre chrétiens évangélistes fanatiques et musulmans "boko-haramistes". Consternant !

   Je ne cherche pas à faire la leçon à ces écrivains et intellectuels africains, mais à remettre un certain nombre de choses à leur place. Il est trop facile d'adopter des postures médiatiques et de se poser en grands pourfendeurs du néo-colonialisme alors que dans sa pratique on en est l'un des piliers. Lorsqu'ils écriront aussi en wolof, bamiléké, bambara, kikongo et autres, je les prendrai au sérieux. Je dis bien AUSSI car il n'est pas questions de refuser ou rejeter les langues européennes. Pour ma part, j'ai D'ABORD écrit dans ma première langue, le créole ; puis, j'ai AUSSI écrit dans ma deuxième langue, le français.

   Je n'ai donc absolument rien contre la Francophonie. Oui, je suis un écrivain francophone tout en étant d'abord un écrivain créolophone...

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