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«Island song» d’Alex WHEATLE (Jamaïque)

«Island song» d’Alex WHEATLE (Jamaïque)

Le récit se déroule, dans une première partie, à  la Jamaïque, pays de Joseph Rodney, de sa femme Amy et de leurs enfants. Alex Wheatle convie le lecteur à vivre avec cette famille au quotidien, le faisant témoin de ses contrariétés, de ses joies, de ses conflits et de ses secrets.  L’auteur nous transporte, à sa suite, de la campagne de Claremont à la ville de Kingston puis à Londres où elle va émigrer. Rodney n’a jamais dit d’où il venait mais le lecteur sait qu’il a quitté sa mère à l’âge de 15 ans (il y a trente ans), qu’il ne l’a jamais revue et qu’il en éprouve force culpabilité. Rodney a un fils David qui rêve de courir le monde mais le récit s’articule autour de la destinée de ses filles Hortense (celle qu’il préfère) et Jenny, qui convoiteront le même homme.

 

L’auteur évoque avec talent l’existence des petits cultivateurs jamaïcains dans les années 50 et restitue les éléments historiques et sociaux forgeant leur identité. Il y est question de la geste marronne, de la  mythique rebelle Nanny, du roi africain Prester John, de la malicieuse araignée Anancy mais aussi des grandes grèves dans les champs de cannes à sucre, de la répression brutale, des conséquences du cyclone de 1951… L’auteur rapporte aussi les peines et tribulations des Jamaïcains exilés en Angleterre, les désillusions, les étonnements, les discriminations, les frustrations et le racisme.

 

Au départ, certains éléments éveillent l’intérêt et on croit à la mise en place d’un certain suspense. Ainsi dés les premières pages, est évoquée la culpabilité taraudant certains vieillards du pays à l’idée de cultiver des terres obtenues par leurs ancêtres au prix d’une trahison. Ces anciens rebelles les avaient en effet reçues du gouvernement colonial en échange de leur participation à la chasse aux esclaves fugitifs. La communauté insoumise des Marrons ayant triomphé des colons grâce à son courage et aux pouvoirs de la puissante Nanny avait trempé dans cette triste affaire. L’impunité des traîtres, le secret bien gardé d’une infamie font que le lecteur se prend à espérer une intrigue fondée sur une vengeance posthume et les fantômes du passé. Il n’en sera rien. L’auteur nous propose un récit foisonnant d’événements mais à un seul niveau de lecture, ce qui ne l’empêche pas d’être attrayant. Les personnages sont attachants et leurs destinées, en rapport avec l’histoire de leur pays, retiennent l’attention.

 

La traduction française du roman est qualifiée d’originale par l’éditeur, elle ne l’est en rien pour les lecteurs de Raphaël Confiant ou Patrick Chamoiseau. Afin de rendre l’anglais typé des Jamaïcains (« un élément essentiel de leur tempérament » nous dit l’auteur), Nicolas Richard, (traducteur émérite), a choisi d’utiliser le style propre aux auteurs de la créolité. Mots français créolisés  ou obsolètes, mots créoles francisés, mots créoles insérés dans le texte en français comme véyatif, fondok ou  estébékwé… L’option peut très bien être défendue car elle a déjà fait ses preuves même si désormais de nombreux termes peuvent être assimilés à des tics de langage. Mais (selon moi), ce qui gêne dans cette adaptation en français c’est le fait, qu’au fil des pages, soit érigé en système l’emploi des créolismes, des archaïsmes, des néologismes forgés souvent en séries et de manière gratuite. Le texte est en effet truffé d’une surabondance de « plaisantaille », « souffraille », « froussaille », « coquinasse » et autre « soulagerie ». Parfois ce vocabulaire est (à mon sens), tout simplement inesthétique de par sa profusion et dessert le récit dans sa fluidité. C’est dommage car purgé de ces lourdeurs, le style de la traduction serait tout à fait séduisant.    

       

Alex WHEATLE ou la sincérité dans l’écriture

 

Alex Wheatle est un auteur britannique dont les parents sont originaires de la Jamaïque. Né, en 1963, à Brixton, un quartier du sud de Londres, il a passé son enfance dans un foyer pour enfants. Il n’est donc pas un homme issu du sérail littéraire, il n’a d’ailleurs pas fait d’études. A Brixton, où il a vécu de petits jobs, il a créé le sound system « Crucial Rocker » dans lequel il était  DJ et sous le  nom de Yardman Irie, il interprétait ses propres chansons sur la vie de tous les jours dans le quartier.  En 1981, il a participé aux émeutes raciales de Brixton, a été arrêté et emprisonné. Durant son incarcération, il a découvert les plaisirs de la lecture grâce à des auteurs tels que Chester Himes, Richard Wright, C. L. R. James et John Steinbeck. Passionné de poésie et de musique, devenu un romancier reconnu, il organise des ateliers d’écriture dans des établissements d’éducation spécialisée. Très attaché à Brixton, il déplore le fait que les habitants d’origine caribéenne soient peu à peu chassés du quartier au profit de riches qui s’y implantent.

 

A la fin de son ouvrage intitulé « Island Song », Alex Wheatle, avec une grande sincérité, nous confie les sources de son inspiration. Il a vécu dans un foyer pour enfants en Angleterre. Il ignorait alors son origine et son nom de famille. Apprenant que sa mère l’a abandonné et qu’elle a peut-être gardé avec elle quatre sœurs et un frère dont il ignorait l’existence, il n’a pu que s’interroger sur les raisons de cette discrimination. Dans son roman Hortense souffre de voir son père lui préférer sa sœur Jenny. En ce qui concerne la découverte de l’Angleterre  par ses personnages, Alex Wheatle avoue être redevable à son père, qui a su enflammer son imagination en lui racontant ses propres souvenirs d’exilé jamaïcain descendant de Marrons. Quant au choix de son personnage masculin Gilbert, il répond à sa propre interrogation concernant le beau sexe : « Pourquoi, demande-t-il, les femmes sont-elles toujours attirées par les hommes qui émettent des signaux   de danger ? Pourquoi tant de femmes font-elles si peu de cas du genre  d’hommes qui les traiteraient comme des reines et ne leur briseraient pas le cœur ? » Pour rester au plus près du ressenti féminin, l’auteur dit avoir parlé à de nombreuses femmes et collecté leurs témoignages qui « semblaient tous axées sur un thème : l’homme que j’ai choisi s’est avéré être un salaud. » Le personnage appelé Lévi doit beaucoup aux conversations d’Alex Wheatle avec de vieux rastas et le thème de la perte de foi rappelle sa propre expérience : « Quand j’avais 13 ans, je suis allé voir le prêtre catholique de ma paroisse, explique-t-il, je lui ai demandé naïvement si je pouvais vivre dans l’église car le foyer était un enfer pour moi. Il m’a souri et il m’a béni. Une heure plus tard, il appelait les autorités compétentes et on me ramenait au foyer pour enfants. ». En 2007, il n’en dira pas plus mais on notera qu’en 2014, avec 700 autres victimes s’étant fait connaître, Alex Wheatle dénoncera les abus sexuels qu’il a subis dans l’orphelinat de Shirley Oaks où il a séjourné de 1966 à 1978. Il a évoquera les suicides d’enfants, les dizaines de  prédateurs sévissant dans ce « refuge » pour jeunes garçons où, selon lui, opérait un véritable réseau pédophile connu et couvert par les autorités. Il dénoncera les enquêtes n’aboutissant pas, l’impunité des criminels.

 

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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