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Dépendance, indépendance, interdépendance

IV/ LES STRATEGIES DE SAUVEGARDE DE LA MARTINIQUE ET LEURS INSUFFISANCES : DEPARTEMENTALISME ET AUTONOMISME.

Par Jean Bernabé

La stratégie dite départementaliste a toujours considéré la participation à la nation française, nation qui compte dans le monde, comme étant le mode de décolonisation le plus rentable. Accéder aux mêmes droits qu’un peuple qui a fait la révolution de 1789 constituait un raccourci historique propre à faire l’économie des aventures et avatars attachés aux indépendances des petits pays, pas assez assurés de leur force pour garder une véritable souveraineté dans un monde où les impérialismes sont de toutes parts menaçants.

Il ne faut pas minimiser cette donnée dans l’autonomisme césairien, qui a toujours été une clause de sauvegarde contre l’impérialisme américain, « celui, disait-il, dont on ne réchappe jamais ». En réalité, la départementalisation de 1946 a mis une cinquantaine d’années avant d’être entièrement coulée dans la législation requise.

Par ailleurs, le cordon ombilical reliant la métropole et le département ultrapériphérique tout en assurant une certaine sécurité matérielle (diversement appréciée) n’a fait que créer puis approfondir un gouffre, notamment celui de l’angoisse : angoisse d’une incapacité de véritable production locale, angoisse d’une présence-absence à l’environnement caribéen, angoisse identitaire, angoisse d’un avenir sans horizon, angoisse du génocide par substitution ou par dilution dans un tout sans véritable repère, angoisse du largage.

Cette stratégie ne se soutient que par la quête du « toujours plus » alors que le spectre d’une crise de plus en plus âpre présente la menace d’un « désormais moins ». En un mot, elle accumule les programmes, dont il est important de noter qu’ils sont inspiration exclusivement gouvernementale. Comme si ses adeptes étaient ou incapables ou insoucieux d’initiative autre que celle de soutenir la politique officielle. Qui ne voit que cette stratégie constitue une véritable {{impasse}} ? On m’accordera volontiers que seuls les partis politiques de droite les plus obtus ne chercheront pas à s’en démarquer. C’est, je le redis, affaire de temps et d’opportunité !

{{ {La stratégie autonomiste} }}

Dans sa dimension absolue, elle ne concerne que les partis étiquetés « autonomistes », tandis que dans sa version{{ relativiste et circonstancielle}}, elle concerne aussi les partis indépendantistes, du moins ceux qui y adhèrent par tactique. Les insuffisances qui y sont décelables doivent être imputées fondamentalement aux premiers et de façon circonstancielle aux seconds. La donnée circonstancielle en cause n’est autre que le vote du Congrès (Conseil Régional et Conseil Général) demandant au chef de l’Etat une modification du statut de la Martinique. D’où la consultation des 10 et 24 janvier 2010, véritable piège politique, ainsi que j’ai eu l’occasion de la qualifier, compte tenu du calendrier retenu et du vote à double détente. Mais il dépend de nous à l’avenir de transformer ce piège en en atout.

Le RDM de Claude Lise s’est trouvé en position objective de charnière entre les uns (partisans du NON à l’article 74) et les autres (partisans du OUI au 74). Charnière parce que le RDM, transfuge du PPM est un parti autonomiste, mais qu’il a fait le même choix quant à la consultation statutaire que les partis indépendantistes et cela, de façon solidaire avec l’extrême gauche nationaliste. Président du Conseil Général, l’autonomiste Claude Lise a promu l’Agenda 21, tandis qu’Alfred Marie-Jeanne, Président indépendantiste du Conseil Régional a développé le SMDE. La conjugaison de ces deux projets dédiés au développement du pays a tenu lieu de programme aux partisans de l’article 74, support proclamé d’une autonomie. Cette conjonction de l’autonomisme stratégique et de l’autonomisme tactique n’a rien de critiquable en soi. Ce qui pourrait l’être, ce sont les contenus objectifs de ces deux projets. Cette version de la lutte pour l’autonomie comporte assurément une base objective en termes de projets tandis que la démarche PPM ne présente pas un corpus de textes et de documents qui ait des visées de cette nature. On pourrait expliquer ce déficit du PPM par le fait qu’Agenda 21 et SMDE sont des émanations de collectivités territoriales ayant à leur tête des partisans du OUI et non pas des productions propres à des partis. Mais cette tentative explication, opérant par défaut, ne saurait exonérer le PPM (parti autonomiste de référence en raison de son ancienneté), de l’absence d’un projet dûment dédié au fonctionnement d’une nation martiniquaise autonome dans la nation française. Nul doute cependant que les consultations du 10 et du 24 janvier 2010 serviront de catalyseurs à une réflexion programmatique, voire à des simulations émanant des adeptes idéologiques de l’autonomie et portant de façon concrète sur une Martinique autonome. Acceptons-en l’augure ! Pour l’heure l’analyse ne peut porter que sur l’existant !

Pour en revenir à l’Agenda 21 et au SMDE, on ne peut que rendre justice à leurs aspects descriptifs de la situation du pays et à la pertinence des grandes orientations balisées avec les yeux du sociologue et de l’économiste. Mais on doit aussi à la vérité de dire, même si cette critique est sévère, que ni dans l’un ni dans l’autre texte on trouve beaucoup de généralités. Sauf insuffisance de lecture ou mésinterprétation de ma part, dans ces documents, je ne découvre rien qui soit de l’ordre de la réponse politique {{circonstanciée}} aux errements de la situation actuelle. Rien non plus de {{systémique}} qui réponde aux contraintes négatives du système en cours. On ne passe pas de département soumis à l’identité législative à collectivité autonome par un simple jeu d’écriture constitutionnel, même si ce jeu doit comporter des compétences nouvelles, quelles qu’elles soient. La structure politique et administrative d’une collectivité autonome n’apparaît nulle part comme pensée de manière à obvier aux dérives actuellement mises en cause. Nulle part, n’apparaît cette audace de bon aloi qui, sans déroger à l’esprit de la constitution française, l’ouvre, par l’action militante, aux besoins d’une vraie « décolonisation interne ». Disant cela, je ne pense pas spécialement au souhait PPM d’introduire dans la constitution française le principe d’autonomie de la Martinique, mais je ne l’exclus pas non plus. Car, en vérité, la question n’est pas là ! Elle est en fait de savoir comment différentes mesures peuvent s’inscrire non seulement dans la {{systémique}} mais aussi dans la {{dynamique}} d’une autonomie utile et efficace. Serge Letchimy, président du PPM, est l’auteur d’un essai fort conséquent intitulé {Discours sur l’autonomie}. On peut penser que dans le cadre d’une future « offensive politique » du PPM, pour l’autonomie de la Martinique (ce qu’il appelle « la troisième voie »), son discours pourra alimenter autrement qu’il ne l’a fait à l’occasion de la dernière consultation une posture qui ne soit pas seulement « noniste » au 74 et « oui-ouiste » au 73, mais qui propose un programme qui tienne autant de la pensée philosophique que de la stratégie politique. Je tiens à prendre un exemple précis pour illustrer mon propos, qui, sans cela pourrait apparaître comme indûment donneur de leçons.

Evoquons, donc, l’un des points cruciaux relatifs à l’avenir du pays. Il consiste, on le sait, en l’effritement de plus en plus rapide du patrimoine foncier. Cette donnée est présentée comme étant particulièrement grave, mais on ne voit pas le début de l’esquisse du mécanisme qui pourrait sinon l’arrêter, du moins le freiner, sinon l’inverser. Si on note que le décrochage vers une accélération exponentielle de ce phénomène commence en 1983, on ne peut que conclure à la relation étroite qui unit ce mécanisme à l’application de la décentralisation. Un des effets pervers de ce système, qui n’a strictement rien à voir avec l’autonomie, provient du pouvoir qu’il accorde aux municipalités en matière de déclassement des terres. S’il est vrai qu’être maire est un véritable apostolat et que la fonction de proximité par rapport aux citoyens est exercée avec beaucoup de dévouement et d’attention par les édiles martiniquais, en revanche, un tel pouvoir ne peut que créer, indépendamment des maires eux-mêmes, les conditions d’un féodalisme dont ne peut se satisfaire une nation martiniquaise autonome. En sorte qu’instituer l’autonomie sur la base structurelle non remise en question du département-région actuel, même enveloppé dans les langes de l’autonomie, ne peut que conduire à mener des actions en aval et jamais en amont, ce qui revient à toujours constater le mal fait, sans pouvoir le prévenir. En d’autres termes, un programme pour l’autonomie qui ne tient pas compte de cette {{donnée systémique}} pêche gravement par naïveté, voire simplisme. L’autonomie suppose une {{vision panoramique}} et un traitement en amont des problèmes, sans pour autant que les décideurs soient déconnectés de la base. Il y a lieu de repenser la place de chacune des instances territoriales en fonction de l’efficacité voulue pour un pouvoir autonome démocratique.

Pareil déficit programmatique ne laisse pas d’entraîner de fâcheuses conséquences sur les mentalités. En effet, par le biais d’Internet, les terres déclarées constructibles et/ ou les constructions qui y sont réalisées sont pratiquement préemptées par des non originaires, ces derniers ayant en moyenne des possibilités financières supérieures à celles des locaux. Ils achètent des parcelles, ce qui est leur droit absolu au sein de la République Française, mais l’effet pervers consiste en la création de ghettos à caractère ethnique, installés – et ce n’est pas un hasard –dans les zones les plus touristiques de notre île (Sainte Anne, Sainte Luce, Diamant, Anses d’Arlet, Caravelle etc.). Cette pratique nourrit un sentiment assez grégaire de rancoeur et de frustration. Elle alimente à tort ou à raison l’idéologie du génocide par substitution. Les manifestations de cette ghettoïsation, il faut le savoir, prennent un relief tout particulier au niveau de l’encadrement et de la vie des écoles des communes concernées ainsi qu’à celui des orientations culturelles et identitaires qui s’y dessinent. Dans quel programme pour l’autonomie a-t-on trouvé parade à de telles dérives, elles aussi de type systémiques ? Où cette problématique a-t-elle été posée autrement que dans une optique racialiste ? Une optique qui, bien évidemment, s’invalidant elle-même, ne peut être opératoire !

Prochain article : { Les stratégies de sauvegarde de la Martinique et leurs insuffisances : la stratégie indépendantiste}

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