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Japon. Une "société sans âge" où les retraités meurent à la tâche

Lina Sankari (in "L'Humanité")
Japon. Une "société sans âge" où les retraités meurent à la tâche

   Le gouvernement libéral de Shinzo Abe repousse à 80 ans l’âge de départ à la retraite pour les fonctionnaires. En plus de s’attaquer au régime, ce plan prévoit de revoir l’ensemble des grilles des salaires en favorisant le travail des seniors

   Si James Joyce était transporté dans le Japon actuel, on ne sait à quel calcul se livrerait l’écrivain irlandais afin d’apprécier le report du départ à la retraite à « l’âge maximum antédiluvien » de 80 ans pour les fonctionnaires. Comme il est d’usage en terre libérale, la mesure est justifiée par le gouvernement de Shinzo Abe par le déficit des caisses de retraite. Bon prince, l’exécutif n’appliquera la mesure qu’aux seuls volontaires. Au moins dans un premier temps. Les réfractaires pourront quant à eux continuer à prendre leur retraite entre 60 et 70 ans, avec une sérieuse décote tout de même avant 65 ans. Les fonctionnaires en état de travailler jusqu’à 80 ans se verront en revanche gratifiés d’une pension plus importante. Mais, avec une espérance de vie moyenne à 83,7 ans, les valeureux n’auront que peu de temps pour en apprécier la saveur. Le ministre de la Santé, Katsunobu Kato, sous-entend en outre qu’un plan plus large impliquant l’ensemble des salariés pourrait voir le jour. « Nous envisagerons sérieusement d’élargir ces options », prévient-il. L’âge de départ à la retraite pour le régime général pourrait passer à 71 ans. L’idée du gouvernement est de créer une « société sans âge où les gens de toutes les générations peuvent être actifs ».

   Selon le ministère de la Santé, le pays a perdu un million d’habitants en cinq ans

   Seulement, dans ce pays qui prétend lutter contre le « karoshi », le phénomène inquiétant de mort par excès de travail, l’exécutif fait face à un dilemme : une pénurie de main-d’œuvre – le taux de chômage est à 2,8 % – dans une société gravement vieillissante où rien n’est fait pour favoriser le travail des femmes. Selon le ministère de la Santé, le Japon a en effet perdu un million d’habitants en cinq ans et devrait encore voir sa population diminuer de près de 40 millions de personnes d’ici à 2065. Mais l’exécutif ne considère toujours pas le recours à l’immigration comme une solution. Certes, en 2016, Shinzo Abe a répondu à cette pénurie de main-d’œuvre en augmentant de 20 % le nombre de travailleurs étrangers, en ouvrant temporairement les frontières aux infirmières et aides-soignantes philippines, malaisiennes et indonésiennes ainsi qu’aux ouvriers du BTP avant les jeux Olympiques de Tokyo de 2020. Des salariés rémunérés au rabais, s’entend.

   Une personne de plus de 65 ans sur cinq travaille encore au Japon. Non par choix mais parce que 19 % d’entre elles vivent sous le seuil de pauvreté quand la moyenne des retraités touchent seulement 6 100 euros annuels de pension. Une situation qui a poussé les retraités dans la rue en octobre dernier. En lieu et place du système actuel, le Parti communiste japonais suggère d’introduire un système de retraite à garantie minimale. D’une main, Shinzo Abe fait doucement disparaître le système de retraite (le montant des pensions a été sérieusement revu à la baisse ces cinq dernières années). De l’autre, il s’assure que ce cumul emploi-retraite permette non seulement de réduire les pensions mais également l’ensemble de la grille des salaires en employant des travailleurs expérimentés à une rémunération modeste.

   Les salariés en fin de carrière ont rejoint la cohorte des travailleurs intérimaires

   Le chef du gouvernement entend d’ailleurs étendre le travail pour les retraités. Car, justifie-t-il, « il est important de forger une société où les gens de toutes les générations peuvent participer largement et activement ». Et pour cause, après 60 ans, les Japonais touchent un salaire environ 30 % inférieur à leur rémunération la plus élevée. Les salariés en fin de carrière ont par ailleurs rejoint la cohorte des travailleurs intérimaires qui servent de variable d’ajustement au patronat. En l’échange de plusieurs mois voire années de salaires, les entreprises ont en effet favorisé les départs en retraite anticipées pour réembaucher à salaires moindres. L’exécutif envisage également la mise en place de dispositifs pour les retraités en facilitant le télétravail ou les prêts pour ceux qui créeraient leur entreprise. Dans la vie réelle, les plus de 65 ans postulent plutôt à la décontamination de la province de Fukushima ou effectuent des heures de ménage dans les bureaux ou encore du gardiennage. Même l’empereur Akihito, qui a exprimé dans une allocution télévisée sa crainte de ne pouvoir assumer sa charge, a dû bénéficier d’une loi spéciale lui permettant d’abdiquer.

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