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Jean Bernabé, une "Grande Ame" au sens du Mahatma Gandhi

Raphaël CONFIANT
Jean Bernabé, une "Grande Ame" au sens du Mahatma Gandhi

   Disons-le d'emblée : Jean BERNABE aurait eu honte de ce qu'est devenu l'établissement pour lequel il s'est dévoué toute sa vie. OUI, HONTE ! Car, il fut l'un des pères fondateurs de cet outil précieux non seulement pour la formation de notre jeunesse, mais aussi pour la connaissance de nos territoires et leur développement dans tous les sens du terme.

  Il est décédé d'une grave maladie le 12 avril 2017 dans l'indifférence des dirigeants de l'établissement qui n'ont pas jugé bon de publier le plus petit communiqué alors qu'il suffit que le moindre cousin du beau-frère d'un enseignant ou administratif décède pour qu'aussitôt, la gouvernance se fende d'un mail de condoléances.
  Pas grave !
  Pas grave car Jean BERNABE était non seulement un chercheur internationalement connu, mais aussi celui par lequel la langue créole a pu, non sans difficultés, accéder à ses lettres de noblesse. Il nous a laissé une œuvre considérable qui le place dans la lignée de nos plus grands (CESAIRE, FANON, GILISSANT etc.) et sa pensée perdurera tout comme la leur, nourrissant les générations futures et leur donnant la force de continuer le combat pour l'assomption de notre identité.
   Outre le GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole) qu'il fonda en 1975, sur le campus de Fouillole, jeune agrégé de grammaire qu'il était et qui venait d'y être nommé, GEREC qui, durant une bonne trentaine d'années publiera 143 ouvrages dans toutes sortes de disciplines (linguistique, sociolinguistique, littérature, anthropologie, sociologie, traductologie etc.), Jean BERNABE exerça aussi des fonctions administratives et électives au sein d'abord de l'UAG (Université des Antilles et de la Guyane, puis de l'UA (Université des Antilles) : deux fois élu doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines ; cinq fois élu au conseil d'administration de l'établissement etc...
   Si le grand public le perçoit essentiellement comme un créoliste, Jean BERNABE ne fut pas un esprit borné, enfermé dans son pré-carré comme le prouvent les structures ci-après dont il fut le fondateur :
 
   . Le CIRECCA (Centre International de Recherches et d'Etudes sur la Caraïbe) qui, au sein de la Faculté des Lettres et Sciences humaines du campus de Schoelcher, forme jusqu'à la date d'aujourd'hui des étudiants des Etats-Unis et du Canada au cours de stages d'une dizaine de jours ou de deux semaines.
 
  . RADIO CAMPUS-FM qui au départ, comme toutes les radios universitaires, avait pour mission de retransmettre (en différé) certains cours dispensés sur le campus de Schoelcher tant en Lettres et Sciences humaines qu'en Droit et Economie.
 
   . L'UTL (Université du Temps Libre) ou université du 3è âge qui permit durant des décennies à des retraités de continuer à se former et surtout à l'établissement de diversifier ses sources de revenus. Aujourd'hui, ce service a été repris par la Formation continue.
 
  . L'ISEF (Institut Supérieur d'Etudes Francophones) qui a été une ouverture sur la francophonie et l'enseignement du FLE (Français Langue Etrangère). Durant des années, des Dominicains, Cubains, Haïtiens, Vénézuéliens, Brésiliens etc...vinrent se former en français sur le campus de Schoelcher, cela pour des formations également payantes. Aujourd'hui, l'ISEF est devenu l'ICEFI (Institut Caribéen d'Etudes Francophones et Interculturelles) et continue à enseigner le FLE grâce à des enseignements en ligne qui ont permis de quintupler le nombre d'étudiants.
 
   Il serait trop long de faire la liste de tout ce qu'a créé Jean BERNABE et qui n'a rien à voir avec le créole. Ces quatre exemples suffisent à démontrer, si besoin en était, à quel point il avait l'esprit ouvert et était désirer de voir son université aller de l'avant. Linguiste, il était aussi homme de lettres, écrivain qui aux côtés de Patrick CHAMOISEAU et moi-même participa pleinement à l'aventure du Mouvement de la Créolité à la fin des années 80 du siècle dernier. Il est d'ailleurs le coauteur avec nous du manifeste Eloge de la Créolité (1989) qui est traduit dans une quinzaine de langues (y compris le japonais) et qui est enseigné dans moult universités nord-américaines, anglaises et allemandes.
   Doit-on rappeler qu'il fut, avec Robert DAMOISEAU, professeur de linguistique aujourd'hui retraité, Gerry L'ETANG, Michel DISPAGNE et moi-même, à l'origine de la création du fameux CAPES de créole ? Cela grâce à une lutte de tous les instants, lutte qui fut semée d'embûches car certains créolistes, notamment en Guadeloupe mais surtout à la Réunion, émettaient des réserves, ce qui retarda l'avènement du concours. La retraite venue, Jean BERNABE s'intéressa aux questions sociétales et politiques dans divers ouvrages, notamment La Dérive identitariste (2016) dans lequel il crucifie les thèses lepénistes. Il se lança aussi dans la fiction, publiant pas moins de quatre romans de facture assez difficile et que l'on commence seulement à découvrir. Enfin, linguiste dans l'âme, il quitta peu à peu le générativisme de Noam CHOMSKY pour la linguistique cognitive qui devint une véritable passion tardive et qu'il appliqua à la langue créole dans quatre ouvrages qui, eux aussi, nécessiteront du temps pour être appréciés à leur juste valeur, cette branche de la linguistique étant peu facile d'accès.
    Je me souviens de ses dernières années.
   De la maladie qui, silencieusement mais implacablement le rongeait, de son esprit qui demeurait toujours en éveil et continuait à produire tout ce lot d'idées qui nous stupéfiait parfois, nous ses proches collaborateurs. Je me souviens (ce fut la dernière fois que je le vis), silhouette fragile, corps très amaigri, regard déjà ailleurs, debout à l'entrée du campus de Schoelcher, venu apporter un soutien symbolique à ceux qui avaient organisé un barrage filtrant pour empêcher le retour de gens qui avaient pillé l'université. Il continuait à garder le contact avec l'établissement par le truchement de celle qu'il considérait, à juste titre, comme la plus brillante d'entre ses jeunes collègues à savoir Corinne MENCE-CASTER. Elle eut ainsi l'opportunité de le voir presque jusqu'à la fin, droit qui ne fut accordé à aucun autre collègue.
   Image fugitive d'un homme flottant presque dans ses vêtements, à l'entrée du campus, qui contraste avec celle du travailleur impénitent, infatigable, épuisant parfois ses collaborateurs, qu'il fut sa vie durant. Ainsi s'en allait une existence qui jamais ne se complut en compromissions, bassesses ni magouilles. Jean BERNABE n'était pas un saint, mais une "Grande Ame" au sens où l'entendait le Mahatma GANDHI. Aujourd'hui, l'œuvre qu'il nous a laisse parle à sa place et ne cessera jamais de le faire...
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