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Jean-Claude Fignolé : les damnés de Saint-Domingue

Jean-Claude Fignolé : les damnés de Saint-Domingue
Port-au-Prince, décembre 2007. A la terrasse de l'hôtel Olofson, où Graham Greene écrivit Les Comédiens, Jean-Claude Fignolé signe le contrat de son dernier roman, Une heure pour l'éternité, avec l'éditrice Sabine Wespieser, présente pour le festival "Etonnants voyageurs". L'écrivain, grande figure intellectuelle d'Haïti, arrive des Abricots, au sud de l'île, non loin de Jérémie où il est né en 1941. Ce village de mille âmes, dont il est depuis quelques mois le maire, est connu des lecteurs de son premier roman, Les Possédés de la pleine lune (Seuil, 1987), roman suivi de L'Aube tranquille en 1990. Depuis, il publie romans et essais à Montréal.

Le grand retour de Fignolé dans les librairies françaises est historique. Son roman raconte, du point de vue des colonisateurs, l'expédition de l'armée napoléonienne à Saint-Domingue, en 1802. Le livre s'ouvre alors que le général Victor-Emmanuel Leclerc, commandant l'expédition, agonise de la fièvre jaune après avoir accompli la première partie de sa mission : mater la révolution des esclaves menée par Toussaint Louverture. "C'est en me documentant pour écrire Moi, Toussaint Louverture (Plume et encre, Montréal, 2004), biographie imaginaire, que j'ai découvert en Leclerc un vrai personnage tragique ; en quatre mois il parvient à pacifier l'île, obtient la reddition des généraux. Mais il refusera d'accomplir la seconde partie de sa mission qui exigeait de lui le rétablissement de l'esclavage. C'est ce drame de conscience que j'ai essayé de faire passer dans ce livre."

En s'adressant dans son délire à son ennemi Toussaint Louverture, Leclerc dévoile les aspects de cette sale guerre. A son récit succèdent alternativement les monologues de son épouse, Pauline, soeur incestueuse de Bonaparte, et de la camériste de celle-ci. "Les trois voix se sont imposées à moi. Au départ Leclerc m'intéressait mais en cours de route j'ai croisé le personnage de Pauline, qui m'est sans doute le plus sympathique. Il me fallait aussi un témoin de ses frasques et j'ai inventé Oriana, qui a le droit de juger et Pauline et Leclerc."

L'auteur a puisé la langue de l'époque dans les lettres de Leclerc à Bonaparte et le Mémoire de Toussaint Louverture à l'empereur. Pour Pauline, la figure la plus réussie de cette fresque, il a imaginé un journal contant les amours scandaleuses de la "catin de l'armée". La grande habileté du romancier consiste à mêler les drames intimes à celui de la grande histoire en rendant si vivante la passion de Pauline pour le général rebelle Pétion, "nègre doré" auquel elle dévoilera le plan de son mari et de son frère... Fignolé confesse le plaisir qu'il a eu à écrire le final quasi-vaudevillesque de ce roman dont le premier quart peut surprendre, la même matière étant reformulée par la bouche de chacun. Ainsi en va-t-il de la spirale, "genre" qu'il inventa en Haïti à la fin des années 1960 avec René Philoctète et Frankétienne.

"Il y a des redites mais avec cette petite différence qui fait avancer le récit selon une construction permettant d'intégrer au roman d'autres genres, épique, lyrique, poétique. Le spiralisme fut notre façon d'entrer dans le jeu théorique, d'inventer notre roman à nous. Cette volonté de briser la linéarité du récit concordait avec l'expérience des contes afro-indiens. Le public est regroupé pour entendre le conteur qui commence son récit quand brusquement quelqu'un se lève dans l'assemblée, chante une chanson qui fait diverger la narration, et c'est ainsi que l'histoire avance. On parlait à l'époque de théâtre total. Nous faisions, dans le spiralisme, l'expérience du roman total."

RÉPUTATION D'AUTEUR DIFFICILE

L'exigence littéraire a toujours aiguillonné Fignolé, ce qui lui vaut dans son pays une réputation d'auteur difficile. Mais cela ne préoccupe guère cet homme qui voue son quotidien à son village et a pris une grande distance avec le milieu littéraire. "J'en avais assez du va-et-vient entre littérature et politique. Je connaissais mon pays, mais pas son peuple, je suis allé vers lui, dans un face-à-face qui permet de donner corps à des fantasmes. Depuis deux cents ans, les écrivains - et je l'ai cru pendant quarante ans - se posent en porte-parole du peuple alors que demeure la barrière de la langue. J'ai préféré la notion de responsabilité à celle d'engagement typiquement française."

Au vu des manuscrits qu'il reçoit, Fignolé a l'impression que les femmes écrivains ont enfin dépassé ces conflits. L'avenir littéraire par les femmes ? Les femmes, soit dit en passant, sur lesquelles il écrit si bien. Leur façon de marcher... "comme si la Terre entière ondulait dans leurs hanches".