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Jean-Louis Joachim décrypte les forces et les faiblesses du régime cubain

    Directeur du département d'études hispaniques de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'Université des Antilles, campus de Schoelcher (Martinique, Jean-Louis JOACHIM réagit ci-après au décès du "Lider maximo" cubain, le "commandante" Fidel CASTRO RUIZ...

   MONTRAY : Jean-Louis Joachim, vous êtes directeur du département d'Etudes hispaniques de la Faculté des Lettres et Sciences humaines sur le campus de Schoelcher et spécialiste de l'écrivain cubain Alejo Carpentier, comment réagissez-vous à la mort de Fidel Castro ?

 

    Jean-Louis JOACHIM :  Avec Fidel Castro disparaît un personnage éminent et un acteur de premier plan de l'histoire universelle et un pilier de l'histoire moderne et contemporaine de la Caraïbe et des Amériques. C'est incontestablement une grande perte pour notre région. A titre personnel, je suis un peu sous le choc, je l'avoue. Fidel Castro était à mes yeux et aux yeux de beaucoup d'entre nous "insubmersible" voire un peu "immortel". Malgré plus de 300 attentats perpétrés contre lui, il avait tenu bon. Il a vu défiler les présidents Dwight Einsenhower, Charles De Gaulle, John F. Kennedy, Lyndon Johnson, Georges Pompidou, Richard Nixon, Valéry Giscard d'Estaing,  Gerald Ford, Jimmy Carter, Ronald Reagan, François Mitterand, George Bush père, Jacques Chirac, Bill Clinton, George Bush fils, Nicolas Sarkozy, Barack Obama, François Hollande et vécu l'élection récente de Donald Trump. Il a vu défiler Jean XXIII, Pie XII, Paul VI, Jean-Paul 1er, Jean-Paul II, Benoît XVI et François. Il a épousé la ligne de notre temps jusqu'à l'étirer à un point que nous ne soupçonnions pas. Le temps passait, certes, mais Fidel Castro était toujours là, tel un Chronos caribéen. Je ne compte plus les fois où la rumeur (infondée) du décès de Fidel Castro a été relayée par des sites Internet hostiles à la Révolution cubaine. Mais, ce n'était que rumeur et Fidel Castro lui même s'en moquait allègrement! Certes, nous savions que Fidel Castro était souffrant depuis  juillet 2006. Il est quasiment impossible de survivre à un infarctus mésentérique et pourtant...il y avait survécu! Nous savions tous qu'il était diminué physiquement, puisqu'il avait renoncé pour raisons de santé à ses fonctions à la tête de l'Etat cubain, mais Fidel Castro était toujours présent, en filigrane, jouant à cache-cache avec le temps! Il jouait encore un rôle important à Cuba et dans le monde. Il apparaissait comme un sage,un guide moral, une figure tutélaire qui recevait de nombreux dirigeants à son domicile et qui distillait ses réflexions dans le quotidien Granma qui accueillait de temps à autre, lorsque l'actualité et sa santé le permettaient, les "reflexiones del compañero Fidel" qui apportaient un éclairage particulier sur les problèmes du monde actuel et le destin de l'Amérique Latine en particulier. Fidel Castro était solide comme un roc. Hier ce roc a été emporté par les flots. Brutalement, sans crier gare. 

 

   MONTRAY : Après soixante ans de révolution à Cuba, peut-on considérer que le système mis en place est globalement un échec ou un succès ?

 

     Jean-Louis JOACHIM : Il y a presque soixante ans, le triomphe de la Révolution cubaine a été un coup de tonnerre dans le monde et un tremblement de terre en Amérique. Un jeune dirigeant de trente-trois ans, charismatique, polyglotte et charmeur, accédait au pouvoir avec un soutien populaire sans précédent et promettait de changer la vie, de révolutionner l'ordre mondial. Aujourd'hui, nous pouvons dire que le bilan du système est mitigé, qu'il a connu des succès retentissants mais aussi des échecs cuisants. 

Cuba avant 1959 était une sorte de Thaïlande de la Caraïbe, un pays où le touriste était roi et où tous les plaisirs lui étaient permis: le tourisme sexuel, les jeux d'argent, l'accès aux hôtels les plus luxueux. Des fonds nord-américains, souvent d'origine mafieuse, étaient investis à tour de bras dans le pays et les gouvernements cubains successifs étaient de simples marionnettes aux mains des commanditaires étasuniens. Aujourd'hui, et ce depuis les années quatre-vingt-dix, le tourisme est redevenu la principale ressource du pays. Ce tourisme de masse, soutenu par des capitaux principalement européens, est le plus lucratif mais aussi le plus ravageur. Il a radicalement modifié le visage du pays. Le patriotisme, la quête du savoir et de la connaissance et l'amour du travail comme instrument de l'accomplissement de l'Homme, ont été peu à peu, de façon sournoise, insidieuse mais continue, remplacés par la course à l'argent. La ruée vers le dollar, coûte que coûte et ensuite la ruée vers le peso convertible, le CUC, à tout prix. La prostitution de masse, le jineterismo et le pinguerismo, difficilement contrôlable mais profondément ancrée dans les jeunes générations, a refait son apparition avec des effets désastreux sur la population. La délinquance est en augmentation, mais les médias officiels en parlent peu. Les hôtels, quant à eux, sont de nouveau ouverts aux Cubains, après plus de vingt ans d'interdiction difficilement compréhensible. La "période spéciale", concept qui a vu le jour sous la plume du Comandante en Jefe peu après l'effondrement du camp socialiste, a été à mon sens le point de rupture entre les pères fondateurs de la Révolution, Fidel et Raul Castro en tête, et la génération qui n'a pas connu le triomphe de la Révolution et n'a reçu de celle-ci que brimades et privations. Pour autant, on ne peut pas dire que la génération antérieure ait connu des années fastes au plan des libertés individuelles et de la prospérité économique.

Les Moncadistes, pères et idéologues de la Révolution de 1959, avaient promis la liberté et une économie dynamique, débarrassée des entraves de l'échange inégal imposé par les Etats-Unis et l'exploitation des forces vives et des ressources intrinsèques du pays. Sur le plan des libertés individuelles, le résultat est très mitigé. Les premières années ont été marquées par une répression féroce à l'endroit des contre-révolutionnaires, appuyés par la CIA et les exilés en Floride de plus en plus nombreux, qui multipliaient les actes de terrorisme contre les symboles de la Révolution triomphante : l'école, les hôpitaux, l'armée, Fidel Castro lui même. Une grande partie du peuple cubain s'est retrouvée otage et souvent victime du conflit entre la Révolution et les anti-castristes, entre la Révolution et la CIA. La notion de liberté individuelle a été petit à petit rognée, sous l'impulsion marxiste-léniniste, remplacée par la liberté collective du peuple cubain, elle même contrôlée étroitement par de nouveaux organismes, créés pour défendre les acquis de la Révolution. Les CDR, Comités de Défense de la Révolution, les nouveaux Tribunaux révolutionnaires, les nouveaux syndicats uniques, l'Union des Femmes cubaines, les organisations de jeunes et d'universitaires, l'Union des Ecrivains et Artistes de Cuba, ont indéniablement pesé sur le quotidien des Cubains et affecté une partie du peuple. La notion même de peuple aussi passée au lit de Procuste du marxisme-léninisme. Et c'est sans doute la première fracture entre les Cubains révolutionnaires et les autres, jugés indignes par Fidel Castro de faire partie du Peuple, affublés de surnoms ("verres de terre", "scorie de l'humanité"). L'Histoire du pays est réécrite par les vainqueurs et les vaincus, les dissidents sont absents des pages du roman national, de cette épopée d'un peuple cubain fier, avançant vers le progrès. Mais il n'y pas qu'eux à être victimes de l'intransigeance révolutionnaire : les homosexuels, les catholiques, puis les croyants tout court, les écrivains adeptes de l'art pour l'art,  les jeunes des années soixante-dix avides d'ouverture culturelle, sont montrés du doigt, isolés et réprimés avec violence. Le Cardinal Jaime Ortega, le chanteur Pablo Milanés, les écrivains José Lezama Lima et Virgilio Piñera ont été victimes, à des degrés divers de cette règle, édictée dès 1961, au premier Congrès des Ecrivains et Artistes de Cuba : "Avec la Révolution, tout; contre la Révolution, rien". Le concept "d'ennemi intérieur" a de beaux jours devant lui... Sur un plan strictement politique, dès 1959 le camp des opposants à Fulgencio Batista vole en éclats, devant l'omniprésence médiatique et l'intransigeance de Fidel Castro. Certains sont emprisonnés, d'autres choisissent l'exil. Le Parti Communiste deviendra en 1965 parti unique, les autres opinions politiques n'ayant plus le droit à l'expression et trouvant leur unique consolation dans l'exil. D'autres, ayant essayé de faire changer les choses de l'intérieur, se heurtent à la brutalité de la répression : Huber Matos et Arnaldo Ochoa, en sont les plus vibrants exemples. L'affaire Ochoa, comme on la connaît désormais, constitue la seconde fracture profonde entre la Révolution incarnée par Fidel Castro et une très grande partie du peuple cubain qui admirait ce héros national ayant dirigé les troupes cubaines en Angola et n'a toujours pas compris ce procès rocambolesque du début des années quatre-vingt-dix au terme duquel le Général Ochoa, accusé de trafic de drogue et d'atteinte à la sûreté de l'Etat, sera condamné à mort et exécuté comme un vulgaire voyou. Il déclarera, lors de son procès, avoir agi sur ordre dans le but de rechercher des devises dont Cuba, à ce moment-là de son histoire, avait un besoin vital. Si l'on y regarde de plus près, l'économie cubaine a rarement été florissante au cours des soixante dernières années. Au début des années soixante, Cuba, en rupture avec les Etats-Unis, a essayé de développer de manière autonome son économie. Mais, le blocus, puis l'embargo en vigueur depuis 1962, le manque de cadres de qualité au sein des organismes économiques nationaux, la bureaucratie présente à tous les étages, le dogmatisme et l'incompétence du Che, plus idéologue et guérillero que spécialiste en économie, aura des conséquences désastreuses sur le rendement d'un pays qui a goûté au développement avant 1959 et qui peu à peu basculera dans une forme de sous-développement, difficilement quantifiable puisque les critères d'évaluation économique avaient été  corrigés à la sauce révolutionnaire dès 1960. L'on ne sait toujours pas à cette heure quel est l'état précis de l'économie cubaine et quels seraient les résultats si on lui appliquait les mêmes grilles que pour les autres économies d'Amérique du Sud et du Monde. Cuba, exsangue, après que Fulgencio Batista aura pillé l'Etat et emporté le 31 décembre 1958 dans ses valises et celles de ses proches plus de trois cents millions de dollars. Cuba, bloquée par la politique scélérate des Etats-Unis menée à l'encontre du peuple cubain et devant l'impossibilité de nourrir la population, de la soigner efficacement, de lui offrir des services de qualité fera le choix de rejoindre le camp socialiste et deviendra un satellite de l'URSS, à quatre-vingt-dix milles à peine des côtes américaines. Fidel Castro vendra le sucre de son pays à prix préférentiel au camp socialiste, comme naguère Cuba le vendait aux Etats-Unis, mais cette fois Cuba reçoit également de ses nouveaux partenaires des engrais, des machines, des outils, des vivres, du pétrole, des médecins et des ingénieurs qui viendront former et préparer à l'excellence les  professionnels cubains. De nombreux jeunes cubains traversent l'Atlantique pour étudier à Prague et à Moscou. Sous perfusion, l'économie cubaine reprend des couleurs, jusqu'à la seconde moitié des années quatre-vingts où elle est victime à la fois du déclin économique puis de la disparition du bloc socialiste et de l'intensification des mesures répressives adoptées par le Sénat américain. La "période spéciale en temps de paix" voit le jour avec son cortège de privations. Le dollar dont la seule possession entraînait une lourde peine de prison, est dépénalisé et reverdit dans les rues du pays. Le marché noir vit ses plus belles heures depuis 1959. Certains Cubains vivent mieux. Ceux qui ont accès au dollar; les autres tentent de survivre, le coût du panier de la ménagère ayant considérablement augmenté. Aujourd'hui la situation est encore très difficile, l'ouverture timide à l'économie de marché ne satisfait pas un peuple cubain ingénieux et désireux d'entreprendre et la misère est malheureusement encore très présente dans les quartiers populaires de La Havane où la politique du logement a été trop déficiente, faute de moyens.

Il est souvent plus facile de développer l'économie d'un pays que d'en combattre les inégalités sociales. Cuba avant 1959, était un pays profondément inégalitaire. L'on y mourait d'une crise d'appendicite, faute de soins et les couches populaires n'avaient pas accès à une éducation digne de ce nom. La Révolution entendait changer tout cela. Elle y est parvenue avec brio, malgré les difficultés. Dès 1959, les premiers gouvernements révolutionnaires ont pris des mesures radicales, permettant une amélioration des conditions de vie des Cubains les plus modestes : la fin de la spéculation immobilière, le gel des loyers, les nationalisations dans les services offerts à la population, en particulier dans l'éducation et la santé. A cet égard, la lutte contre l'analphabétisme a été le premier combat victorieux sur le plan social, en pleine année 1961, marquée rappelons-le par l'invasion ratée de la Baie des Cochons.  Dès 1959, les cadres des secteurs éducatifs et de santé quittèrent le pays, la Révolution ne pouvant plus leur offrir les salaires d'autrefois. Il fallut réinventer une éducation, recréer un système de santé sinistré, le tout sans moyens financiers ou presque et de surcroît sous embargo américain. Un sacré défi à relever et des résultats époustouflants. Le système de santé et le système éducatif cubains ont été pendant très longtemps cités en exemple par l'UNESCO. L'attention accordée aux élèves et aux étudiants, la gratuité absolue des études et des soins, la gratuité des événements sportifs et culturels ont insufflé au peuple cubain l'envie d'apprendre, une connaissance hors pair des apports nutritionnels, un goût immodéré pour la pratique sportive, la création littéraire et artistique et c'est aujourd'hui l'un des peuples les plus cultivés de la planète. Le peuple cubain est cultivé et en bonne santé. La recherche médicale autour des produits naturels issus d'une agriculture biologique en plein essor. Cuba est à la pointe de l'innovation en termes de recherche contre le cancer, contre le vitiligo et le VIH pour ne citer qu'eux et ce malgré les contraintes absurdes et scélérates imposées par les Etats-Unis. De quoi faire pâlir d'envie les chercheurs des pays occidentaux qui disposent de budgets faramineux. Dans le domaine sportif, les médailles cubaines aux Jeux Olympiques, Jeux Panaméricains et championnats du monde ne se comptent plus, témoignant d'une "école cubaine" où sport amateur ne rime pas avec amateurisme, où l'humain est la base, le centre et l'aboutissement de tout, aux antipodes de l'"école chinoise" ou de l'"école russe". Trois bémols cependant dans cette prodigieuse réussite sociale de la Révolution. La bureaucratie et le dogmatisme idéologique, qui ont limité ou découragé de nombreux cubains, tué des vocations avant même leur naissance ou incité certains à l'exil. Ensuite, le logement et les transports qui n'ont jamais vraiment été performants malgré les efforts colossaux déployés par la Révolution. Les Cubains se déplacent toujours comme ils le peuvent, majoritairement à pied. Enfin, les inégalités qui se sont creusées depuis la "période spéciale" et le nombre important de Cubains qui rencontrent encore des difficultés pour se nourrir ou se loger décemment. 

 

   MONTRAY : Que restera-t-il de Fidel après le rapprochement avec les Etats-Unis et surtout l'autorisation par le régime d'activités de type capitaliste ?

 

   Jean-Louis JOACHIM : Le peuple cubain aspirait à ce rapprochement. Fidel Castro, n'était pas dupe, qui sentait que des contacts économiques et sociaux poussés entre "l'empire", comme il appelait à juste titre les Etats-Unis appelleraient tôt ou tard des changements politiques majeurs. C'est la raison pour laquelle il s'y était opposé dans le double souci de préserver le modèle social cubain et de pérenniser la Révolution d'un point de vue politique. Cuba est déjà en train d'écrire une nouvelle page de son Histoire, sous Raul Castro, la prochaine échéance sera dans deux ans, lorsque le frère de Fidel Castro arrêtera ses activités politiques et passera le pouvoir à une nouvelle génération de révolutionnaires, n'ayant pas connu 1959. L'avenir est incertain. Fidel Castro, quant à lui, affronte déjà le jugement de l'Histoire et l'on saura au fil des années si elle l'acquitte ou pas.  

 

   MONTRAY : Che Gevara et Fidel Castro avaient cru que la révolution cubaine s'étendrait à toute la Caraïbe et l'Amérique du Sud, ce qui ne fut pas le cas pendant des décennies jusqu'à l'arrivée, il y a une dizaine d'années, au pouvoir de leaders de gauche ou d'extrême-gauche comme Hugo Chavez, Dilma Roussef ou encore Evo Morales. Or, cette gauche semble s'effondrer depuis quelque temps, gauche qui constituait un appui pour Cuba, on pense au pétrole vénézuélien. Qu'en est-il exactement ?

 

    Jean-Louis JOACHIM : Fidel Castro disparaît à un moment où son héritage est battu en brèche, par l'élection récente de Donald Trump et les difficultés croissantes de la nouvelle gauche latino-américaine, nourrie au sein par le castrisme mais qui a su prendre de la distance d'un point de vue économique et social avec le leader cubain. Même Hugo Chavez n'a pas reproduit un socialisme à la cubaine. Aujourd'hui, le pouvoir de Nicolas Maduro semble vaciller mais le Venezuela est imprévisible et le gouvernement et ses alliés ont de la ressource. Cuba a déjà anticipé des difficultés futures, en entrant dans une nouvelle "période spéciale" mais la chute possible de Nicolas Maduro est un enjeu géopolitique majeur. Un nouveau gouvernement priverait sans doute Cuba de ressources pétrolières et le peuple cubain, en particulier la jeunesse, ne supportera pas de privations supplémentaires. En face, il y a Donald Trump qui promet d'aider (sic) le peuple cubain à aller vers la liberté, avec tout ce que cela comporte de non dit, d'improvisation certaine et de souffrance assurée pour le peuple cubain.

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