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« Journal de bord d’un négrier » Jean-Pierre PLASSE (1762)

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« Journal de bord d’un négrier » Jean-Pierre PLASSE (1762)

L’éditeur Bernard Plasse est, de son propre aveu, «implacablement le descendant d’un négrier». Il nous propose, réécrit en français d’aujourd’hui, le carnet de bord tenu par son ancêtre Jean-Pierre Plasse.

 

Ce document d’époque, XVIIIe,  rend compte au quotidien de la pratique d’un homme se livrant au commerce des êtres humains. Ce commerce est alors une profession reconnue et normée qui s’inscrit, de chaque côté de l’Atlantique, dans une organisation plus large, complexe et bien rôdée dont l’auteur va nous dévoiler le fonctionnement. Si pour l’essentiel le journal est édifiant, il présente quelques obscurités en rapport avec son contexte et il serait donc souhaitable que dans une autre édition, le texte soit annoté par un historien pour clarifications.

 

Nous sommes en 1762. Jean-Pierre Plasse est subrécargue de l’Espérance, autrement dit, il est le représentant, à bord, de l’armateur. Il pratique une sorte de cabotage sur la côte entre le Cap Vert et la Sierra Leone, qui s’avère être une succession de villages africains et de forts tenus par des Européens. Jean-Pierre Plasse transcrit soigneusement tous les détails précieux dans l’éventualité d’un autre voyage : la constitution des fonds, les conditions d’accès à la côte, dont il trace des croquis relevant au passage quelques erreurs topographiques figurant sur les cartes marines. Il décrit, par ailleurs, les us et coutumes dont il est témoin avec ironie, voire avec mépris,  mais également avec un souci du détail qui trahit chez lui une curiosité pour ce qu’il découvre.

 

A travers son regard, même si le marchand ne s’appesantit pas sur le sujet, les Africains apparaissent comme des fainéants ou des fripons. Au cours de ses tribulations, il ne rencontrera qu’un noir qui ne différera «que de la peau  avec un blanc par ses sentiments d’honneur et de probité.» Les mots «honneur» et «probité» détonnent, aujourd’hui,  dans la bouche d’un négrier.

 

La préoccupation première de Jean-Pierre Plasse, tout au long du voyage, est la quête de provisions, de bois à brûler et surtout d’eau douce. Il lui faut sans cesse quémander et négocier pour se voir fourni en futailles remplies à l’embouchure des rivières par des Africains aussi rusés et intéressés que lui.

 

La traite. Il s’agit d’un commerce bien organisé mais dont les règles varient selon les lieux et les interlocuteurs. Le négrier doit sans cesse louvoyer, voire se plier aux exigences des fournisseurs européens mais le plus souvent africains : vice-rois des villages, courtiers et intermédiaires du roi du Dahomey.

 

Dans ce journal de bord, point de razzia ni même d’entrée en force sur le territoire propice à la traite.  Il faut longer le littoral et tâter le terrain à distance de chaque village. Parfois des feux annoncent que des captifs sont disponibles. Ou alors des pirogues amènent au bateau un courtier africain (parfois formé en Europe) qui propose une offre à négocier : «deux captifs», «un négrillon», «quelques esclaves». Le négrier doit se rendre à l’évidence : «Ces endroits ne sont guère propices à trouver beaucoup d’esclaves. Ils n’ont point de guerre.» Parfois les humains proposés à la vente sont refusés parce que trop chers, trop vieux ou en mauvaise santé. Le négrier se plaint, par ailleurs, des multiples taxes ou droits imposés en surcroît qui viennent grever son budget d’acheteur. On le sent bien, il n’est pas en pays conquis, et son exaspération vient de son obligation à se plier aux règles commerciales définies par ses partenaires africains. «Après déjeuner, il est question de parler des droits du roi qu’il faut avoir payés au préalable pour pouvoir commencer la traite.»

 

Les Africains pratiquant la traite ont des attentes très précises en ce qui concerne leur rétribution, elles varient selon les lieux. Certains veulent des miroirs, grelots, rasades, mais aussi des objets utilitaires, des briquets, des limes, des gobelets, des bassins en cuivre ou en étain, des couteaux, des pots à eau en grès,  des mouchoirs de Cholet préférés à ceux de Pondichéry. D’autres exigent des barres de fer, du tissu d’indienne, du tabac, de l’alcool, mais également des fusils et de la poudre. Ces Africains mêlés au commerce de la traite en imposent. A la tête du royaume guerrier et bien organisé d’Abomey, le souverain habite un palais muni de casernes et «sa garde est de huit mille hommes, tous bien armés

 

Jean-Pierre Plasse rassemble les captifs dans un magasin. Alors interviennent de nouveaux acteurs de ce commerce. Le négrier les nomme car il doit les payer en pagnes, eau-de-vie ou suif: le portier, la blanchisseuse, la porteuse d’eau, le tronquier qui met les captifs au fer,  le garçon qui prévient de l’ouverture de la traite, celui qui avait annoncé l’arrivée du bateau négrier, les remplisseurs de futailles d’eau douce.

 

Pour finir, Jean-Pierre Plasse raconte d’une façon qui interroge, comment il a acheminé les humains achetés vers le bateau : «Je fus chez le gouverneur à la tête des esclaves en ordre de marche. Ils chantaient au son du tambour, portant le drapeau du navire. Ce fut la première surprise des habitants, qui n’avaient jamais vu de bâtiment négrier avec des esclaves sans fers, et de les voir si contents.» Le bateau lève l’ancre et cherche les vents favorables pour filer en direction de l’Amérique. Il passe au large d’Anamabou, une île dont  jadis les Africains réduits en esclaves se rendirent maîtres en tuant  tous les Portugais.  Et le journal s’achève lors de l’arrivée au Cap français (aujourd’hui Cap Haïtien). « Je finis mon voyage ici, nous dit le négrier, en y restant pour le recouvrement de la vente des nègres. »

 

Comme le fait remarquer Bernard Plasse,  le manuscrit de son aïeul reste emblématique de ce que peut être (même si l’expression est ici anachronique) « la banalité du mal ».

 

 Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

 

Journal de bord d’un négrier de Jean-Pierre Plasse (1762) adapté du français du XVIIIè par Bernard Plasse, Editions Le mot et le reste, 2005.

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