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KARCHERISONS LA RACAILLE ET CES «PETITS MERDEUX» !

Par Pierre Marcelle

Sans doute, en ce début d’été et de rigueur autrement douloureuse, la déroute de la sélection nationale de football, ce sport mondialisé mais toujours aussi glorieusement incertain, n’eût-elle dû que faire sourire, avant de nous ramener à des choses plus sérieuses. Advint, le week-end dernier, cet éclat de vestiaire fuité, incident de plus et qui se révéla prétexte à tous les hallalis.

Mieux que Raymond Domenech, christique porteur de croix et mieux encore que l’Equipe (Grands dieux ! Imprimer en une «enculer», le mot de tous les dangers, à France Inter et ailleurs), les joueurs, en se «mutinant», auront contre eux réalisé une union sacrée. Contre quoi avaient-ils prétendu protester, «les Bleus», en boycottant un entraînement ? Contre l’exclusion d’un des leurs dans les circonstances que l’on sait - enfin, que l’on croit savoir, tant cette équipe nous est opaque. Lundi, tandis que peu de voix relevaient que, peut-être, ils avaient quelques raisons de se plaindre, et que le zinc, résigné, les regardait encore comme des enfants gâtés surtout coupables de ne pas gagner de matchs, Alain Finkielkraut allait sévèrement les recadrer.
Finkie réalisa ce matin-là, sur Inter, la parfaite synthèse d’une pensée parfaitement française, mâle, blanche et rance, réhabilitant d’un coup le misérable débat sur «l’identité française», ce penalty qu’avait raté Besson, et autour duquel se fédèrent la haine (ou, chez lui, la peur pathologique, ce qui revient au même) des banlieues trop métissées, des sauvageons brûleurs de voitures et siffleurs de Marseillaise, des Arabes postcolonisés et de leurs mères emburquées, des rappeurs «décérébrés», des «Auvergnats» d’Hortefeux, des «blacks blacks blacks» de Frèche (et de lui-même, Finkielkraut), des «gangs» de Lumpen chômeurs assis sur la drogue et le racket, toute cette «caillera», comme dit Eric Raoult, violeuse, violente et irrespectueuse de toutes les institutions - école, police, justice, etc. Lesquelles, il va sans dire, les respectent infiniment, comme on l’appréciera à l’heure du verdict pour les «émeutiers de Villiers-le-Bel»…

Derrière la légitimité que confère à Finkielkraut sa qualité de publiciste philosophe purent ainsi se débonder en toute bonne conscience des paroles fédérées par l’amour du maillot, qui est «sacré», comme dit Luis Fernandez. Celles des Le Pen, en écho de celles des néonazis du Bloc identitaire et des allumés de Riposte laïque, co-organisateurs d’un «apéro saucisson et pinard» qui devait mettre le feu à Barbès ; celles des grenouilleurs du pari en ligne, des sportifs affairistes recyclés consultants télé ; celles des moralistes de tout poil, dans la gigantesque marrade que provoqua, après celle de Rama Yade, l’incursion dans ces choses de l’incompétente Roselyne Bachelot, Mamie Nova de la vertu musculaire fustigeant les «caïds immatures» avec les mots du FN, ou de cet édile varois attendant des «Bleus» qu’ils versent leurs primes à ses sinistrés ; celles d’une majorité bien heureuse de trouver, en cette chasse aux «meneurs», aux «petits merdeux» (les parlementaires UMP réunis à l’Assemblée) un dérivatif au vacarme que font, sur fond de crise, ses multiples et scandaleuses casseroles.

Jusqu’à Nicolas Sarkozy qui chaussait hier les crampons ! A se tordre, vraiment, quand le désir d’«éthique» et de «déontologie» sonne crédible à peu près autant que les proclamations de «moralisation du capitalisme», en ces temps où soupçonner, pour une Légion d’honneur, un conflit d’intérêts entre un trésorier de l’UMP alors ministre du Budget et son épouse gestionnaire de la fortune évadée de la maison Bettencourt, relèverait forcément du «procès d’intention».

Pourtant, chez tous, l’appel à un «grand nettoyage» avait mardi les accents sarkoziens du Kärcher de la Courneuve revisité, en douce et comme par hasard, au cœur de la nuit de mercredi par le chef de l’Etat. Parce que Nicolas Anelka restera à jamais le noir enfant de Trappes (Yvelines). «L’esprit des cités contre l’esprit de la Cité», dit Finkielkraut, plus enclin à absoudre le «casse-toi, pôv’ con !» du Président que le «Va te faire enculer !» du footballeur. Ce qu’il n’entendra jamais, lui, ce sont les conditions d’existence et le déterminisme social, et Marx et Bourdieu.

Comme chez Woerth et tous les héritiers, la vertu serait innée, marque déposée telle cuillère d’argent suçotée au berceau. Il n’en va pas de même chez le footeux «mercenaire», éduqué à 13 ans à l’Institut national du football (cf. le Rebonds de Stéphane Beaud, Libération du 22 juin) et dont le goût pour les grosses bagnoles, les lunettes noires et l’évasion fiscale ne sont pas affaires de style. Pourtant, à talent équivalent en divers domaines, quelle différence entre le crayonné d’un, disons, Karl Lagerfeld, et la feinte de corps d’un, disons, Nicolas Anelka ? La différence, c’est que le premier a les mots et le second, pas.

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