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La Chance de la Guyane

René Ladouceur
La Chance de la Guyane

Signe des temps, les Occidentaux ne cherchent plus à occulter l’incompatibilité entre capitalisme et écologie. Il est vrai que Nicolas Hulot, en démissionnant, l’an dernier, du gouvernement d’Edouard Philippe, avait lancé un tonitruant : « Nous devrons mettre fin à notre mode de vie à l’occidental ».  Aujourd’hui, c’est Bruno Lemaire, le ministre de l’Economie, qui enfonce le clou : « le capitalisme est dans une impasse car il a conduit à la destruction des ressources naturelles ».

Ce sont pourtant les mêmes élus qui poussent à la privatisation d'ADP, pour en faire « le premier, le deuxième ou le troisième aéroport du monde » ; ce sont ceux-là encore qui, la semaine dernière, ont voté en faveur du CETA, l’accord de libre-échange avec le Canada, alors même qu’un accord entre l’Union européenne et les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) est en passe d’être conclu.

Ces contradictions ont cependant le mérite de mettre en lumière les difficultés des Occidentaux à concilier leur modèle de développement et la préservation de l’environnement. En France, la loi de transition énergétique, qui vient de faire l’objet d’un accord entre députés et sénateurs et sera définitivement adoptée à la rentrée, reporte à 2035 l’objectif de rapporter à 50 % la part du nucléaire dans la production d’électricité. Il faut dire que la France importe du Niger près de 50 % de l’uranium dont elle a besoin pour produire son énergie nucléaire et elle achète cet uranium au prix qu’elle seule décide.
Ce rapport dominant à dominés, que Paris s’applique à perpétuer en Afrique, est plus que jamais en vigueur dans les Dom-Tom, singulièrement en Guyane.

Paris exporte chaque année davantage de marchandises en direction de notre territoire qui, lui, ne produit toujours rien, ou si peu, ni ne transforme toujours rien, ou si peu. De ce point de vue, les données de l’INSEE ne laissent aucune place à l’ambigüité. Les exportations de la Guyane en direction de ses voisins diminuent à mesure qu’augmentent ses importations en provenance de l’Hexagone.

La mise en garde de Nicolas Hulot prend ici toute son importance : « Mettre un terme au mode de vie à l’occidental ». Qu’est-ce à dire ? Refuser net le fameux « Toujours plus ». Toujours plus de production, toujours plus de productivité, toujours plus de chiffres d’affaires, toujours plus de bénéfices, toujours plus de dividendes, toujours plus de prélèvements sur l’environnement aussi.

Or cette folle croissance, si vitale à l’économie française, est parfaitement antinomique au développement de la Guyane. Ce sont bien nos achats qui, dans l’Hexagone, perpétuent les emplois que nous créons par milliers du fait de notre consommation toujours plus forte de biens importés.

Il apparaît donc clairement que la Guyane, avec toutes ses matières premières et ses richesses non encore exploitées, n’a pas intérêt à devenir le terreau du capitalisme mondial, le nouvel espace à reconquérir pour continuer la folle course à la croissance.

Mieux. La chance de la Guyane réside dans le fait qu’elle n’est pas encore complètement intégrée dans le modèle rationaliste et mécaniciste dont nous voyons bien aujourd’hui les limites. Une croissance infinie dans un monde fini est un mythe économique. En plus de toutes ses ressources, la Guyane dispose d’une démographie positive, et donc d’une grande vitalité, de richesses culturelles et spirituelles qui lui permettent d’envisager l’aventure sociale et humaine autrement.

La cécité de notre classe intellectuelle est de ne pas observer cette particularité et cette irréversible redistribution des cartes.

René Maran est malheureusement un exemple trop rare d’intellectuel noir qui s’est penché sur les catégories avec lesquelles on peut penser la Guyane.

Quant au discours universitaire guyanais, il est bien trop jeune pour espérer se passer des concepts et des catégories dont la géographie et l’historicité sont occidentales. Sur la question du défi de «l’autonomie de gestion», nous n’interrogeons pas assez les présupposés qui structurent cette notion. Résultat, nous sommes encore dans une démarche téléologique, comme si tous les pays devaient suivre des étapes identiques et dans un ordre donné, et que les trajectoires socio-historiques étaient comparables sur une même échelle.

Sans doute le moment est-il venu de considérer que l’avenir de la Guyane passe plutôt par une remise en cause des critères, bien occidentaux, qui instaurent une dominance du « Toujours plus », une dominance de l’économie, une dominance des catégories qui ne sont que quantitatives, statistiques, comparatives, en vue d’une croissance toujours plus élevée, toujours plus importante, toujours plus lucrative.

Une vie guyanaise, tout compte fait, engage bien plus de dimensions que celles que nous laissent voir les indicateurs économiques. Ces dimensions peuvent être d’ordre sociétal, culturel, écologique, environnemental. Ce n’est qu’en agrégeant toutes ces dimensions que la vie prend sens. Or, depuis toujours, la Guyane est marquée par un regard extérieur, le regard de l’autre, de l’explorateur, de l’ethnologue, du marchand, du colonisateur, du visiteur.

 

René Ladouceur

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