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LA CRÉOLITÉ, UN NOUVEAU «MUR IDENTITAIRE»?

Par Issa Asgarally

Quand les murs tombent : L’identité nationale hors-la-loi ?, Edouard Glissant & Patrick Chamoiseau, Editions Galaade / Institut du Tout-monde, 2007.

En lançant un appel à la protestation internationale contre le nouveau ministère de l’Identité nationale en France, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau réexamineraient-ils la notion de « créolité » ? C’est l’idée qui m’est venue à l’esprit en lisant leur dernier ouvrage « Quand les murs tombent », où ils dénoncent les murs identitaires et font l’apologie de la « mondialité ». Pas une seule fois mention n’est faite de la créolité, même si la « créolisation » y figure !

Ils commencent par rappeler que la tentation de construire des murs, matériels ou mentaux, ne date pas d’hier: « Chaque fois qu’une culture ou qu’une civilisation n’a pas réussi à penser l’autre, à se penser avec l’autre, à penser l’autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés, de grillages électrifiés, ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore avec de nouvelles stridences. »

Ils reconnaissent ensuite que l’identité peut être un élément constituant de ces idéologies fermées, à l’origine des guerres: « La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain, les horreurs impensables de la Shoah, et tous les génocides connus et inconnus. »

Les auteurs soulignent avec raison que « le côté mur de l’identité peut rassurer », ce qui expliquerait la fascination qu’il exerce sur les groupes sociaux et son éventuelle instrumentalisation : « Il peut alors servir à une politique raciste, xénophobe ou populiste jusqu’à consternation. Mais, indépendamment de tout vertueux principe, le mur identitaire ne sait plus rien du monde. Il ne protège plus, n’ouvre à rien sinon à l’involution des régressions, à l’asphyxie insidieuse de l’esprit, à la perte de soi.»

Si dans la théorie de la « créolité », Edouard Glissant avait déjà distingué entre l’identité-racine et l’identité-relation, cette distinction revient souvent dans « Quand les murs tombent », où les auteurs condamnent la racine-fiche : « Ce n’est pas parce que les identités-relation sont ouvertes qu’elles ne sont pas enracinées. Mais la racine n’est plus une fiche, an chouk, elle ne tue plus autour d’elle, elle trace ( qu’on le veuille ou non, qu’on l’emmuraille ou qu’on la conditionne ) à la rencontre d’autres racines avec qui elle partage le suc de la terre. » Cette racine relationnelle, on le sait, c’est le rhizome que Glissant a défini ailleurs comme une « racine démultipliée, étendue en réseaux dans la terre ou dans l’air ».

Au marché-monde, caractérisé par les déséquilibres économiques et les aléas sociaux, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau opposent la mondialité, inextricablement liée au Tout-monde : « La mondialité ( qui n’est pas le marché-monde) nous exalte aujourd’hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l’on parle, le dieu que l’on honore ou celui que l’on craint, le sol où l’on est né. L’identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d’artifice, une ovation des imaginaires.»

Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau arrivent à une idée que j’ai développée – contre Samuel Huntington -- dans « L’interculturel ou la guerre », et que je partage d’ailleurs avec Edward Said et J.M.G.Le Clézio, à savoir la fraternisation des arts et de la littérature au-delà des frontières géographiques ou linguistiques : « Les arts, les littératures, les musiques et les chants fraternisent par des voies d’imaginaires qui ne connaissent plus rien aux seules géographies nationales ou aux langues orgueilleuses dans leur à-part. Dans la mondialité ( qui est là tout autant que nous avons à la fonder ), nous n’appartenons pas en exclusivité à des patries , à des nations, et pas du tout à des territoires, mais désormais à des lieux, des intempéries linguistiques, des dieux libres qui ne réclament pas d’être adorés, des terres natales que nous aurons décidées, des langues que nous aurons désirées, des géographies tissées de matières et de visions que nous aurons forgées.» Cependant, pour privilégier l’identité individuelle, je remplacerais le « nous » par « chaque individu » !

Somme toute, on ne peut que se réjouir de l’évolution de la pensée de deux écrivains prestigieux. Et je reviens à mon hypothèse sur cette évolution. Confrontés à l’institutionalisation de l’identité – ici « l’identité française » à travers le ministère de l’Identité nationale en France --, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, me semble-t-il, ont pris conscience que n’importe quelle identité peut l’être, d’où leur déclaration liminaire « qu’on ne saurait gérer un ministère de l’identité ».

A mon avis, ce qu’il faut retenir de « Quand les murs tombent », c’est la possibilité que la créolité elle-même soit un « mur identitaire » si elle repose sur les « marqueurs archaïques » que sont la couleur de la peau, la langue, la religion et l’espace géographique. C’est chose faite à Maurice, où la notion de « créolité » est désormais instrumentalisée à des fins politiques et ethno-religieuses, où l’on assiste au réveil en fanfare de métaphores indigentes et de typologies inquiétantes (« Euro-créole », « Afro-créole », « Indo-créole » ou « Malbar-créole », comme le revendique un chanteur « engagé » ) qui sont autant de « murs identitaires », de « marqueurs archaïques », pour reprendre les mots de Glissant et de Chamoiseau…

{{ Issa Asgarally}}

Source : [http://www.lexpress.mu/display_article_sup.php?news_id=99963->http://www.lexpress.mu/display_article_sup.php?news_id=99963]

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