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La France littéraire face à l’Algérie : Les prix de l’indignité

Abdellali MERDACI
La France littéraire face à l’Algérie : Les prix de l’indignité

En ce mois de septembre 2017, la presse algérienne, unanime, faisait écho dans une ferveur imbécile à la sélection du roman de Kaouther Adhimi « Nos richesses » (Arles-Alger, Actes Sud-[barzakh]) dans les premières listes des jurys parisiens des prix Goncourt, Renaudot et Femina. Car, tout ce qui vient de la France, ancienne puissance coloniale, et en porte la bienveillante estampille, garde dans son essence l’empreinte de la réussite et du talent.

Et, bientôt, dans les causeries de semi-lettrés dans de lointains cafés de brousse, l’impétrante sera défendue comme une diva de la littérature mondiale, sublimée et adorée par des palefreniers de village qui n’ont en pas lu la première ligne. Tout comme l’ont été avant elle, Boualem Sansal et Kamel Daoud, fourriers d’une déshérence littéraire algérienne, fortement encouragée à Paris. Cinquante-cinq ans après l’indépendance, la France littéraire, en fait la France tout court, peut encore arbitrer à Alger les réputations, les faire et les défaire, ériger, comme en 1830, des statues de sable sur les grèves de «Sidi-Ferruch». Rien n’aura donc changé dans un pays qui a très vite désappris le chant injurié de ses martyrs ?

boualemMais, en France-même, ces prix littéraires d’automne ont-ils encore une signification en dehors de féroces jeux de coulisses de jurés matois qui dinent, le front ceint d’affronts à la vraie littérature et à ses grands auteurs ? Leur rôle est de donner un coup de fouet au marché du livre, sans décider des légitimités littéraires acquises sur le long cours et des mutations fondamentales du littéraire. La France, autrefois grande nation littéraire, a effroyablement régressé, de Marcel Proust, au début du XXe siècle, qui pouvait encore incarner la figure de l’honnête écrivain, entrevue le siècle précédent par le critique Sainte-Beuve, aux best-sellers de grande surface qui doivent plus à Internet et à la sordide réclame d’une époque connectée qu’à la créativité littéraire dont « Le jour où les lions mangeront de la salade verte » (Paris, Eyrolles, 2017) de Raphaëlle Giordano et d’autres fariboles du même tonneau, vendues à des millions d’exemplaires, sont les déplorables modèles de fatuité.


LES GRANDS PRIX LITTÉRAIRES FRANÇAIS IGNORAIENT LES ALGÉRIENS
L’intérêt de ces prix littéraires parisiens pour des auteurs algériens est tout autant récent qu’extrêmement curieux. Dans l’histoire de la littérature algérienne de langue française (qui date pour les Français, critiques et chercheurs universitaires, du début des années 1950), il n’y a pas eu jusqu’aux actuelles années 2010, donc en l’espace de plus de soixante ans, de récompense majeure. Mais convient-il de rappeler que depuis la fin du XIXe siècle où des Algériens entreprenaient leurs premières écritures fictionnelles, des auteurs ont été primés en France et le premier d’entre eux a été Mustapha Chabane, consacré, en 1893, par le prix de la Société littéraire de Paris pour son récit « Le Faux Talisman », publié cette même année. Et, puis ce furent des reconnaissances très locales, particulièrement dans la section indigène du Grand Prix littéraire de l’Algérie, financé par le gouvernement général et, en 1925, une rare mention du jury du Grand Prix littéraire de l’Empire à Abdelkader Hadj Hamou pour «Zohra, la femme du mineur». Soldat aguerri de la «pacification» française du Maroc, Saïd Guennoun méritait, en 1930, pour un essai ethnographique sur le pays des Zaïans, l’attention de l’Académie française et son prix Montyon et la pittoresque Médaille Duchesne-Fournet de l’auguste Société de géographie commerciale de Paris. Dans les années 1950, faudrait-il citer, spécialement pour le roman, le Prix Fénéon, attribué à « La Grande maison » (1952) de Mohammed Dib, malgré la levée de boucliers de la critique coloniale, et le Prix populiste récompensant « La Terre et Le Sang » (1953) de Mouloud Feraoun ? Le Prix des Quatre Jurys, créé par le patron de presse Alain de Serigny, suppôt du colonialisme français en Algérie, qui se réunissait pour sa première délibération en 1953 à Biskra dans une résidence d’hiverneurs, ne semblait avoir distingué Mouloud Mammeri et « La Colline oubliée » (1952) que pour nourrir une infinie et vaine polémique. Ensuite, ce furent plusieurs décennies de vacuité offertes, en France, au déni d’une des rares littératures dans le monde qui pouvait ressourcer la langue française et renouveler son imaginaire. Le Grand Prix de la Francophonie décerné, en 1987, à Kateb Yacine pour l’ensemble de son œuvre n’avait par son caractère gouvernemental d’autre envergure que politique. Mais des années 1950 aux années 2000, aucun romancier algérien n’a été éligible à une grande récompense littéraire française : Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Malek Ouary, Kateb Yacine, Malek Haddad, Assia Djebar, Henri Kréa, Marie-Louise Amrouche, Mourad Bourboune, n’ont pas retenu l’attention de jurés foncièrement paternalistes comme le fut la critique littéraire parisienne envers ces auteurs qui venaient d’une Algérie encore française. Depuis l’indépendance, Rachid Boudjedra, Nabile Farès, Rachid Mimouni, devaient être de sérieux postulants à ces prix littéraires français. Rachid Boudjedra, aujourd’hui le plus grand écrivain de langue française dans le monde, supérieur aux Français JMG Le Clézio et à Patrick Modiano, l’un et l’autre prix de Nobel de littérature, a reçu de ridicules accessits que la France littéraire décerne habituellement à des apprentis-coiffeurs provinciaux s’essayant à la littérature. J’ai longtemps enseigné à l’Université la modernité littéraire française, notamment Michel Butor et Patrick Modiano, et je peux témoigner que lorsque Modiano aura avec certitude utilisé quarante mots givrés et honteux, Boudjedra en assène quatre cents, dans une langue chavirée et spumeuse : de la subversion esthétisée. Mais rien n’est acquis dans la postérité littéraire. L’histoire littéraire française garde toujours la blessure vivace, quatre-vingt-cinq ans après la bouleversante chronique de l’échec de Louis-Ferdinand Céline et de son « Voyage au bout de la nuit » (1932) au prix Goncourt, remporté cette année-là par « Les Loups » de Guy Mazeline, œuvre et auteur entrés depuis dans l’oubli. Quels regrets mordicants devraient soulever les Algériens pour leurs écrivains – déchus à Paris – qui se sont complaisamment prêtés au jeu de la consécration institutionnelle française et pour leurs œuvres qu’ils ont aimés ? Mais ces humeurs rancies appartiennent à un autre temps, à d’autres saisons que, désormais, nous abhorrons.

 

HARKA LITTÉRAIRE ET NOSTALGIES COLONIALES

Comment ne pas rappeler en cette rentrée littéraire cette insupportable vérité ? Tout Algérien qui pense savoir baragouiner un français d’opérette orientale cherchera la caution de la France littéraire et se projettera comme successeur ou, à tout le moins, dans la filiation des auteurs des années 1950-1960 édités en France, sans en avoir les dispositions morales et les capitaux culturels.
Et, il sera adoubé à Paris, non pas pour sa piètre littérature de soutier efflanqué, mais pour ce qu’il saura dire avantageusement dans ses marges dans un pays où l’islamophobie est une promesse d’avenir. Au-delà de la puissance de tir médiatique de la France, ce sont aussi les états-majors politiques coalisés des traditionnels partis de gouvernement de la droite et de gauche et des mouvements comme la République en marche et la France insoumise qui défendent les écrivains algériens courant l’aubaine. Se souvient-on de Manuel Valls, ancien Premier ministre, en soldat vaillant protégeant Kamel Daoud, islamiste convaincu au temps où l’AIS et le GIA jetaient des bébés dans des fours à chaux, et, aujourd’hui d’Emmanuel Macron, président de la République, sublime lecteur, proche de l’enseignement de Paul Ricœur, avouant son admiration pour le même Daoud ? La littérature, qui échappe aux phénomènes de mode que fabriquent les médias, attendra des époques plus sereines où la peur de l’Islam ne fera plus monter au pinacle des boutiquiers ignares. Des exemples qui font tâche ? Sans savoirs littéraires de base, ancien haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie découvrant la littérature à cinquante ans, Boualem Sansal, a été sacré Grand Prix du roman de l’Académie française en 2015 pour un roman fade, aplati (plus qu’écrit) au rouleau-compresseur de la haine de l’Islam, qui a été vite oublié. Il est entré en littérature en ressassant dans ses romans cette langue ardue et hachurée des rapports de synthèse de l’administration auxquels il était tristement habitué. Et Kamel Daoud, prix Goncourt du premier roman (2015), que Régis Debray s’était empressé d’intégrer au Trésor de la littérature française, qu’il faudra réécouter répondant en « francarabe » à Alain Finkielkraut sur France Culture, ne pouvait exciper que d’une médiocre formation en lettres françaises, se prévalant dans les billets du «Quotidien d’Oran» qui l’ont fait connaître et accréditer auprès de l’opinion de la syntaxe tortueuse d’un français approximatif d’agent de voierie. Il faudra pourtant comparer ces olibrius étoilés, et surtout ne pas oublier de leur adjoindre Yasmina Khadra, commandant à la retraite de l’Armée nationale populaire (ANP), qui a vécu cinquante ans dans ses langes pour n’avoir de religion que pour la France et ses prix littéraires, à la pureté d’expression de Mammeri, à l’inventivité formelle de Kateb, et à l’inatteignable langue du roman de Boudjedra, que M. Macron ne lira pas, qui n’ont pas fait d’offres de service aux parangons de l’ancienne France coloniale et plus avantageusement, semble-t-il, à ceux du sionisme international. Les raisons et les limites de cette littérature portée à bout de bras par le champ littéraire germanopratin deviennent perceptibles. À défaut de génie, la France littéraire recrute, selon le fameux mot de Malek Haddad, ses nouveaux « Arabes de service » dans cette cohorte de gougnafiers mi-Arabes mi-Français qui feront le plus de bruit dans les médias en agitant les oripeaux du rêve colonial et en tapant sur leur pays et aussi sur l’Arabe, l’Islam, les Palestiniens, au gré des ordres du jour propitiatoires distribués par des maîtres-penseurs attitrés (notamment, le sinistre criminel Bernard Henri-Lévy aux chemises souillées de sang libyen, Alain Finkielkraut, Michel Onfray). Une proximité avec l’État hébreu – ou à tout le moins de la sympathie – est la bienvenue. Elle est conséquemment mise à jour et encouragée par Pierre Assouline, gestionnaire de carrière littéraires et chef du lobby sioniste dans le champ littéraire parisien. Élu à Paris par la force d’un seul mot, proférant son indifférence pour le malheur des Palestiniens au moment où l’armée israélienne exterminait – en cet été 2014 – d’autres enfants à Ghaza, Daoud a réussi le miraculeux tour de magie de faire passer un récit de commande qui était destiné, à Alger, à être une critique d’Albert Camus en un pieux hommage au Prix Nobel, pied noir d’Algérie. Il lui aura suffi de traverser la Méditerranée pour être unanimement fêté. Et le filon est creusé. C’est dans le même vivier aux eaux fangeuses de l’Algérie d’antan que puise Kaouther Adhimi, créant le personnage d’Edmond Charlot, éditeur pied-noir d’Alger et compagnon de Camus, à qui – soutiendra-t-elle sans sourciller – il n’aura manqué, en pleine guerre d’Algérie, que de prendre sa carte de l’organisation clandestine du FLN. La belle affaire ! Cette tambouille macérée, allégée par un bouillon de veau en cube, ferait honte à une guichetière d’Algérie-Poste rédigeant le bilan de sa caisse du jour.
L’exofiction, en vogue dans le roman français actuel, est la fictionnalisation de faits et de personnes réels. Lorsqu’elle n’est pas maîtrisée, comme dans le cas d’Adhimi, elle tourne à l’aigre calamité. Veut-elle convaincre son lecteur par une bibliographie – lacunaire – cernant son personnage ? Un exemple entre cent : elle suggère que l’éditeur Charlot a raté « Le Fils du pauvre » que Mouloud Feraoun lui a adressé, en 1946, à cause de Jean Amrouche qui l’aurait écarté – par jalousie ! – en lui expédiant une lettre-formulaire de refus. En 1987, aux « Rencontres de Montpellier », Edmond Charlot répondant au regretté Abdelkader Djeghloul (1946-2010) sur ses relations avec les hommes de culture algériens (entendre dans le langage de l’époque, indigènes), pouvait observer : « Oui, bien sûr, mais peu, parce qu’il y’en avait très peu à l’époque. J’ai dit et raconté plusieurs fois que j’ai cherché désespérément pendant quinze ans un écrivain algérien sans pouvoir le trouver. J’ai commencé à éditer fin 35 le premier livre. En 36, cinq ou six livres. Après 37, ça s’est accéléré à cause des événements et pour des quantités de raisons qui sont trop longues à énumérer ici. J’ai eu des textes impubliables. J’ai tort de dire que je n’ai pas publié : j’ai publié des poèmes touaregs ; ce n’était pas grand-chose, mais c’était tout ce que j’avais pu trouver à publier. » (Cf. Paul Siblot [éd.], « La Vie culturelle à Alger, de 1900 à 1950 », Oran, Dar El Gharb, 2004, p. 69). En fait, lorsque Charlot était à Alger, son truc et son trip, c’était l’Espagne ; et, lorsqu’il s’était replié dans le Paris libéré de tous les possibles, son ambition était de s’assurer une place de choix dans le champ littéraire germanopratin, miné par sa collaboration avec l’occupant allemand. Il guignait hardiment les Prix littéraires. En 1945, le Renaudot d’Henri Bosco (« Le Mas Théotime ») et, en 1946, celui de Jules Roy (« La Vallée heureuse ») tombaient avec profit dans son escarcelle. Loin des agapes littéraires parisiennes, le manuscrit de l’instituteur inconnu du bled kabyle (qui avait raté de peu le Grand Prix littéraire de l’Algérie, section indigène), rangé dans les « textes impubliables », lui était retourné en lambeaux par la poste, avec en sus une sèche fin de non-recevoir. Ce ne seront pas les seuls pots-cassés qu’aur a à payer ce pauvre Amrouche…

Adimi

Adhimi propose-t-elle une œuvre originale ? Certainement pas. Et il n’y a pas de secret d’alchimie dans son récit : Daoud pour le contexte et Djemaï pour la méthode. Abdelkader Djemai, le premier de cordée dans la harka de l’édition parisienne à avoir initié l’exofiction et sa tapageuse érudition bibliographique en appendice, ressuscitait l’Algérie française et ses fantômes. Il est l’apôtre de cette fumeuse sentence, à l’intention d’écrivaillons demeurés de La’quiba et Sidi Hani, selon laquelle l’écrivain et la littérature n’ont pas de nationalité. Et, en ce qui le concerne, il se rattache probablement à des racines effilochées pour se souvenir et célébrer, après un folklorique émir Abd-El-Kader, l’abbé Lambert, maire d’Oran dans l’entre-deux-guerres. Il en a tiré « La Vie (presque) vraie de l’abbé Lambert » (Paris, Seuil, 2016), un récit dans une langue vérolée et méphitique de pathétique et miséreux correspondant de presse. Mais comment ne pas reconnaître que ces soudards de la littéraire savent saluer les vieux démons et maîtres d’autrefois. Camus (à travers son Meursault), Lambert, Charlot, qui sera le prochain ? L’Algérie coloniale ne manquera jamais de coruscantes personnalités civiles, militaires et religieuses pour inspirer de sordides aspirants aux saumâtres cuisines littéraires germanopratines. C’est pour bientôt Bugeaud, Saint-Arnaud, Pélissier de Raynaud, leurs messes de sacristie et leurs cortèges de morts arabes ? Il y a encore des places à prendre dans l’édition parisienne et dans une France littéraire qui se mire dans son passé revigoré par d’anciens colonisés grandis dans le reniement de leur sang et de leur histoire. Allons donc, Mesdames et messieurs de la harka empourprée, encore un effort ! 

La France littéraire ne sort pas grandie d’encourager cette tendance au retour magnifié à l’histoire coloniale française et ces petits esprits qui s’y accrochent pour de vaines gratifications. Ses éditeurs, sans honneur, qui organisent ces putrides exercices d’allégeance à la défunte France d’Algérie, et ses médias, qui servent de bruyante escorte aux manèges enluminés de harkis de la plume flétris par leurs salaires d’indignité, humilient un pays libre et indépendant. Comment peuvent-ils croire que les Algériens reviennent aux symboles de l’Algérie française, que sont les Camus, Lambert ou Charlot, à ses chaînes et à ses châtiments, à son Code de l’Indigénat et à sa responsabilité collective, à ses dépossessions fulgurantes de terres et d’âmes et à ses massacres de masse, des grottes du Dahra aux vallées du Sétifois ?

*Professeur de l’enseignement supérieur, écrivain et critique.

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