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En souvenir

LA FUITE DU TEMPS

Thierry Caille

Au soc de mes pieds nus raboteurs des ornières,
j'ai vu par grands copeaux s'élever la poussière

J'ai vu la fée un jour au bord de mes vingt ans,
et de l'avoir vue fuir je pleure en mon vieux temps.

Que de fois j'aurai vu, tendresse de mon cœur !
la flamme du fusil abattre un lièvre en fleur.

P. Fort

 

Les aubes tournent sans fin sous les lierres du temps,
sous les meules de grès, les heures sont broyées, moulues,
les balles des jours poudroient la blanche mémoire.
Quelle farine a passé les tamis et les blutoirs ?
Coule irréversible le temps à l'abée du moulin.
Rien ne reste dans mes mains qui filtrent l'eau verte des soirs,
aucune algue iodée, aucune branche de corail sulfité, aucune plume d'engoulevent cohé,
aucun ami généreux de rires, aucune femme douce, tapie dans le sous-bois de mon ombre,
aucun enfant non plus qui chaufferait de son rire argentin le cristal de la nuit,
aucune conque mystérieuse, aucune clovisse, aucun triton,
aucun buccin, coque, strombe combattant, turitelle à l'hélice striée, bulle des Antilles, aucun coquillage nacré,
aucun calcaire conchylien, ne s'est déposé sur mon sable virginal.
Et je vieillis doucement dans l'indifférence tranquille des coulirous argentés, des carangues,
des couleuvres couresse, des balbuzards-pêcheurs, des mygales velues,
sous les verdeurs éternelles des grands fromagers, des acomats-boucan, des poiriers-pays,
des magnolias, des gommiers blancs où niche l'oriole de la Martinique.
Et je vieillis doucement lapant chaque soir une soupe de jours fade, la congruence des heures.
Grande roue des soleils, moignons vifs,
Grandes jattes d'encre de Chine renversées chaque nuit,
longues et lentes transhumances des troupeaux d'astres tranquilles,
long charroi d'heures inutiles, lourdes d'espace vide,
long cortège de chauves-souris, vespertilions funestes,
pipistrelles ténébreuses sous les voûtes humides de mon crâne calleux.
Vaines vendanges encuvées de vins verts et vireux,
vaines moissons engrangées de grains cariés, moisis et de charançons.
Où est le point vernal, le point lointain de l'écliptique, mon équinoxe oubliée,
où sont les aubes primitives et bleutées de mon enfance,
où sont les neiges de jadis, les myosotis des sources hésitantes,
où sont les givres soufrés des premiers matins blêmes,
où sont les rives natives et les eaux placentaires des premières baignades,
où sont les quais, les môles et les pontons de mon chantier naval,
les grues, les haubans et le chant des charpentiers ?
Où sont ces femmes belles et inconnues, croisées sur le chemin, que j'aurais pu aimer,
où sont ces femmes belles et connues, en allées sur le chemin, que je n'ai jamais aimées ?
Où sont mes amis, étourneaux qui picoraient dans ma main le grain de mes jours riches,
emportés, oublieux, envolés, semés au loin par d'autres vents ?
Où vit ma longue descendance, où sont ces mouflets joufflus et braillards, fretin de ma laitance ?
Non nulle lignée, nulle engeance; sueur, sang et sperme dilapidés, fin de race.

Les aubes tournent sans fin sous les lierres du temps.
Quelle farine a passé les tamis et les blutoirs ?

Les horloges, les cadrans, les gnomons, les sabliers, les clepsydres, frappent l'heure d'un même glas.
Il faut passer, c'est la loi naturelle, passer sans cri à l'heure juste.
Destin d'éphémères brûlés sur un lampion.
Aucun cirrhe, aucune vrille n'accroche les potentilles, les quintefeuilles rampantes de la vie
sur les falaises crayeuses des siècles solidifiés.
Rien ne restera sur ce sable de jours quand l'eau savonneuse du temps
gagnera sa laisse de basse mer, une grève immaculée, une mémoire chaulée,
pas une empreinte de pas, ni l'écho d'un mot ciselé, ni le souvenir moussu d'un instant de bonheur,
ni la réminiscence d'une image fugitive, ni un vieux daguerréotype démodé,
ni quatre mots trembleurs jetés sur un papier jauni, ni une boucle blonde d'enfance,
ni la mémoire chancelante d'une existence possible, rien des amours lustrées,
rien des aventures épiques, rien des voyages initiatiques,
rien de l'odyssée unique, rien de l'énéide unique,
ni une carcasse vermoulue pourrissant dans la mer,
ni quelque oratoire oublié sur un belvédère battu par le vent,
ni la poussière des os blanchis, ni les lambeaux du linceul,
ni les cendres dans le reliquaire de vieil or, ni l'obscure châsse d'une chapelle perdue,
ni la tombe de gneiss couverte de lichens, envahie de chiendent, d'avoines sauvages et de coquelicots,
ni une épitaphe sculptée dans le chagrin des deuils que nul ne portera,
ni le sel des larmes que nul ne versera,
non, rien ne restera sur ce sable de jours que le limon fin de l'oubli,
l'oubli, éternel silence des gouffres sidéraux,
l'oubli et mon rire sarcastique, vaisseau cristallin sur les flots échevelés des galaxies.

Les aubes tournent sans fin sous les lierres du temps.
Quelle farine a passé les tamis et les blutoirs ?

Thierry Caille

Décembre 2007

Photo du logo: Sarcophage grec, Lipari (Sicilie).