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LA GRANDE HISTOIRE DU CAFE DU BERGER KALDI (ETHIOPIE) A L'ESCLAVE DE DE CLIEU (PRECHEUR, MARTINIQUE)

LA GRANDE HISTOIRE DU CAFE DU BERGER KALDI (ETHIOPIE) A L'ESCLAVE DE DE CLIEU (PRECHEUR, MARTINIQUE)

MONTRAY KREYOL : Vous venez de publier un roman intitulé Grand café Martinique qui relate les péripéties de l'arrivée du café à la Martinique et de celui qui l'y a emmené, Gabriel DE CLIEU. Cela tombe au moment où la CTM (Collectivité Territoriale de Martinique), par le biais du Parc Naturel de Martinique, s'apprête à lancer, avec l'aide d'une société japonaise, le "Café Excellence Martinique". Quel lien entre les deux événements ?

 

R. CONFIANT : Il s'agit d'une simple coïncidence et que certains se rassurent : je n'ai reçu aucune subvention ou aide quelconque des collectivités pour pouvoir écrire ce livre sur lequel j'ai commencé à travaillé il y a bientôt trois ans. Il m'a fallu faire des recherches historiques sur le sujet et cela prend du temps, beaucoup de temps, d'autant que si comme tous les Martiniquais, j'avais entendu parler de l'aventure de DE CLIEU, je n'avais pas de connaissances précises sur le café. Mais je me réjouis que les deux événements tombent la même année car la relance de la caféiculture sera bénéfique pour l'économie martiniquaise. Je rappelle qu'aux 18è et dans la première moitié du 19è siècle, le café rivalisait avec la canne à sucre.

 

MONTRAY : Ce DE CLIEU est donc celui à qui nous devons l'importation du café en Martinique ?

 

R. CONFIANT : Pas seulement en Martinique. Dans ce que l'on appelait alors "le Nouveau Monde" c'est-à-dire aux Amériques ! C'est chez nous que pour la toute première fois un plant de café a été mis en terre et ce n'est que par la suite qu'il s'est répandu en Guadeloupe, à Saint-Domingue et plus tardivement en Guyane, au Brésil et dans l'Amérique tropicale. Ce premier plant est arrivé en 1720 et avait été volé dans le Jardin d'Acclimatation du roi Louis XIV, à Paris, par DE CLIEU.

 

MONTRAY : Comment cela "volé"?

 

R. CONFIANT : DE CLIEU avait d'abord vécu une dizaine d'années à la Martinique et était habité par une obsession : planter le café dans notre île. Pour ce faire, il sollicita en vain les grands planteurs békés et l'administration royale à Paris, mais on lui rit au nez. Au début du XVIIIe siècle, le sucre était roi et devait d'ailleurs transformer Saint-Domingue, devenue Haïti après son indépendance, en plus riche colonie du monde. Ce qui explique que Napoléon BONAPARTE y ait dépêché une armée de 20.000 soldats, commandée par son propre beau-frère, le général LECLERC, afin de mater la révolte des esclaves. Mais ce DE CLIEU était un entêté qui retourna donc en France et après avoir séduit la nièce du médecin personnel du roi, le Dr DE CHIRAC, réussit à s'introduire clandestinement, grâce à l'aide de celle-ci, dans ce fameux Jardin d'Acclimatation, à Paris, où il vola deux plants de café qu'il transporta toujours clandestinement à la Martinique. On était en pleine période esclavagiste et ce sont donc des esclaves qui, sur la propriété de DE CLIEU dans la paroisse du Prêcheur, le plantèrent. Par la suite, il s'est répandu dans le reste de l'île, du moins dans les régions d'altitude car la variété apportée par lui ne supporte pas les fortes chaleurs des régions basses qui sont, elles, propices à la culture de la canne à sucre. C'est donc bien DE CLIEU qui a apporté le café mais le premier à l'avoir mis en terre fut un esclave nègre.

 

MONTRAY KREYOL : C'est déjà romanesque tout ça ?

 

R. CONFIANT : Absolument ! Et romanesque aussi la traversée jusqu'à la Martinique qui, à l'époque, durait un mois et demi. DE CLIEU et son équipage affrontèrent une terrible tempête, puis une attaque de pirates, ensuite un calme plat qui immobilisa leur navire pendant des jours enfin une révolte des passagers à cause du rationnement de l'eau dont les réserves commençaient à s'épuiser à cause du retard causé par ces diverses péripéties. C'est tout cela que je raconte dans une partie de mon livre.

 

MONTRAY KREYOL : Votre livre comporte deux parties ?

 

R. CONFIANT : En fait, il est composé de chapitres qui racontent l'épopée de DE CLIEU et, intercalés entre eux, des chapitres qui racontent l'histoire mondiale du café depuis la terre natale de cette plante, l'Ethiopie, ensuite le Yémen, l'Egypte, l'Empire Ottoman, l'Indonésie et enfin l'Europe. Ce qu'on appelait l'"Ancien monde" appréciait beaucoup le café ! C'est d'ailleurs la première plante mondialisée. J'évoque donc ce jeune berger éthiopien KALDI qui découvrit un jour que ses chèvres dansaient parce qu'elles avaient mangé les baies d'un arbre inconnu.

 

MONTRAY : Ses chèvres dansaient ?

 

R. CONFIANT : Oui, dansaient, comme saoules ou possédées pace qu'elles avaient dévoré ces baies. Personne dans son village ne connaissait le nom de l'arbre qui les portait et au début, on y vit une plante diabolique. Et puis des moines coptes, qui l'avaient fait griller et en avait extrait un breuvage à l'odeur qu'ils trouvaient délicieuse, se rendirent compte que celui-ci leur permettait de rester éveillés durant toute la nuit lorsqu'ils devaient faire des prières. Dès lors, sur ce plateau éthiopien de Kaffa, d'où le nom de "Café", le café devint une boisson fort appréciée et se répandit par la suite au Yémen au Yémen tout proche, dans tout le monde arabe, puis dans l'Empire ottoman et par la suite dans tout l'Ancien Monde. Seul l'Amérique ne connaissait pas cette plante. Et DE CLIEU vint !

 

MONTRAY KREYOL : Le café dont les Japonais soutiennent la replantation chez nous en ce moment est-il le descendant du fameux unique plant apporté par DE CLIEU ?

 

R. CONFIANT : Vous faites bien de rappeler qu'il n'a pu sauver qu'un seul des deux plans qu'ils avait dérobés car un passager irascible voulut détruire la caisse en chêne et en verre dans laquelle DE CLIEU les transportait au motif que ce dernier, quand l'eau vint à manquer à bord, préféra les arroser au lieu de permettre aux passagers d'étancher leur soif. Certains passagers moururent même de soif ! Et lui-même et son équipage finirent par arriver quasiment exsangues en Martinique. Deux jours de voyage de plus et ils auraient tous passé de vie à trépas !...Pour répondre à votre question, il faut savoir que les plants de DE CLIEU appartenaient à la variété qu'on appelera plus tard l'arabica typica. C'est cette variété-là qui fut d'abord plantée chez nous et dans le reste de l'Amérique, mais après quelques décennies, une maladie la ravagea et la culture de la canne à sucre prit définitivement le pas sur celle du café. Par la suite, les planteurs martiniquais importèrent des plants d'Afrique l'Ouest, ceux de la variété dite robusta, et dès lors, on aurait pu penser que le plant apporté par DE CLIEU n'avait plus de descendant chez nous. C'est ce que l'on a longtemps cru jusqu'à ce que des chercheurs japonais débarquent à la Martinique et partent à la recherche d'un ou de plusieurs éventuels descendants.

 

MONTRAY KREYOL : Et il en ont trouvé ?

 

R. CONFIANT : Vous savez, une plante est comme un être humain. Lorsqu'elle est transportée loin de son lieu d'origine, elle s'adapte d'abord à son nouvel environnement, puis elle finit par développer des caractéristiques propres au fil du temps, sans perdre toutefois le lien génétique avec ladite origine. Les plants volés par DE CLIEU avaient été offerts par le bourgmestre  d'Amsterdam au Roi de France, Louis XIV, cela en 1714, et provenaient de l'île de Java, en Indonésie, alors colonisée par les Hollandais. Ces derniers s'étaient, eux, procurés des plants au Yémen lesquels plants avaient pour ancêtre l'arbre du berger KALDI, sur les hauts plateaux éthiopiens. Tout ce périple qu'est déroulé sur des siècles, donc imaginez les transformations-adaptations que ce café a subies !...Oui, les Japonais ont retrouvé des plants d'arabica typica et il y a tout lieu de penser qu'ils descendent de celui qu'avait apporté DE CLIEU en 1720.   

 

MONTRAY KREYOL : Aujourd'hui le Jardin DE CLIEU, écrit d'ailleurs DESCLIEUX, est un lieu de mémoire puisque c'est à cet endroit que furent fusillés les principaux leaders de l'Insurrection du Sud de 1870. Cela vous inspire quoi ?

 

R. CONFIANT : L'idée, d'abord, que l'histoire est imprévisible. L'idée, ensuite, que l'histoire ne peut être changée. Pour répondre à votre question, il faut garder trois dates à l'esprit : 1720 (DE CLIEU arrive avec le premier plant de café qui va être mis en terre aux Amériques) ; 1870 (Noirs créoles, Noirs congolais, Mulâtres, Indiens et Chinois, tous travailleurs agricoles chez les Békés, se révoltent et la fameuse Insurrection du Sud éclate) : 1918 (le Jardin DESCLIEUX est inauguré à Fort-de-France). Il  se passe donc 1 siècle et demi entre l'arrivée de DE CLIEU et l'Insurrection du Sud ! Et un demi-siècle entre cette dernière et l'inauguration du jardin botanique un certain 14 juillet. D'ailleurs, dans son discours, le concepteur du projet, un certain BASSIERES, chef du Service de l'Agriculture, déclara sans ambages, devant le Gouverneur de la Martinique et les autres notabilités, que ledit jardin n'était que le prétexte pour créer une école d'agriculture. Le Jardin DESCLIEUX ressemblait, certes, à celui du Saint-Pierre d'avant l'éruption de la Montagne Pelée avec toutes sortes de plantes extraordinaires comme les lilas du Japon, mais il n'avait pas pour vocation d'être un simple lieu d'agrément ou de promenade. Le souvenir des fusillés de 1870, un demi-siècle plus tôt, n'était absolument pas dans l'esprit des grands administrateurs coloniaux de 1918. Ils auraient pu construire ce jardin et, plus tard, l'école d'agriculture dans n'importe quel autre lieu de Fort-de-France qui, à cette époque, n'était quasiment composé que de ce que l'on appelle aujourd'hui "la ville basse". Trénelle et Volga-Plage n'existaient pas encore, Redoute n'était guère peuplé, Dillon était un vaste champ de canne à sucre. Ils n'ont donc pas fait exprès de placer le jardin à cet endroit pour qu'on oublie les fusillés de 1870. Ce n'est pas la peine de réécrire ou de trafiquer l'histoire pour satisfaire nos desiderata idéologiques... 

 

MONTRAY KREYOL : Près de 350 pages pour écrire l'arrivée du café en Martinique, n'est-ce pas un peu beaucoup ? Cela ne risque-t-il pas de décourager les lecteurs ?

 

R. CONFIANT :  Vous savez, je ne suis pas un vrai romancier et...

 

MONTRAY KREYOL : C'est-à-dire ?

 

R. CONFIANT : C'est-à-dire quelqu'un qui est capable d'inventer des histoires de toutes pièces avec des personnages parfaitement imaginaires. Pour ça, il faut de l'imagination et je n'en ai pas assez. Tous mes livres donc s'appuient sur l'histoire ou plus exactement sur des périodes historiques précises : An Tan Robert, La Vierge du Grand Retour, Décembre 59, Gauguin en Martinique, François Duvalier etc...Je m'appuie aussi beaucoup sur l'anthropologie, la sociologie, la linguistique et d'autres sciences dites "humaines". Mes livres portent inscrits "roman" sur la couverture mais le lecteur de littérature pure et dure, stricto sensu, risque peut-être d'être déçu en les lisant. Par contre, celui qui aime l'histoire, l'économie, l'anthropologie, la sociologie etc...y trouvera son compte.

 

MONTRAY KREYOL : Donc tout ce que vous racontez de l'aventure de DE CLIEU est vrai ?

 

R. CONFIANT : Bon, dans mes textes, il y a forcément une partie littéraire et imaginative. Je suis obligé d'imaginer l'attaque du navire de DE CLIEU par des pirates ou la révolte des passagers suite au manque d'eau à bord, mais tous les détails historiques sont vrais ou en tout cas ont été vérifiés avec soin. Combien de fûts d'eau il y avait à bord, quelle type de nourriture s'y trouvait, combien de passagers voyageaient et, par exemple, l'épisode de la séduction de la nièce du médecin personnel du roi par DE CLIEU afin de pouvoir voler les plants de café dans le Jardin d'acclimatation de Paris, je ne l'ai pas inventée non plus. Quand vous recherchez la précision historique sur un sujet comme celui-là, 350 pages ce n'est pas trop. Mais, soyons clairs, mes livres ne s'inscrivent pas non plus dans le genre "roman historique" car je suis attentif au fait, maintes fois souligné par Edouard GLISSANT et d'autres, que la plupart de nos archives ont été rédigées par les colonisateurs et que rester le nez collé dessus, comme le font malheureusement la plupart de nos historiens professionnels, est dangereux. Très dangereux...Un seul exemple : le nom de DE CLIEU est inscrit dans les archives mais pas celui de son esclave noir à qui il a demandé de mettre le fameux tout premier plant de café en terre.

 

MONTRAY KREYOL : Le Mouvement de la Créolité, après vingt-cinq ans de succès, est actuellement contesté par certains et de manière vigoureuse. Qu'en pensez-vous ?

 

R. CONFIANT : C'est tout à fait normal ! Tout mouvement d'idées a vocation presque à être contesté à un moment ou un autre. La Négritude de CESAIRE l'a été, l'ANTILLANITE de GLISSANT aussi, l'AMERICANITE, non explicitement formulée, que l'on trouve chez PLACOLY, ORVILLE, CONDE ou encore le poète Henri CORBIN, également. Mais plus que cette contestation faite par les afro-centristes et les panafricanistes, ce qui m'exaspère, c'est le détournement qu'a subi la Créolité. Bon, là aussi, tout mouvement d'idées a vocation a être détourné et François DUVALIER a bien dévoyé la Négritude tout comme aujourd'hui l'association "TOUS CREOLES" dévoie la Créolité. Ce dévoiement est cent fois plus détestable et dangereux que la contestation afro-centriste. Mais qu'y faire ?...

 

MONTRAY KREYOL : Donc vous maintenez la toute première phrase de l'Eloge de la Créolité qui dit "Ni Africains ni Européens ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles" ?

 

R. CONFIANT : Parfaitement ! Sauf qu'aujourd'hui, j'aurais proposé à mes deux coauteurs Jean BERNABE et Patrick CHAMOISEAU de commencer par "Ni Amérindiens". Mais en réfléchissant mieux à votre question, je me dis qu'en fait, la meilleure formulation aurait été celle-ci "A la fois Amérindiens, Africains, Européens et Asiatiques, nous nous proclamons Créoles". Passer donc d'une formule de négation-affirmation à une formule 100% affirmative. Mais bon, nous avons écrit ce manifeste en 1989, on ne peut pas réécrire l'histoire !...Sinon le titre de mon livre, Grand café Martinique, est un clin d'œil au bel ouvrage poétique, Café Martinique, du Saint-Lucien Derek WALCOTT, Prix Nobel de littérature en 1992, pour lequel j'ai beaucoup d'admiration et d'affection...

 

   * Grand Café Martinique, Raphaël Confiant, éditions Mercure de France.

      Parution : le 03 janvier 2020.

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