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La graphie créole

par Jean Bernabé, Ibis Rouge Editions

Ni an patjé tan moun ka matjé lang kréyol la okontrè di sa anlo adan nou pé kwè. Déjà pou yonn, adan liv rakontaj listwè, kontel ta Pè Labat oben Pè Pelleprat, kivédi nan 17è siek, nou za ka jwenn yonn-dé ti mòso fraz ki an kréyol. Titak pli ta, nan 19è siek, lè lavant sik kann pèmet sé Bétjé-a vini gwotjap, dé sèten adan yo, ki Sen-Domenng, ki Matinik, ki Gwadloup, koumansé matjé dé teks litérè adan sa yo té ka kriyé «wanni-wanna sé Neg-la». Primié teks nou konnet sé an chanté-powem misié Duvivier de la Mahautière, éti tit-li sé «Lisette quitté la plaine», ki paret pa koté 1754 oben 1757. Apré'y, dé moun kon François Marbot (Matinik), Paul Baudot (Gwadloup), Alfred Parépou (Guiyàn) oben Georges Sylvain (Ayiti) mété déwò liv fab, poem, téyat ek jik woman.

Sé matjè 19è siek-la té ka sèvi an lékriti ki étimolojik, kivédi an lékriti ki fondasé asou lòtograf lanng fwansé. Sa té tibwen nowmal pis, nan lépok-tala, pèsonn pa té ka konsidéré kréyol kon an vré lang ek yo pa té ka wè nésésité machoké an lòtograf espésial ba'y. Men lakay an matjè kon Parépou, nou za ka wè an primié vansé-douvan asou chimen wouchaché an lòtograf natif-natal ba kréyol: i ka matjé sé mo-a ka vini di fwansé a épi lòtograf fwansé ek sé lézot mo-a épi an grafi fonétik. Pa koté mitan 20è siek, sé moun l'ACRA-a (Académie Créole Antillaise), atè Gwadloup, katjilé tou anlè an lòtograf espésial men sé atè Ayiti, an 1945, ki dé pastè pwotestan méritjen, Mc Connell épi Laubach , ki té lé tradui Labib an kréyol, mété doubout an grafi toutafetman diféwan di ta fwansé-a. Fondas sistenm&endash;yo a, sé té API (Alphabet Phonétique International). Pli ta ankò, dé langannis ayisien, Faublas épi Pressoir, mété sistenm-tala an manniè pli obidjoul.

Mé sé anni okoumansman sé lanné 1970 ki an langannis matinitjé, Jean Bernabé, katjilé anlè sa yo ka kriyé an véritab «sentaks grafik» kivédi an sistenm éti sé pa enki sé grafem-la ou ka apiyé anlè yo, men anlè rilasion ant sé mo-a andidan fraz-la tou. Ki manniè dékoupé fraz-la? Kiles mo pou matjé bwaré ek kiles mo pou matjé débwaré? Ki koté pou mété mak liennay (trait d'union)? Jean Bernabé pwopozé sistenm-li a - éti moun koumansé kriyé «sistenm GEREC» - adan an bidim liv yo ka kriyé Fondal-Natal (1983). Sistem Gerec-la trapé anpil siksé ek moun vini ka sèvi'y pres toupatou oliwon latè-a. Pannan pwes trant lanné, sistem-tala woulé adan liv, jounal, piblisité, kisasayésa… ek, tanzantan, Jean Bernabé té ka fè yonn-dé ti mofwazay adan'y silon réyaksion piblik-la. Epi mi anvwala, an siek ki nef ka koumansé ek i tan pou fè an bilan. I tan pou tiré lison di lo lanné lesperyans-tala ek mété doubout an sistenm toutafetman djok: sé sa zot ké jwenn adan liv-tala, Graphie créole.

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{{L'auteur :}}

Jean Bernabé est né en 1942 au Lorrain (Martinique). Agrégé de grammaire et docteur d'Etat en linguistique, il est professeur de Langues et Cultures Régionales à l'Université des Antilles et de la Guyane. Fondateur du GEREC-F (groupe de recherches et d'études en espacre créole et francophone), il est l'auteur d'ouvrages importants dans le domaine de la syntaxe du créole, notamment de Fondal-Natal (1976) et de Fondas-Kréyol la (1982), ainsi que de nombreux articles de sociolinguistique et de littérature. Il a été l'un des artisans les plus déterminés de la mise en œuvre du CAPES de Créole.
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{{Avant-propos}}

La création d'un CAPES pour une discipline, quelle qu'elle soit, tout à la fois couronne une activité universitaire et stimule cette dernière. Quand cette discipline est le créole, c'est-à-dire une langue minorée dont l'aménagement est en cours, l'emploi d'un système standard d'écriture consti¬tue un seuil minimum, à partir duquel gérer la nouvelle donne.
L'introduction, à partir de 1973, des études créoles au sein de l'université des Antilles et de la Guyane, avait rendu nécessaire la mise en œuvre d'un système d'écriture créole pouvant servir de standard aux pra¬tiques graphiques qui ne pouvaient pas manquer de se développer, fût-ce à un niveau purement universitaire. Ce système mis en place, à partir de 1976, dans le cadre du GEREC (Groupe d'études et de recherches en espace créolophone), a eu d'emblée une ambition intégratrice à l'échelle des créoles à base lexicale française.

Si on considère qu'un système graphique résulte, sur la base d'une argumentation scientifique, de choix purement pragmatiques, on compren¬dra que celui retenu par le GEREC, à partir de propositions argumentées par moi, ait connu diverses retouches avant de prendre la forme qu'on lui connaît et qui définit ce qu'on pourrait appeler une version standard. Cette version, utilisée, à ce jour, bien au-delà de pratiques universitaires localistes, n'est pas indemne de toute variante notamment individuelle. A cela, il n'y a rien d'étonnant.

L'observation d'un quart de siècle d'utilisation de ce système ainsi que la conjoncture du CAPES de créole ont débouché sur la nouvelle mise à jour que voici, laquelle constitue la version standard 2 du système d'écriture proposé par notre groupe de recherche, devenu, en 1996, GEREC-F (Groupe d'études et de recherches en espace créolophone et francophone). L'adjonction de cette lettre n'est pas une fioriture, mais le signe que la «guerre des langues», imposée par trois siècles de minoration linguistique et culturelle, devait, à notre avis, faire place, sinon à un duo, en tout cas à une coopération. Coopération d'autant plus nécessaire que les langues, sont, par essence, des instruments de partage et de communication ; d'autant tant plus saine que ces langues-là (français et créole, anglais et créole) sont des composantes de nos patrimoines historiques. Cette conception qui a toujours été en filigrane, dans toutes nos options glottopolitiques (ou de politique linguistique) peut s'affirmer aujourd'hui avec plus de netteté. La création, si longtemps et énergiquement revendiquée par notre groupe de recherches, du CAPES de créole (qui reste encore à construire et à mettre au service du développement intellectuel et culturel de nos pays) ne semble pas nous démentir.

Si un groupe de recherche ne peut s'interdire d'intervenir dans l'aménagement d'une langue à la promotion de laquelle il n'a cessé de travailler, en revanche, il ne doit pas considérer pour autant que ses propositions d'aménagement, quelles qu'elles soient, doivent être «coulées dans le bronze». Cette vigilance, qui n'est pas qu'intellectuelle, rend compte, à elle seule, de la notion de «version», qui comporte deux implications majeures: d'une part, il faut prouver le mouvement en marchant (ce qui revient à se donner les moyens d'utiliser un système permettant de faire face aux exigences d'ordre académique et à celles qui, tout naturellement, en découlent); d'autre part, ce système est perfectible et doit rester ouvert sur l'avenir. L'une des données de cet avenir, que le GEREC-F n'a cessé d'appeler de ses vœux, n'est autre que la rencontre, au sein d'un Haut-Conseil de la créolophonie, d'une instance qui n'aurait rien à voir avec une académie et qui serait capable de déboucher sur un standard consensuel, à l'échelle d'un espace créole plus que jamais ouvert sur les interactions les plus imprévisibles. Et puisque le mouvement se prouve en marchant...

Jean BERNABÉ - Juillet 2001

{{Extrait du guide La Graphie créole}}

{{Première partie
Approche théorique d'un domaine pratique}}

1. Lire et écrire: deux versants d'une même activité
La lecture est le déchiffrage d'un énoncé graphique tandis que l'écriture en est la production. L'asymétrie de ces deux activités est une évidence: le scripteur (sauf cas particulier) lit nécessairement le texte qu'il est en train d'écrire, alors que le lecteur, pendant qu'il lit, n'est pas censé écrire. Un système graphique peut soit favoriser celui qui écrit (le scripteur) et défavoriser celui qui lit (le lecteur), soit, inversement, défavoriser le scripteur et favoriser le lecteur. Un système idéal tendrait à établir un compromis, en considérant, de manière équilibrée, les difficultés de l'une et l'autre des parties prenantes.

C'est en vertu de cette asymétrie, repérable dans les faits eux-mêmes, que le lecteur est le personnage-clé du scénario en question. C'est lui qui, en dernière analyse, doit être pris en compte par un système graphique et en fonction duquel ce dernier doit être construit (voir à ce sujet ce que dit-Coursil (2000) du sujet entendant de la communication linguistique). En d'autres termes, un bon système graphique est celui qui maintient l'égalité de difficulté pour le lecteur et le scripteur mais qui, en cas d'inégalité, donnera la priorité au destinataire de l'écrit, c'est-à-dire au lecteur. Encore faut-il que la différence ne soit pas disproportionnée et que le choix puisse être concrètement proposé entre la production du scripteur (l'encodage) et celle du lecteur (décodage). La priorité donnée au lecteur ne peut pas aller jusqu'à créer, au niveau du scripteur, une difficulté trop onéreuse. Pour éviter toute dichotomie, on parlera désormais de système de lecture-écriture, lequel permet l'activité de lire-écrire.

2. Les enjeux de l'écriture du créole
A quoi bon écrire le créole? Telle est la question que se posent en toute bonne foi nombre de gens qui, dans les Départements Français d'Outre-Mer utilisent quotidiennement le créole. Il est vrai que ne pas écrire cette langue ne constitue en rien un handicap pour ces mêmes personnes, car seule la pratique écrite de la langue officielle (en l'occurrence le français) est une nécessité absolue de la vie quotidienne. Etre analphabète dans nos sociétés revient donc non pas à ne pas savoir lire-écrire le créole mais à ne pas savoir lire-écrire le français. En d'autres termes, on peut parfaitement n'avoir jamais lu, ni écrit un seul mot de créole sans pour autant être rangé dans la catégorie des analphabètes. Alors, pour de vrai, à quoi bon écrire le créole?

L' «aquoibonnisme» (ou tendance au défaitisme) a, certes, ses adeptes et ses champions. Cependant, il n'est pas sûr qu'une telle disposition d'esprit soit pertinente et, en définitive, féconde. En effet, avant d'être écrit - La Palice n'eût pas mieux dit - le français ne l'était pas et, en ce temps-là, être analphabète revenait à ne pas savoir lire-écrire le latin. Si les clercs, grâce auxquels la langue française a accédé à l'écriture, avaient eu un tel comportement, le français serait resté jusqu'à ce jour une langue qualifiée de «langue orale», comme l'est encore aujourd'hui le créole, bien que cette dernière langue ait fait l'objet de notations attestées depuis le XVIIIe siècle.

Il ne suffit pas qu'une langue soit notée sur un support (domaine de la graphie) pour qu'elle devienne une «langue écrite» (domaine de l'écriture). C'est qu'il importe d'établir une distinction nette entre «graphie» et «écriture». L'écriture suppose la graphie mais l'inverse, on le sait, n'est pas nécessairement vrai. L'écriture n'est pas, comme la graphie, une pratique ponctuelle de notation mais relie toute une série d'opérations mentales à des pratiques largement socialisées. L'écriture correspond, sinon toujours à une nécessité, du moins à une logique sociale et/ou symbolique.

Faire en sorte que le créole accède à l'écriture peut apparaître comme un effort totalement gratuit. Il n'en est rien. Car, si écrire cette langue n'est pas un besoin irrépressible, ce n'en est pas moins un instrument de construction cognitive et identitaire. Car lire-écrire est une opération qui permet aux locuteurs d'avoir un rapport plus dense avec leur langue et de mieux s'approprier l'ensemble de ses potentialités créatives.

Toute langue naturelle est, par nature, liée à l'oralité, en ce sens qu'elle est faite pour être parlée. Qu'on se le dise bien: ce que les ethnologues, assurément par abus de langage, appellent «langue orale» définit, par nature, une langue qui, non seulement, dispense la communauté du recours à l'écrit pour la transmission intergénérationnelle et la mobilisation de la créativité, mais encore qui est, dans le même temps, nécessairement et significativement absente de l'écrit (réservé éventuellement à un groupe restreint d'initiés). On appellera «oraliture»1 par référence à la «littérature») l'objet concret de cette élaboration et de cette transmission (contes, proverbes, devinettes, adages, rituels magico-religieux, mythes etc.)

A bien y réfléchir, dire du créole qu'il est une langue orale relève en réalité d'un énorme paradoxe: cette affirmation est vraie, car il s'agit d'une langue qui n'a pas été rompue à des pratiques graphiques engageant l'ensemble de la société et/ou prenant en charge la construction du lien social; mais elle apparaît dans toute sa fausseté, notamment quand elle concerne une situation où le créole, à travers chaque locuteur, s'inscrit dans un contact permanent avec le français, langue écrite. Cela dit, le paradoxe va même encore plus loin: tout créolophone, quel qu'il soit, vit dans la sphère de l'écriture. Il ne peut y échapper, lors même qu'il n'a aucune compétence de la langue française, c'est-à-dire lorsqu'il est analphabète ou quasi-analphabète. Créole et français ont toujours été inextricablement liés et le resteront, sauf à ce que le français soit remplacé par une langue de statut équivalent (comme par exemple l'anglais, ainsi que cela s'est passé à la Dominique et à Sainte-Lucie).

En raison des efforts consentis depuis la fin du XIXe siècle pour la scolarisation primaire puis préscolaire, le nombre des analphabètes a considérablement diminué dans les Antilles Françaises et en Guyane. Toutefois, les analphabètes restent largement majoritaires en Haïti. Pourtant, il n'est pas possible de dire que, même dans ce dernier pays, le créole est exclusivement langue orale. D'ailleurs, l'infiltration progressive de la langue des paysans haïtiens par le français est là pour indiquer qu'en Haïti aussi, le monopole de l'oralité est entamé depuis l'origine. Qui plus est, cette entame est liée aux origines mêmes de l'oraliture créole dont une analyse approfondie nous enseigne, en effet, que la tradition écrite européenne (La Fontaine, Perrault, Grimm) l'a influencée par différents canaux de transmission et qu'elle n'est ni une création locale ex nihilo, ni un simple prolongement de la tradition orale africaine.

L'écriture du créole est un enjeu d'importance parce qu'elle permet à cette langue, inscrite, de toute façon dans la sphère de l'écriture, d'exploiter les vertus et d'assumer les potentialités de cette dernière. Dès lors, on ne voit pas pourquoi la langue créole, laquelle véhicule une culture, conjointement avec la langue française, ne pourrait pas, elle aussi, faire l'objet d'un traitement écrit. Il n'y a pas de raison pour que le créole ne participe pas à la mission d'appropriation et d'approfondissement de l'identité (qui passe nécessairement par l'écrit), actuellement dévolue à la seule langue française. Sauf à penser, bien sûr, que les processus d'identification et de promotion des communautés humaines ne sont pas d'un grand intérêt ou ne méritent pas le concours de tous les moyens pouvant être mobilisés à ces fins. Comment passer du duel au duo entre créole et français? Comment passer du conflit à la synergie? La grande question est de savoir si un pacte de coopération entre français et créole, et lequel, pourra être négocié en vue de servir les intérêts des communautés qui parlent ces langues.

3. Jugements naïfs et pratiques spontanées
Pour les linguistes, tout ce qui se parle est de l'ordre de la langue. Tel n'est pourtant pas l'avis du commun des mortels. Considérer que le créole n'est pas une langue (comprendre au mieux, pas une «vraie langue») relève, en effet, d'une opinion largement répandue par la grande majorité des locuteurs créolophones, surtout s'ils n'ont pas eu l'occasion de confronter leur point de vue avec celui des linguistes. Leurs conceptions ne font que refléter la dévalorisation dont les créolophones eux-mêmes affectent leurs propres cultures. En d'autres termes, les langues sont égales au plan linguistique (en droit) mais pas au plan sociolinguistique (perception de la réalité).

Pour ceux qui, tout en proclamant leur attachement affectif pour leur «petit créole», expriment le peu d'estime qu'ils ont pour cette langue, la qualifier de «patois»2, revient à dire que cette dernière constitue la forme paysanne et locale d'un parler citadin de large extension. Mais cela traduit aussi le point de vue selon lequel ce parler servile puis paysan ne peut être qu'une version abâtardie d'une langue dite de plein exercice, d'une «vraie» langue. Cela renvoie aussi à l'opinion selon laquelle le créole, dépourvu de toute grammaire, serait soumis aux aléas de la variation, preuve évidente de son manque de règles. La naïveté de ces points de vue n'a d'égale que la résistance de ses adeptes à toute remise en cause de leur idéologie aliénante. La relation au créole est alors une relation complexe: on peut le revendiquer comme étant sien, y voir une composante de sa personnalité, le chérir comme un bon domestique à qui on assigne sa place dans une définitive relégation.

L'attitude défaitiste en ce qui concerne l'écriture du créole puise donc sa source dans une appréciation minorante des capacités de cette dernière: il va, bien entendu, de soi qu'une «non-langue» (au mieux: une «sous-langue») ne saurait mériter d'être écrite, compte tenu de l'insignifiance des messages qu'elle est censée véhiculer. Dans ce cas, noter cette langue par écrit ne peut relever que d'une pratique purement individualiste, de l'ordre de la lubie ou de l'accident.

L'histoire de la notation graphique du créole remonte au XVIIIe siècle, plus particulièrement à un texte intitulé «Lisette quitté la plaine», chanson en vogue à Port-au-Prince, capitale de la Saint-Domingue d'alors. Différentes pratiques de notation ont été mises en œuvre, manifestant alors la volonté, ou le simple désir, de pérenniser la parole ainsi confiée au papier. A cet égard, on ne peut que se réjouir de l'existence, sur ces trois derniers siècles, d'écrits divers, quelle que soit la forme graphique employée: ils portent utilement témoignage des temps passés.

4. La phase empirique de la graphie des créoles
A partir donc de la deuxième moitié du XVIIe siècle, il existe une tradition relativement mince de graphie en langue créole qui ira en s'étoffant, notamment dans les dernières décennies du XXe siècle. Les conditions historiques dans lesquelles est apparue la graphie des créoles dits à base lexicale française3 ressortissent à l'empirisme et au pragmatisme: les premiers scripteurs ont tout naturellement noté leurs énoncés en se référant aux combinaisons graphiques qui s'imposaient à eux: celles du français, d'une part, parce que cette langue leur était familière et disponible (soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde), d'autre part, parce que le créole entretenait des liens évidents et incontournables de filiation avec cette dernière.
Dans tous les cas, le critère qui s'impose avec le plus de force est celui de la parenté génétique entre le créole et le français, critère dont on a des raisons de penser qu'il est conforté par celui de l'habitude (critère de conservatisme). Chez tous les auteurs, on note cependant des écarts qui, résultant d'un certain bon sens, ont placé la graphie sur la voie d'une quête timide et inconsciente d'autonomie pour la langue créole. On citera, à cet égard, les exemples les plus caractéristiques que représentent le Trinidadien J.J. Thomas4 et le Guyanais A. Parépou.

4.1. Le conditionnement historique des premières notations du créole
Les graphies utilisées dans les premiers temps ne pouvaient donc pas totalement s'affranchir du système dans lequel tout écrivant avait été formé et dont il pensait qu'il avait une valeur de modèle, compte tenu de la filiation génétique entre le français et le créole, ainsi que des relations de contact qui unissent ces deux langues: il s'agit du système orthographique français, lequel est le fondement des pratiques dites «étymologisantes»5 Pas moins de cinq séries de raisons expliquent le recours à l'étymologie. Ces raisons sont:

contingentes: il se trouve que ceux qui avaient envie d'écrire le créole avaient été alphabétisés en français et ont tout naturellement recouru aux combinaisons de lettres proposées par cette langue pour noter le créole;
idéologiques: le lien génétique est interprété à tort comme un lien qui doit maintenir le créole dans la dépendance du français, lequel devient alors un modèle;
historiques: l'écriture étymologique a pour vocation de restituer l'histoire de la langue car elle témoigne des relations génétiques qui existent entre français et créole. La présence du passé d'une langue dans son écriture n'est pas une donnée sans intérêt. Mais la question est de savoir si elle doit l'emporter sur toute autre considération;
écologiques: le fait que le créole et le français soient en situation de contact fait que leur graphie s'inscrit dans un même écosystème
économiques: l'appartenance de ces deux langues à un écosystème commun fait qu'il peut sembler plus rationnel de faire l'économie de deux systèmes différents devant être maîtrisé par un seul et même lecteur (à l'évidence, un seul système pour deux langues est, du point de vue économique, plus satisfaisant que deux systèmes pour deux langues).
4.2. La viabilité du recours étymologique pour les créoles à base lexicale française
Malgré ces cinq raisons qui expliquent l'option étymologisante (laquelle, au départ, n'a rien d'un projet conscient et organisé), la question ne pouvait pas ne pas se poser de savoir si la pratique étymologique était viable. En fait, on peut constater qu'elle ne l'est pas pour diverses raisons:

structurelles: bien que le créole à base lexicale française comporte une part essentielle de son vocabulaire provenant du français (phénomène qui d'ailleurs entretient le phénomène dit de «décréolisation»6), le lexique des créoles comporte nombre de termes auxquels le français est étranger. Dans ce cas, on touche à une des limites de la pratique étymologisante qui se trouve alors en rupture de modèle. Comment alors écrire ces mots non assumables par le lien étymologique avec la langue française? A titre d'exemple, pour désigner, en effet, la religion d'origine africaine importée par les esclaves en Haïti, était-il plus légitime de noter vaudou7 plutôt que vodou ou vodoo? Mais outre le lexique, la syntaxe aussi est concernée par la graphie. On sait, en effet, que la composante syntaxique de l'orthographe française est très importante (accord en genre et en nombre, variations morphologiques correspondant aux divers modes, etc.). Il est absolument impossible aux créoles, qui sont, de ce point de vue, des langues radicalement différentes du français, de se conformer au modèle;
logiques: le créole n'est pas le français, dont il n'est pas même une variété abâtardie. Il est un tout qui fait système et ce système est, en tant que système, sans commune mesure avec celui du français. Il est donc complètement illogique de vouloir l'assimiler au français par le truchement de la graphie;
idéologiques: le créole ne pouvant logiquement être traité graphiquement comme le français, persister dans la voie étymologique relève d'une option idéologique conservatrice et soucieuse de maintenir une domination sous couvert parfois d'arguments visant à la transparence du lien historique et génétique avec le français. Si l'étymologisme n'était pas une impasse, le maintien de ce lien aurait pu se faire sans difficulté pour les usagers de la graphie du créole et le lien historique, qui est une donnée non négligeable, aurait pu être sauvegardé à travers la graphie. Mais on ne peut pas construire un système d'écriture avec, pour objectif central, la préservation de la trace du passé dans le présent. Un tel acharnement est suspect. Il procède, notons-le, d'une attitude conservatrice qu'on retrouve au sein de la république française, où toute réforme orthographique de la langue se heurte à de farouches oppositions.

On l'aura compris, construire un système graphique, c'est procéder à des choix, donc renoncer à certains critères qui ne sont pas rentables pour l'objectif visé et peuvent même lui nuire. Ainsi donc, la dimension idéologique, quelle que soit son orientation, d'un système d'écriture est une dimension tout à fait parasitaire et nocive quand elle prend le pas sur des considérations fonctionnelles. Précisément, le rejet de l'étymologie ne doit pas lui non plus reposer sur des critères idéologiques. Il faut distinguer la filiation historique, qui est une réalité incontournable, de la subordination ayant pour alibi cette même filiation: s'il s'était agi d'écrire un créole issu de l'espagnol, il n'y aurait, redisons-le, aucun problème à recourir à l'étymologie, parce que l'espagnol est une langue dont la graphie n'accuse pratiquement aucune différence avec la phonie. C'est dire que, quand le rejet de l'étymologisme est lui-même entaché d'idéologie, il est en porte-à-faux avec les critères d'élaboration d'un système graphique utile aux usagers. L'idéologisme, source de bien des dysfonctionnements, est en rapport avec tous les amalgames générés par les fantasmes individuels et collectifs. A ce titre, il constitue la pire des attitudes que doive adopter un aménageur linguistique;
fonctionnelles: car la fonctionnalité est le maître mot. Sa vocation est d'être au service de la lisibilité dont il a été dit précédemment qu'elle joue un rôle majeur sinon exclusif dans l'élaboration d'un code graphique pour quelque langue que ce soit: générer de la lecture/écriture. La pratique étymologique étant (ainsi qu'on le verra plus loin) une pratique non systématique se prête mal à la fonctionnalité de l'écriture, même si on peut aisément admettre que celle de la lecture pourrait y gagner, s'agissant notamment de lecteurs habitués à lire du français.

{{Notes}}

Ce mot a été créé par les ethnologues africanistes, soucieux de rendre compte de la tradition orale.
C 'est un terme typiquement français qui n'a pas son équivalent dans d'autres langues européennes et qui désigne un parler rural et infériorisé de fait. L'anglais l'a emprunté sous sa forme originale (the patois). Le terme «patwa» désigne les créoles à base lexicale française des pays anglophones de la Caraïbe. Dans ce cas, il s'agit d'un nom de langue (ou glottonyme) sans connotation péjorative particulière.
Pour la zone américaine: les créoles d'Haïti, Guadeloupe, Dominique, Martinique, Sainte-Lucie, Grenade et Trinidad (le créole étant quasiment mort dans ces deux ter­ritoires à quelques enclaves ou individus près) et la Guyane.
John Jacob Thomas, instituteur trinidadien a eu le mérite de publier dès 1869 à Port of Spain une grammaire créole intitulée The theory and practice of creole grammar, ouvrage d'une grande clairvoyance descriptive. Cette dernière a fait l'objet, pour son centenaire, d'une republication en fac-similé, en 1969, avec une introduction de la linguiste créoliste Gertrud Aub-Buscher. Il est remarquable que Thomas cherche à discriminer à l'aide de caractères majuscules (même à l'intérieur d'un mot) les palatales occlusives, lesquelles existent en créole mais pas en français. C'est ainsi qu'il note par exemple GanGanfounan (mot sans étymon en français) ou ranCHinèse, mots qui autrement n'auraient pas pu être pris en charge par une graphie purement étymologique.
Parce qu'elles ont pour objectif de retrouver l'étymologie française derrière chaque mot créole. On notera que la problématique de l'étymologisme ne se pose que quand un créole dérive d'une langue-base dont l'écriture présente de nombreuses variantes pour un même élément sonore. La langue espagnole a donné naissance à un nombre restreint de formations créoles: dans ce cas, le problème de l'étymologisme ne se pose pas pour le système d'écriture de ces créoles, compte tenu du fait qu'il n'y a pratiquement pas de variatioin entre l'écriture de l 'espagnol et sa prononciation.
Fait pour le créole de perdre des locuteurs (décréolisation quantitative) ou de diluer sa structure dans le français par des emprunts systématiques (décréolisation qualitative).
Cette forme a été consacrée par l'habitude graphique initiée par les ethnologues francophones spécialistes de la question tandis que la notation vodoo a été lancée par les anglophones.

Post-scriptum: 
150 pages - format 17 x 24 cm, couverture quadri pelliculée, broché dos carré cousu fil textile. ISBN: 2-84450-125-2, Ibis Rouge Editions, 97351 Matoury (Guyane), © 2001 Prix: € 15 Euros