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La hiérarchie des malheurs et des douleurs, la nouvelle «(in)humanité » ?

Khal TORABULLY

Trois jours après les terribles attentats d’Istanbul, je me permets de faire le constat de l’empathie différentielle affichée, exprimée, devant cette horreur du terrorisme que le « monde libre », pour reprendre une vieille phraséologie, condamne au plus profond de lui et du haut de ses valeurs humanistes, sensées être valables universellement quand l’horreur s’imprime dans la réalité humaine. Cependant, après un survol des principaux médias de l’Occident ces deux derniers jours, une chose m’apparaît claire comme l’eau de roche : les victimes du terrorisme ne méritent pas le même degré de compassion…

 

Quelques réactions à soupeser…

 

Hier soir, comme cela avait été fait pour les victimes des attentats de Bruxelles et d’Orlando, soit deux jours après, pour des raisons techniques, la Tour Eiffel était parée des couleurs turques pour exprimer la sympathie de Paris pour les victimes d’Istanbul. Cela était une remarquable exception dans une nuit sombre… Sans vouloir opposer les malheurs des uns à ceux des autres, je ne fais qu’observer comment les réactions se sont exprimées dans les pays européens, les USA ou l’Australie, sans oublier les réseaux sociaux. Cela n’a échappé à personne : pas de hashtag n’a surgi, pour partager l’horreur des internautes, spontanément, comme pour Charlie, Paris ou Bruxelles. J’ai écrit un texte en empruntant un œillet au rouge effacé posté par le Nouvel Obs, à défaut de hastag créé par Facebook.

Hier, Willa Frej et Lydia O'Connor, reporters au Huffington Post, dans un article soulignant qu’il y a un « hiatus dans l’empathie » suite à un attentat dans un pays extra-occidental, parlant d’un « silence radio » après les événements d’Istanbul (1). Ils y ont évoqué les rares pays qui ont affiché les couleurs de la Turquie sur leurs édifices ou monuments : l’Australie, le Mexique, l’Allemagne. L’Empire State Building et le WTC, qui s’étaient illuminés pour Paris ou Orlando, demeuraient sombres. Il n’y a eu aucune veillée en Occident. L’UEFA a décidé de ne pas observer la minute de silence, parce les turcs n’avaient pas franchi la première étape de l’Euro 2016. Les deux auteurs, ont signalé que Facebook avaient activé leur fonctionnalité permettant de se signaler en sécurité mais sans la possibilité d’apposer le drapeau turc sur sa photo. Une caricature de Banksy illustre bien le sentiment d’abandon général du peuple turc. Les auteurs, ensuite, citent un post viral sur internet, lors des attentats de mars en Turquie. Son auteur,  James Taylor, y faisait la remarque suivante :  les victimes « sont des gens que vous rencontrez tous les jours quand vous allez au travail, des gens justes comme vous et moi, des gens normaux, heureux ». Taylor ajoute : « Ces gens sont comme vous et moi, il se trouve juste qu’ils sont turcs… »  Je ne m’appesantirai pas sur cette remarque, en me demandant si ce rappel fait encore partie du bon sens ou d’un déficit humain devenu « normal » au-devant des malheurs des uns ou des autres, qui sont soupesés à l’aune des quotas, des géographies ou d’un inconscient collectif où l’altérité est toujours considérée comme l’entité menaçante, hors humanité… C’est dans cette direction que je porterai ma réflexion à chaud.

« Une question de ratio »…

C’est le titre d’une réflexion de Nicolas Martin, pour la revue de presse de France Culture, postée hier et qui mettait en exergue cette question : « Pas une seule Une de la presse quotidienne nationale du matin sur l'attentat en Turquie - hormis Libération. Pourquoi une telle différence de traitement dans les attaques terroristes ? » (2). L’auteur, fait un rapide survol des Une de la presse française. La Croix titre « Adieu au pochon », annonçant la fin du sac plastique jetable, Le Parisien affiche en une double Une : « Pourquoi les Chinois achètent nos champs » et un reportage à Clairefontaine dans l’intimité des bleus. Quant au Figaro, il est question de la lecture du moment d’Olivier Giroud… L’Humanité, lui, comme à son habitude, consacre sa Une à la loi-travail. Les Echos titrent sur leur interview exclusive de François HOLLANDE, qui annonce sa candidature en 2017… Silence radio pour Istanbul, excepté Le Monde, qui en fait sa Une : « « L’attentat à l’aéroport d’Istanbul aggrave le climat de violence en Turquie ».

Interloqué, Martin essaie de comprendre ce manque d’intérêt de ces médias toujours prompts à déverser leur rhétorique anti-terroriste dès qu’un attentat est soupçonné ou avéré. Il évoque le célèbre (et cynique) « ratio » : « …le ratio nombre de morts, nombre de kilomètres… ratio journalistique qui voudrait qu’un mort à 1 kilomètre soit plus important que 100 morts à 1000 kilomètres »… Le problème est qu’Istanbul est plus proche d’Orlando, avec à peu près le même nombre de morts et de blessés… Orlando a occupé la Une de tous les journaux, pendant environ une semaine, même si les motivations du tueur homophobe demeurent encore confuses…

Martin constate que l’empathie pour les victimes du terrorisme en a pris un coup, fait qui est vérifié sur les réseaux sociaux, où jadis très emphatiques, les « Je suis… » sont restés étrangement absents. L’auteur poursuit son raisonnement  en explorant : « un axiome assez simple… « si proche, si loin »… Il va de soi qu’il y a une proximité que l’on pourrait appeler civilisationnelle avec la population américaine, une empathie miroir qui ne se retrouve pas avec la population turque… une population pourtant durement touchée par le terrorisme… ».

Martin parle alors d’un « regard passif » de la classe politique et des médias français en relation avec la Turquie… Un regard de passivité devant le meurtre ?

 

Du côté des britanniques, le constat est partagé

 

Je terminerai, Brexit nonobstant, sur un regard britannique sur les attentats en Turquie. Matt Ayton, sur L’Independent, titre : « Pourquoi nous ne sommes pas avec la Turquie, comme nous l’avons été avec Paris et Orlando ? » (3). Ayton explique qu’il a appris les nouvelles de l’attentat istanbouliote le mardi soir, à l’aéroport de Heathrow, à la télévision. Puis, on est passé à autre chose : rien à voir, dit-il, avec l’intérêt médiatique d’une semaine après les attentats à Paris ou Orlando… Il rappelle que Cameron avait accroché le drapeau belge à 10, Downing Street ; pour le cas turc, il s’est fendu d’un mot : c’est « hideux, comme si cela méritait qu’on le dise »… Devant cette réaction tiède ambiante, Ayton se pose la question suivante : « Alors, pourquoi est-ce que, quand une attaque comme Bruxelles ou Orlando a lieu, le monde est obligé de faire le deuil ( à juste titre ) et l'Occident devient le centre de gravité du monde ? Mais, lorsque les producteurs d'explosions aveugles frappent à Beyrouth , Bagdad ou Istanbul , le fait ne  mérite qu’une éphémère couverture des nouvelles au mieux ? ».

L’auteur de cet article éclairant va bien plus loin dans sa démarche de compréhension. Je le cite : « Les tuteurs de notre indignation morale , les marchands de la pensée à l’emporte- pièce et les experts des médias , ont réussi à déjouer notre meilleur jugement en nous inculquant un biais cognitif simple mais politisé : nous ( Occidentaux ) sommes tués dans des attaques terroristes , et c’est une tragédie ; ils ( les Arabes, les Turcs ) meurent dans des attentats terroristes , et c’est une norme regrettable dans une région déstabilisée ».

Ce constat posé, l’auteur démontre un fait : le nombre de 1,087 d’irakiens tués par des terroristes rien qu’en juin 2016 (rappelons-le, pour des guerres chirurgicales et préventives déclenchées par Bush et Blair sur des mensonges avérés à l’ONU) n’a pas intéressé l’Occident outre-mesure, comme si cela était un fait négligeable… Dans son interrogation sur le traitement différentiel de la douleur de « nos frères et sœurs turcs et arabes », Matt Ayton pense que nous laissons s’ancrer un sentiment  qui nous rendent tièdes vis-à-vis du fascisme. Il martèle un fait, que je trouve juste : « Mais la persistance de la pensée tribale sur l'identité , et l'indifférence qu'elle produit sur notre couverture des nouvelles et de la politique - même en face d'une grande misère provoquée par la vague actuelle de terrorisme islamiste - est un symptôme sombre de notre sous-développement politique. Pire encore, aussi longtemps que nous restons divisés et antipathiques, il sera de plus en plus difficile à vaincre le ravage fasciste d'Isis et d'autres sectes fondamentalistes ».

 

Une note d’espoir

 

Je terminerai ces réflexions sur un post que j’ai reçu à l’instant suite à mon article sur le refus de l’horreur (4) et qui, opportunément, me rappelle que le citoyen/la citoyenne informé(e), empathique, peut autre chose, en dehors des discours démotivants et inhumains. Je cite Laure L. qui m’écrit ceci : « Merci Khal Torabully pour ces mots. Je pense que nous sommes nombreux à penser ainsi et que c'est la peur qui nous rend silencieux . Comme si parler de l'horreur pouvait la ramener à nous... Il est vrai qu'accorder de l'importance aux drames entretient la terreur et les rend plus présents... Mais attendre en silence n'est pas plus salutaire . Laissons parler nos coeurs, comme vous l'avez fait, pour exorciser cette peur et être capable d'aller parler à l'autre et d'exprimer autre chose ... de plus constructif. Ne pas s'habituer au drame . Surtout ne pas le catégoriser par ordre d'importance ! ... Mais en comprendre les racines et changer les choses ... Vraiment ... La Turquie fait partie d'un monde qui souffre mais qui peut changer . Et cela se produira lorsqu'une majorité aura pris conscience qu'elle ne subit pas ce monde, mais qu'il lui appartient...Et à ce titre, chaque individu a une responsabilité et peut changer les choses parce qu'il est une partie d'un tout ... Il faut croire en nous » …

 

Je ne pouvais trouver meilleure conclusion …

 

© Khal Torabully, 1//2016

 

Notes :

(1) http://m.huffpost.com/us/entry/us_57741c57e4b042fba1ceeec2/amp?ir=WorldPost&section=us_world&utm_hp_ref=world

(2) http://www.franceculture.fr/emissions/la-revue-de-presse/attentat-en-turquie-une-question-de-ratio

(3) http://www.independent.co.uk/voices/turkey-airport-attacks-stand-with-orlando-nightclub-shootings-paris-attacks-isis-terrorism-a7111076.html

(4) https://blogs.mediapart.fr/pierre-carpentier/blog/290616/refusons-lhorreur-promise-par-khal-torabully

 

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