Accueil
L'ANTILLAIS ET LA JALOUSIE

La jalousie pour héritage?

Par Lester Laccampagne
La jalousie pour héritage?

Le caractère antillais, serait, entend-on parfois, foncièrement jaloux à tout niveau, économique, intellectuel, social ou affectif... Un "trait" qui peut prendre des formes subtiles et surprenantes. 

Votre partenaire accompagnera votre démarche jusqu'au bout. Ou presque. Presque, car l'épée de Damoclès, "impending doom" disent les Anglais, est là, qui lui dérobe une partie de son énergie dans l'angoisse vis-à-vis de son positionnement, et initie d'emblée la révolte potentielle. Dès qu'il se croit surpassé, à tort ou à raison, qu'il croit sentir à côté de lui une compétence qui peut le contrarier, le partenaire d'hier peut devenir l'ennemi sournois du jour. Il réduit son soutien en vous privant d'information, communique de manière moins franche, n'accuse plus réception... 

Ou, ne tenant plus compte de vos suggestions, il les brave en se durcissant, allant jusqu'à promouvoir l'erreur par la force. 

La force, est son recours face à l'intelligence qu'il ne croit pas posséder - tant on le lui a fait croire? Lui reste la force brute, vocale, physique ou mentale ou alors son équivalent privilégié : l'inertie. Votre succès, même rien qu' apparent, même si vous prenez le soin d'y associer votre partenaire, peut irriter chez lui une couche profonde de ressentiment, héritage psychologique de toute personne convaincue d'avoir eu la souffrance pour engrais. Il ou elle cherchera à vous dénigrer, vous éviter, vous mettre bâtons dans roues, vous retarder, discrètement d'abord, comme pour en ressentir un soulagement. Le partenaire sera soudain plus bref, plus bof, plus distant, plus absent. Il changera l'image qu'il a de vous, son commerce avec vous. 

Vous aurez l'impression que, peu à peu ou subitement, l'ami, partenaire, parent, frère ou soeur même, est devenu l'étranger. Comme si un écran était remonté d'un cran plus à cran. 

Il est patent que beaucoup d'antillais ont le plus grand mal à accueillir conseils, recommandations ou avertissements. Ces choses prennent vite pour eux allure de blessement. Toute aide de ce type semble, à tort ou non, reliée dans la psyché du colonisé à une ancestrale menace, de châtiment, de bannissement, un péril de mort même, qu'il faut repousser. Sensation inscrite par induction, par captation du langage corporel, visuel et gestuel, des intonations de la parenté et de l'entourage. 

C'est ainsi que des relents puants de punition et de rejet, de méfiance, planent sur presque tout rapport d'aide ou de formation. 

Que les conseils soient présentés dans un cadre se voulant éloigné, consciemment distinct de la violence du rapport maître-esclave d'antan, peut paraître plus suspicieux encore. Plutôt que d'y voir moyen de progrès pour soi et la collectivité, et faute d'entraînement à envisager le meilleur et à concourir d'emblée, la personne en situation d'apprenti peut se sentir malgré elle en position inconfortable en tant que récepteur, subalterne ou associé à part entière. 

D'où divers affrontements plus ou moins subtils ou ouverts. Ce sera d'autant plus difficile à vivre pour elle - et donc pour vous, et pour vos échanges - qu'elle réagira de manière frustre à la justesse de vos propositions. Une solution vicieuse serait de s'arranger pour lui donner souvent raison, de flatter, d'aller jusqu'à faire soi-même des erreurs, consciemment ou inconsciemment, pour se laisser reprendre... L'humiliation de soi en guise d'humilité... 

Et si c'est devant un tiers que vous proposez un élément d'amélioration, le sentiment de vexation est aggravé, il peut vous en coûter gros. 

Ne jouez surtout pas à enseigner le congénère adulte, surtout si c'est votre métier, et pire si ce ne l'est pas ! C'est pire que monter sur son pied. Certains d'entre nous ne supportent pas de se retrouver en situation ressentie comme second rôle. Le sentiment d'humiliation se porte à fleur de peau, avec la susceptibilité pour parure. Avoir son propre "frère" - entendez de misère, pas de fortune - comme chef, superviseur, patron ou même enseignant ou tuteur, parent, ou conjoint... dérange intérieurement l'enfant du pays. C'est un dysfonctionnement, une anomalie structurelle de la hiérarchie des choses historiques, un diabolique dérangement de l'ordre cosmique qu'il faudra combattre sous prétexte de revendication égalitaire, ou alors subir dans la peine. 

Ce qui expliquerait que, pragmatiquement parlant, le duo le plus efficace en affaires, parce que le moins affectivement pénalisé, le moins porteur d'agressivité au pays soit, de l'avis de certains pontes commerciaux, celui où le chef est noir et le sous-chef blanc. 

C'est pourquoi, prétend-on, les hommes de couleur qui ont réussi le doivent à une femme blanche - Fanon, Bangou, Senghor, Glissant et d'autres en seraient la preuve... Mais quelle horrible déduction hélas courante, que trouver là une preuve de supériorité de l'euro qui justifierait la suprématie d'un peuple sur un autre, rendrait une catégorie indispensable à la survie de l'autre. Y croire, c'est en faire sa vérité! Comment des gens qui ont appris dans les mêmes livres que vous, qui ont maîtrisé à distance votre culture tout en gardant la leur - les leurs en fait, car nous sommes muti-héritiers créoles - pourraient-ils vous être inférieurs - à moins d'en avoir été convaincus? Le lion égaré a beau être élevé parmi des ânes, tôt ou tard il surprendra dans une mare sa vraie image. 

L'européen, comme l'antillopolitain, le non-antillais mono-culturé qui arrive aux îles a tellement et tellement à apprendre, à comprendre et à prendre, tant sur l'histoire que sur lui-même. Or il est encore perçu comme celui qui sait, qui vient nous montrer. Eternel "Veni Vidi Vici" dont ont connaît la source... Même s'il n'est pas le seul dans ce cas, l'Antillais perd beaucoup de son énergie à broyer du... noir en soi-même, à se donner les moyens parfois spectaculaires de compenser à l'excès un sentiment de profonde désespérance. Son apparent besoin de distraction, sa fuite ludique et sportive du réel, ses acrobaties chantées... s'expliquent peut-être par sa décontenance... On envie "la place" ou le magot (!) dès le départ, on recherche des défauts au titulaire, les moyens de le faire battre en retraite une fois épuisé ce qu'il apporte, quitte à faire capoter toute l'affaire vlan !

C'est le syndrome typique du divorce consumé entre l'ad... joint devenu ad...versaire de l'ami maire qui l'initia un jour en politique. 

Quel ennemi n'a pas d'abord été l'ami? Prolongements psychologiques du temps esclavagiste? Rappel du temps non révolu où calquer le blanc, l'égaler à son jeu et imiter ses affaires était l'aspiration la plus haute. Héritage pervers de la souffrance des transplantés en plantations? Une relation parentale du reproche et de la punition, des châtiments corporels, pichonnements, oreilles tirées, guioks, coups d' cuir... moins éducatifs que reflets du déni de l'intelligence ou de la beauté de son enfant, sont la marque de fabrique reçue par beaucoup. 

Une des causes de notre échec en association, une facette de notre jalousie, c'est la conviction ancrée même chez les plus mécréants que c'est de l'euro-monde encore, et de sa logique, que viendront les solutions au complexe créés en nous par l'influence européenne. 

Sans doute un jour... lorsqu'il se sera frotté, qu'il aura mesuré ses napoléoniennes outrances... Quel bout de chemin aura alors été fait ! Mais la destruction du mal est-elle reconstruction de l'être? 

Certes des progrès existent. Mais l'effort, la culture, le service, l'estime d'autrui, l'hospitalité commerciale, administrative, touristique,... restent encore des aspects quotidiennement ternis par les miasmes fugaces du rapport esclavagiste et du dysfonctionnement parental dont les prolongements ont tant sévi aussi dans le milieu de l'éducation. Servir est encore ressenti comme servile... Que d'amertume tout cela laisse dans notre quotidien. Pour "célébrer son esclavage", forcer sa propre histoire dans des livres d'école "made in France", résoudre entre soi et soi un problème de transports urbains, modifier la texture nature de son cheveu, le colonisé attend encore tout de celui qui reste son "sur-moi". 

C'est sans doute le comble de l'ingestion soumise d'une croyance importée en sa capacité brisée de s'accepter, de s'aimer lui-même - et donc d'aimer sincèrement son semblable. Glissante colo réussie... Mais constater reste bien peu de chose, et on peut y perdre encore plus son âme... 

Si la jalousie existe chez nous, elle prend d'autres formes ailleurs aussi! Et s'il y a ce que l'on a fait de nous, il n'y a que ce que nous, nous ferons de ce qu'on a fait de nous, qui pourra nous tirer d'affaire. Nous rendre le pouvoir inné de créer beaucoup plus, et d'offrir du tout neuf au vieux monde...

Lester Laccampagne

 

* * *

Lester Laccampagne n'a pas fait d'études supérieures, il a observé tant la ville que les champs créoles, il a beaucoup regardé comment les gens vivent dans la Caraïbe. Il écrit des remarques élémentaires de simplicité sur la personne créole qu'il adore profondément. Refusant "de se complaire dans la bêtise défoulante qu'on prend pour de la grande culture", il croit qu'il faut "renaître sans cesse, et naviguer sans se laisser embarquer". Son ouvrage "Moun an nou, mé sé nou menm!" paraîtra bientôt aux Presses de Bouliqui-Caraque.

 

Voir aussi:

 

Pages