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«LA JARRE D’OR» – RAPHAËL CONFIANT

Par Sabbio
«LA JARRE D’OR» – RAPHAËL CONFIANT

La Jarre d'or est le dernier roman de Raphaël Confiant, grand auteur martiniquais et chantre de la créolité. Grande lectrice de cet auteur j'ai décidé d'acheter ce dernier-né, dès sa parution fin septembre, en vue d'une lecture commune qui a eu lieu hier sur le mur facebook de l'auteur, en sa présence.

Confiant nous permet de suivre, tout au long de ce roman initiatique, la quête d'Augustin Valbon, écrivain «raté» qui est en froid avec sa famille bourgeoise. Féru de légendes il cherche frénétiquement la Jarre d'or du titre. En effet, selon les croyances martiniquaises, les planteurs békés (descendants des premiers colons blancs arrivés aux Antilles) enterraient leur fortune dans des jarres afin de les soustraire aux éventuelles révoltes d'esclaves. La jarre qui intéresse Valbon est l'une d'entre elles, cependant celle-ci ne contiendrait pas le métal précieux mais des livres «bannis»!

Aux détours des aventures de Valbon le lecteur est donc plongé au cœur de la diversité de la société martiniquaise et de ses croyances :

C'est que tout fossoyeur doit du respect à celui qu'il va porter en terre (...) noir, mûlatre, chabin, indien, chinois, syrien ou blanc créole (...) Dedans il y a des mots caraïbes, des morceaux de litanies chrétiennes, des conjurations rescapées de l'Afrique-Guinée et des exhortations hindoues. C'est un migan d'appels au secours à tous les dieux que nous dévotionnons dans ce pays, que ce soit en grand ou en cachette. (p.98)

Ce sont ces personnalités fortes et variées qui donnent au roman cette authenticité et cette saveur si particulières. Tour à tour le lecteur croise les récurrents des romans de Confiant, le fier-à-bras Bec-en-Or et le  fameux quimboiseur (sorcier antillais) Grand Z'Ongles (qui a d'ailleurs existé et qui officiait dans les années 1950 aux Terres-Sainvilles) mais aussi des fossoyeurs, dont les soliloques précèdent certains chapitres, Man Édouarlise la logeuse attachante du héros, un épicier chinois et bien d'autres personnages tout aussi savoureux!

Cette quête de la jarre de livres symbolise finalement la quête d'un Valbon pris et perdu entre deux mondes. Ceux-ci sont clairement établis par la séparation des lieux et donc des personnes.

D'un côté les Terres-Sainville, quartier populaire de Fort-de-France, où habite Augustin et qui figurent l'oralité qui domine la culture martiniquaise (vestige des interdits faits aux esclaves d'apprendre à lire et écrire). Ses habitants lisent peu mais perpétuent, à l'oral, les paroles des fossoyeurs, les légendes et les commérages.

De l'autre côté, aux abords de la Savane (parc de la ville), Valbon retrouve la bibliothèque Schoelcher et «la Bohème», groupe d'hommes de lettres s'entretenant de livres et de poésie pendant de longues heures. Ils représentent donc l'écriture, les livres et tous les mystères et le pouvoir qui leur sont conférés...

Quant à Valbon, l'écrivain cherchant des livres en se fondant sur les croyances transportées par l'oralité, il est le trait d'union entre les deux!

 

 

 

 

 

 

 

 

La Savane de Fort-de-France en 1955 – © Crabot via le site web  potomitan

Outre cette séparation il s'agit avant tout, peut-être, d'une séparation entre le Valbon enfant et fils de son père qui cherche sa voie et le Valbon, enfin homme, qui, une fois sa quête terminée pourra se positionner, devenir ce qu'il veut vraiment être et réconcilier ces deux aspects de lui-même comme il réconcilie l'oralité et l'écriture. Il se sert de la première pour nourrir la deuxième qui, à son tour, permet de conserver ce patrimoine immatériel précieux.

Quant à l'écriture de Confiant, elle est toujours aussi belle et poétique :

Je me contentais, en effet, d'enfiler ces perles que sont les rumeurs, les propos captés dans la rue ou dans les bars, les commentaires de mes proches, notamment Man Édouarlise, Lisette et Bec-en-or, que je mélangeais avec mes propres intuitions, le tout passé à la poêle de mon imagination... (p.193)

De plus elle est, comme à son habitude, dotée de néologismes délicieux mêlant le créole et le vieux français pour donner par exemple : «les malplaisances de la vie », la «chiennaille», «l'aller-venir de mes journées», «une manière de résignation», «les rimailleurs exotisants».

Le style de Raphaël Confiant n'est pas en reste. Il est, égal à lui-même, bien particulier : ici la narration n'est pas linéaire et change de points de vue. Ces changements sont un peu déroutants au début mais je m'y suis faite rapidement. Quant au récit, les récits devrais-je dire, ils sont, comme à l'accoutumé, très vivants et tellement vibrants... je ne m'en lasse décidément pas!

J'ai aimé retrouver l'univers de Confiant, (re)découvrir ces croyances et ces événements tout en ouvrant, d'un chapitre à l'autre, différentes portes sur des croyances et des personnages, des époques différentes et pourtant si intensément reliées, une réalité sociale bien particulière et une vision de la littérature et du livre avec sa vie propre, ses mystères, son rôle. Un beau voyage!

Raphaël Confiant

 

PUBLIÉ PAR SABBIO

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Post-scriptum: 
26 OCTOBRE 2010