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La Martinique de la deuxième moitié du XIXe siècle entre grandeur et misère

Corinne Mencé-Caster
La Martinique de la deuxième moitié du XIXe siècle entre grandeur et misère

   Le dernier roman de Raphaël Confiant intitulé L’épopée mexicaine de Romulus Bonaventure nous plonge dans un pan qui reste mal connu de l’histoire française –devenue en l’occurrence partie de l’histoire martiniquaise- à savoir, la conquête du Mexique par la France autour des années 1861-1867.

   La Martinique va servir de « territoire-relais » en quelque sorte pour le ravitaillement entre la France et le Mexique ; ainsi les soldats recrutés dans de nombreux pays vont pouvoir reprendre des forces dans l’île, avant de repartir vers le Mexique. Toutefois des déserteurs polonais se réfugieront dans les campagnes martiniquaises –celles de Rivière-Pilote notamment- ce qui explique la présence de certains patronymes polonais dans ces contrées. Raphaël Confiant met aussi l’accent dans son roman sur le fait que des Martiniquais volontaires vont être enrôlés dans cette campagne militaire au Mexique, participation qui est souvent restée confidentielle si on fait exception des travaux de Sandrine Andrivon-Milton.

   C’est donc ainsi que la Martinique s’est retrouvée mêlée à cet épisode historique français, Raphaël Confiant nous offrant ainsi, dans son roman, l’opportunité de découvrir ou de redécouvrir les moments-clés de cette (més)aventure dont l’échec fut retentissant pour la France.

   Si, comme à l’accoutumée, l’auteur aime à reconnaître qu’il n’a rien inventé et que tout serait « historique », il est évident que sa patte romanesque est indéniable, notamment à travers la galerie de personnages pittoresques qu’il brosse et que l’on suit passionnément tout au long des intrigues truculentes qui se succèdent. Deux protagonistes tiennent le haut du pavé : Romulus Bonaventure, personnage éponyme, et l’inénarrable Péloponèse Beauséjour, lesquels seront tous deux de l’aventure mexicaine, après une existence martiniquaise dont la dimension picaresque n’échappera à aucun lecteur. La grandiloquence des prénoms et noms des personnages, si elle en dit long sur le regard ironique de l’auteur, est aussi un clin d’œil à l’histoire de l’abolition de l’esclavage et à l’acte de re-nomination souvent caricatural des esclaves par eux-mêmes ou par des tiers.

   Il faut aussi dire quelques mots de la structure originale du roman organisé en quatre cercles, composé chacun de cinq chapitres à la numérotation suivie. Soit en tout vingt chapitres. Chaque cercle débute par une sorte de résumé à la tonalité ironique et en caractères italiques. Les modalités narratives sont relativement complexes, alternant par endroits narration à la première personne assumée par Romulus Bonaventure et narration à la troisième personne, parfois au sein d’un seul et même chapitre. Il en est ainsi du chapitre quinze du cercle trois où la narration à la première personne de Romulus est entrecoupée d’une narration à la troisième personne assumée par un narrateur dont on ne sait pas très bien s’il est le même que celui qui prend en charge la narration dans les autres chapitres. Il faut, en effet, ajouter que dans la majorité des chapitres sont insérés un ou plusieurs encarts narratifs, en caractères plus petits et entre crochets qui constituent des sortes de récits intercalés que l’on peut interpréter comme autant de commentaires additionnels, observations à caractère historique, témoignages d’officiers ou de soldats, « milans », précisions d’ordre culturel, par exemple, sur la réalité des charbonnières, points de vue  des affranchis sur leur existence difficile suite à l’abolition, etc.

   Mais ce qu’il me paraît important de souligner, c’est la forme de connivence qui se construit entre ce narrateur à la troisième personne dont l’omniscience ne fait aucun doute et le narrateur à la première personne qu’est Romulus Bonaventure. Loin d’assumer en tous points une narration neutre et impersonnelle, le narrateur omniscient sait jouer de sa verve populaire créolophone et de son regard de connaisseur des réalités culturelles martiniquaises pour se gausser des uns et des autres et fournir ainsi un contrepoint mi grotesque mi sérieux sur les faits qu’il se propose de raconter : « En fait, cette mamzelle […] n’était rien moins que la doudou-chérie du sieur Romulus Bonaventure […] Ce qui explique que s’être fait ravir l’élue de son cœur et de son corps par les marins de l’Aube, ces quatre cents chasseurs d’Afrique que ce dernier transportait, depuis l’Afrique du Nord jusqu’au Mexique, l’avait plongé dans une enrageaison sans papa ni maman1 ». Mais il peut tout aussi bien adopter un regard plus distancié qui se fait proche alors de celui des romanciers réalistes du XIXe siècle : « La nouvelle, l’incroyable nouvelle, s’était répandue jusque dans les recoins les plus miséreux de Fort-de-France et au début, personne ne la prit au sérieux. Certes, tout un chacun pouvait contempler tous ces navires de guerre impeccablement alignés dans la rade, ces tentes installées sur l’entièreté de la Place de la Savane quasiment transformée en camp de cavalerie, qui servaient d’abri à des marins, des zouaves autrichiens, suisses, bulgares, hongrois, ainsi qu’égyptiens, créatures tumultuaires et indisciplinées […]2 ».

   Cette complexité narrative qui fonctionne sur le principe de la mise en abyme démultiplie l’espace romanesque en accroissant son champ de profondeur, par l’imbrication de divers points de vue. Raphaël Confiant nous offre ainsi la possibilité de maintenir le cap sur l’épisode proprement historique dont nous pouvons suivre le fil d’un bout à l’autre du texte, dans toute sa dimension d’historicité, tout en déployant autour de ce noyau, moult anecdotes et péripéties qui sont autant de moyens de découvrir la vie créole des nouveaux affranchis dans les  villes bigarrées de Saint-Pierre et de Fort-de-France, puis au Mexique : relations interethniques, débrouillardise au quotidien, amours heureuses et malheureuses, vie quotidienne des quartiers populaires, petites haines féroces ou solidarités indestructibles entre petites gens, commerces des corps…

   Inutile de préciser que Péloponèse Beauséjour, aux formes plus que généreuses, est le point de convergence et d’attention de tous les narrateurs du récit et de presque tous les personnages masculins. Cette focalisation sur le physique avantageux d’un personnage féminin haut en couleurs pourrait sembler quelque peu réductrice, si elle ne s’accompagnait d’une distance ironique constante et de la mise en œuvre d’un ridicule qui touche bien davantage tous ces messieurs prisonniers de leurs besoins primaires, que la dame en question qui ne cesse de se jouer d’eux tous. Elle permet, par ailleurs, une variation intéressante sur la dénomination phénotypique en lien avec la classe sociale, puisque tantôt Péloponèse est décrite comme une « belle Chabine aux yeux verts », tantôt comme une « Mulâtresse de marque » lorsque les faveurs des capitaines de haut rang l’élèvent au statut de dame respectable. Quant à Romulus Bonaventure, il ne cessera de se livrer aux fantasmes les plus chimériques sur ses amours contrariées avec la Chabine-Mulâtresse qui fera du Mexique sa nouvelle patrie, alors même que son bienaimé chagrin la croira toujours en Martinique.

   Il en découle un récit empreint d’humour et de truculence, où les réalités les plus dures de l’après-abolition de l’esclavage et de la conquête du Mexique se mêlent sans discontinuer aux péripéties les plus pittoresques d’existences de « va-nu-pieds » créoles qui acquièrent un relief particulier, grâce au talent narratif et à la maîtrise sans précédent des jeux de tonalités de Raphaël Confiant. Une manière savoureuse de revisiter un fait historique remarquable et de redécouvrir la Martinique de la deuxième moitié du XIXe siècle, entre grandeur et misères.

   1 Raphaël CONFIANT, L’épopée mexicaine de Romulus Bonaventure, Paris, Mercure de France, 2018, p. 20-21.     2 Ibid., p. 84.

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