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LA MORT EN TERRE CRÉOLE

Raphaël Confiant

Le vendredi 31 octobre 2014, la bibliothèque des Anses d’Arlets invitait Raphaël Confiant à donner une conférence sur le thème de « la mort en terre créole ». Un public nombreux s’était déplacé pour l’occasion…

Je suis très heureux de me trouver ce soir parmi vous et vous remercie de votre invitation à la veille de la fête de la Toussaint, moment important s’il en est au sein de notre société. Il m’a donc été demandé de parler de la mort en terre créole et de tout ce qui l’entoure, vaste sujet, vous vous en doutez bien qu’il ne me sera pas possible de traiter de manière exhaustive. Je commencerai par quelque chose que nous avons tendance à oublier: on mourrait davantage avant (disons avant 1950-60) qu’aujourd’hui. Je veux dire par là qu’entre 1900 et 1950, en Martinique, l’espérance-vie des hommes était de 56 ans et celle des femmes 63. De nos jours, chacun des deux sexes a gagné 20 ans de vie supplémentaire et il suffit d’ouvrir FRANCE-ANTILLES pour constater que tous les jours quasiment, nous avons un nouveau centenaire (ou plus exactement une nouvelle centenaire puisque les femmes vivent plus longtemps que les hommes). Pourquoi donc est-il intéressant pour le sujet qui nous occupe de nous attarder sur l’espérance-vie? Eh bien pour une raison très simple: la mort était beaucoup plus présente autrefois dans le quotidien des gens qu’elle ne l’est aujourd’hui. Sans compter qu’en plus d’une espérance-vie plutôt faible, nos grands-parents et arrière-grands-parents étaient affectés par des maladies qu’à l’époque, on ne savait pas bien soigner. Ainsi donc la mort était une préoccupation constante chez eux alors que pour nous, elle l’est beaucoup moins. Et qui dit préoccupation constante dit attention plus grande portée à la mort. Rituels funéraires complexes, croyances de toutes sortes entourant ce phénomène bizarre, étrange, qu’est la fin de vie auquel nul ne parvient à s’accoutumer. Il y avait donc en terre créole une ritualisation de la mort et donc des pratiques et des codes très précis que tout un chacun se devait de respecter à moins de prendre le risque de choquer la communauté.

La première chose importante c’est que la mort était un événement public. Aujourd’hui c’est une affaire privée, réservée aux parents et amis. Autrefois, la mort était annoncée au son des conques de lambi avec des tonalités très différentes de celles de l’arrivée des pêcheurs depuis Miquelon ou celles des «vidés» de carnaval. N’importe qui ne s’emparait pas de la première conque de lambi venue pour souffler dedans afin d’annoncer une «mortalité» comme on disait en créole. Il y avait des gens spécialisés dans l’utilisation funéraire de cet instrument. La mort était donc annoncée publiquement dès que la personne avait rendu l’âme et les appels des conques de lambis étaient relayés de morne en morne, si bien que nombre de gens qui ne connaissaient même pas le mort étaient au courant. Yo pa té sav ki moun ki té mò mé yo té sav ki an moun té mò tjek koté é ki falé yo té ay pòté an pal ba fanmi-a ki té adan lapenn-lan. Il s’agit donc là d’une mort communautarisée et non privée de façon à ce que la famille ne soit jamais laissée seule un seul instant, y compris après l’enterrement. Je me souviens du décès d’un petit cousin à la fin des années 50 au fin fond d’une campagne du Lorrain, au quartier Macédoine. Il avait succombé à des diarrhées pour lesquelles on ne disposait que de «rimed-razié». Eh bien dans l’heure qui a suivi, tous les voisins ont débarqué chez ma tante et se sont mis à balayer la maison, épousseter les meubles, couvrir les miroirs de draps blancs etc…D’autres s’activaient en cuisine pour préparer à manger et surtout une espèce de tisane appelée «chodo» (très différente de son homonyme guadeloupéen) qui a la vertu de vous tenir éveillé jusqu’au petit matin. Quant aux hommes, ils se sont mis à fabriquer une «joupa» avec des feuilles de cocotier et des bancs sommaires avec du bambou. Et puis, vers 6h du soir, on a vu débarquer de tous les mornes environnants –du Morne L’Etoile, du Morne Carabin, du Morne Bois, du Morne Capot etc…– des dizaines de gens qui ne connaissaient même pas l’existence du bébé qui venait de décéder. Aujourd’hui, un tel débarquement nous apparaîtrait comme une insupportable intrusion dans notre deuil vécu comme strictement privé. C’est qu’avec la francisation qui a commencé à compter des années 60 du siècle qui vient de s’achever, notre société s’est décommunautarisée et l’individu a commencé à prendre une place prépondérante. Et qui dit décommunautarisation dit diminution des relations de voisinage, voire disparition de celles-ci.

J’avais donc 9 ans et mon petit cousin venait de décéder, mais je n’étais pas triste ni mes frères et sœurs ni autres cousins. Ni nos oncles et tantes non plus. Non pas que la perte de ce bébé nous ait laissés indifférents, mais parce que nous n’avions pas eu le temps de nous laisser envahir par la tristesse. Comme déjà dit, voisins, amis et personnes inconnues ont débarqué chez ma tante et ont commencé à s’activer. Puis, le soir, il y a eu la veillée mortuaire. A cette époque, le quartier rural excentré de Macédoine n’avait pas encore l’électricité et donc nous nous éclairions à la lampe-Colemann ou la lampe à pétrole. La nuit paraissait donc plus noire, plus profonde et donc plus mystérieuse qu’aujourd’hui. Soudain, un cri a déchiré la nuit –Yééé Krik!– et j’ai vu avec effroi des hommes faire un cercle et se mettre à débiter à une vitesse hallucinante des choses que je ne comprenais qu’à moitié, se relayant grâce à un code: «Tiré mwen la, man pa bien la!». Cela nous avait tout bonnement terrorisés, nous la marmaille. Ces conteurs nous tenaient sous l’emprise de leur parole et ils le firent jusqu’au petit matin sans discontinuer. Il faut savoir que durant les 3 siècles d’esclavage, le conte fut la seule parole libre. La mort était le seul domaine dans lequel l’esclave jouissait d’une certaine liberté dans le sens où les défunts étaient libres d’organiser veillée et enterrement à leur guise. La veillée devint vite un lieu où, en plus des histoires de compère Zamba et Compère Lapin ou encore de Ti Jean L’Horizon, se transmettaient des messages de résistance ou de révolte. Le conteur parle d’ailleurs «en rafales», pour reprendre une expression d’Edouard Glissant, afin d’éviter que quelque «Neg mako» n’aille rapporter les messages en question au Béké.

Le conte donc emplissait le temps de la veillée, il écartait les spectres de la nuit et surtout il empêchait que la famille songe au défunt et s’abime dans la tristesse. On conte non pas pour chasser la mort, mais pour la dompter, pour l’apprivoiser. L’apprivoiser encore davantage car comme je l’ai aussi dit, c’était une préoccupation quotidienne. Beaucoup de gens pauvres achetait planche par planche de quoi leur fabriquer un cercueil en cas de décès subit et ces planches étaient dissimulées sous leur lit, anba kabann-yo kon nou ka di an kréyol. Je me souviens, dans les années 60, toujours au Lorrain, mais au bourg cette fois, d’un homme dans la soixantaine, cantonnier municipal de son état, qui est devenu fou parce qu’il s’était rendu compte que quelqu’un avait pénétré chez lui et avait volé les planches de son futur cercueil. C’est qu’on tenait à mourir dans la dignité. Certes, il n’y avait pas de thanatopracteurs comme aujourd’hui, mais des laveuses de mort. L’eau du mort était dissimulée sous le lit de ce dernier jusqu’au départ du cortège funéraire. Vous pensez bien que certains esprits malveillants ou des quimboiseurs cherchaient à s’approprier l’eau des morts pour se livrer à leurs actes magiques. Le mort était lavé, peigné, parfois poudré et toujours revêtu d’un  habit neuf que tout comme pour les planches du cercueil, il avait mis de côté depuis des années pour le grand jour. Il faut ici comprendre que pour beaucoup de gens, la mort était une espèce de revanche sur la vie, sur une vie misérable. N’oubliez pas que jusqu’aux années 60, il y avait une catégorie de gens qui étaient officiellement reconnus comme «indigents» par l’État. Il y avait ainsi des cartes d’indigent que les intéressés exhibaient lorsqu’ils prenaient les transports en commun afin de voyager gratuitement. On a trop tendance à oublier l’extrême misère dans laquelle croupissait une bonne partie des Martiniquais jusqu’aux années 60. La crise de la canne avait jeté des milliers de travailleurs à la rue dont beaucoup émigrèrent à Fort-de-France, puis en France par le biais du fameux BUMIDOM.

Ainsi donc mourir dignement signifiait aussi avoir un bel enterrement. J’ai eu la chance, enfant, d’assister dans ma campagne du Lorrain, aux derniers enterrements à pied pour les pauvres (sé madjenjen-an kon yo té ka di an kréyol) et à cheval pour les riches, essentiellement mulâtres (sé gwo-tjap-la). Revenons un peu en arrière pour bien comprendre le déroulé des choses! Quelqu’un meurt, aussitôt les parents avertissent les voisins qui débarquent dans la maison et commencent à s’activer, un maître en conque de lambi annonce le décès, d’autres vont l’annoncer à pied à travers les différents quartiers (on appelait cela «kouri biyé lantèman», ce billet d’annonce de décès pouvait être oral mais souvent écrit), des gens accourent de partout, on s’occupe du mort, on le lave, on nettoie toute la maison, puis la veillée arrive et dure jusqu’au matin. Pas de temps donc pour s’apitoyer sur soi-même! Sauf au lendemain matin de la veillée jusqu’à 16h, moment où se faisaient les enterrements. Mais là, on est vraiment trop fatigués, alors on dort. Puis, les porteurs arrivent. Ce sont eux qui porteront le cercueil jusqu’au bourg à pied et ils le feront en adoptant une démarche et une allure spéciale, une sorte de pas dansé dont ils sont les seuls à connaître le secret. Car si l’un d’eux se trompe ou trébuche, le mort peut les faire déviré chimen, prendre par exemple à travers bois au lieu d’aller tout droit vers le bourg situé à plusieurs kilomètres de distances. Les porteurs avancent donc en dansant, d’un pas chaloupé, et derrière eux, il y a la famille et surtout les pleureuses. Elles pleurent pour la famille, déversent les larmes que celle-ci n’a pas encore eu le temps de verser. Il s’agit d’un rituel bien établi qu’un rien peut faire chavirer. Il suffit par exemple que le mort refuse de quitter sa maison, alors le cercueil se fait si lourd que les porteurs ont le plus grand mal à le hisser sur leurs épaules. Ou encore il suffit qu’un des porteurs glisse et attrape «an kout sertjez». C’est terrible! Il faut le remplacer car plus tard ce coup de cercueil lui portera malchance. Mais avant tout cas, au moment où l’on doit fermer le cercueil, juste avant le départ du cercueil pour le cimetière du bourg, il faut veiller à ce que personne, faisant mine de venir embrasser ou saluer le défunt, ne glisse discrètement quelque chose dans le cercueil. Je veux te faire du mal, enben man ka pwan an mouchwè oben an pè choset ki ta’w, man ka pliyé’y pou i vini gwosè an tet zépeng ek lè man ka vini di moun-mò ovwè, man ka glisé mouchwè’w la oben pè choset-ou a flap ! adan sertjez-la. Ou pwan fè: dé jou, dé simenn oben dé mwa apré, ou ka ped travay’ou, madanm-ou ka pati-kité’w oben kay-ou ka brilé.

Vous vous rendez compte donc à quel point la conception créole de la mort avait à voir avec le magico-religieux sous le vernis religieux chrétien. C’est qu’au cours de notre histoire tragique, croyances amérindiennes, européennes et africaines se sont entrechoquées, emmêlées, pour «bricoler» au sens où l’entend le grand anthropologue Claude Lévi-Strauss, une manière de voir tout à fait singulière mais qui correspondait à une nécessité sociale et qui des siècles durant, a permis à nos ancêtres de surmonter cet irrémédiable et incompréhensible qu’est la mort. Car d’un côté, nos ancêtres avaient été éduqués pour croire à l’âme, à sa survie après la mort, au Paradis, au Purgatoire et à l’enfer, et d’un autre côté, ils continuaient à croire que le mort était bien vivant mais dans un monde invisible. La preuve: il pouvait se fâcher contre vous si son enterrement s’était mal passé; on menaçait les enfants turbulents en leur disant que les morts viendraient leur tirer les pieds la nuit. J’ai vécu dans cette terreur là quand j’étais enfant. Dans nos campagnes d’antan, en effet, rôdaient cercueils volants, chouval-twa-pat, La Diablesse, Tet-san-kò, Manman-Kochon, Soukougnan et autres zombies. J’en avais très peur à l’époque; aujourd’hui, j’ai la nostalgie de ces créatures mystérieuses, je regrette leur disparition. J’en profite pour dire que j’appartiens à une génération, celle qui est née dans les années 50-60, qui a connu un grand malheur et un grand bonheur à la fois. Un grand malheur parce que comme aime à dire Patrick Chamoiseau, notre génération est devenue subitement vieille à l’âge de 20 ans: la société d’habitation qui, trois siècles durant avait structuré notre société, celle de la canne à sucre, s’est brutalement effondrée au début des années 70. Normalement, le monde dans lequel on a vécu s’efface lorsque nous devenons septuagénaires. Or, dans notre cas, ce fut à 20 ans. C’est là un grand drame. Mais d’un autre côté, ma génération, celle des années 50-60 donc, a eu la chance inouïe de connaître les formidables évolutions technologiques du XXè siècle. Enfant, par exemple, j’ai eu à utiliser le porte-plume et l’encre violette à l’école primaire; puis, collégien, j’ai utilisé le stylo à encre; puis lycéen, la pointe-bic; puis étudiant, la machine à écrire mécanique; puis devenu enseignant en lycée, la machine à écrire électrique; puis devenu universitaire, l’ordinateur et enfin aujourd’hui l’I-PAD et la tablette. Mon père n’a pas connu la machine à écrire mécanique et l’ordinateur; mes fils ne connaîtront jamais le porte-plume et l’encre violette et le stylo à encre. Génération bénie des dieux que la mienne donc! Car si je prends l’exemple de la mort qui nous occupe ce soir, mes parents n’ont pas connu les thanatopracteurs et la crémation (ils auraient d’ailleurs été horrifiés que l’on brûle les morts au lieu de les enterrer), et mes fils ne connaîtront pas les veillées mortuaires ni les enterrements où le cercueil est porté à dos d’homme ou les enterrements à cheval. Ma génération a vécu dans deux mondes différents et c’est là une chance tout simplement inouïe.

Toutes ces considérations sur la mort en terre créole ne seraient rien si l’on ne s’intéressait pas à celui qui sert d’intermédiaire entre le monde des vivants et celui des morts, je veux parler du fossoyeur, fonséyè-a adan kréyol an tan lontan. Intermédiaire parce qu’il est celui qui fait descendre le cercueil dans la fosse, mais surtout parce que fréquentant journellement le cimetière, ce qui n’est pas le cas du commun des mortels, il est censé dialoguer avec nos défunts. J’ai donc pris contact avec celui de Basse-Pointe il y a une quinzaine d’années de cela, Bati de son petit nom, et je l’ai interrogé sur sa pratique des mois durant jusqu’à en sortir un livre intitulé «Mémwè an fonséyè ou les quatre-vingt dix pouvoirs d’un mort». En effet, des quatre fossoyeurs que j’avais approchés, Bati m’avait semblé le plus intéressant non seulement à cause de sa personnalité, mais aussi parce qu’il se trouvait, sans même s’en rendre bien compte lui-même, à la confluence des quatre sources culturelles qui ont permis de forger la culture créole: la source amérindienne ou caraïbe; la source chrétienne; la source africaine; la source indienne ou kouli. Source caraïbe à cause du soin qu’il mettait à décorer les tombes de conques de lambi qu’il disposait d’une façon tout à fait particulière, corrigeant parfois leur disposition quand elle avait été faite par quelque parent du défunt; source chrétienne parce que les tombes sont surmontées de la croix et de bougies que l’on allume justement à la période de La Toussaint; source africaine parce que de nuit, toutes sortes de gens venaient parler à leurs morts ou d’autres, moins bien intentionnés, cherchaient des clous de cercueils ou des crânes; source indienne parce que les défunts de cette ethnie qui, je vous le rappelle, avait été importée afin de remplacer les Noirs créoles dans les habitations après l’abolition, pratiquaient des rites funéraires particuliers liés à l’hindouisme.

J’ai trouvé donc en Bati un personnage fascinant, un symbole de notre Créolité c’est-à-dire de notre identité multiple, ce dernier terme ne signifiant absolument pas harmonieux. En effet, dans le cas qui nous occupe, les croyances et rituels liés à la mort liés à l’Afrique et dans une moindre mesure à l’Europe se mélangent aux croyances et rituels caraïbes et hindous, mais en étant dominants. L’Afrique surtout était dominante pour la simple raison que l’ethnie africaine ou plutôt d’origine africaine y est numériquement supérieure. Ainsi les morts apparaissaient régulièrement à Bati, toujours en rêve. Soit rêves diurnes parce qu’à la fois fossoyeur et gardien municipal du cimetière, il lui arrivait d’y faire des siestes l’après-midi; soit des rêves nocturnes. A tel point –et c’est là quelque chose d’amusant– qu’il arrivait à sa femme de le chasser de la chambre conjugale et de lui demander d’aller dormir sur le canapé du salon parce qu’il était trop agité et troublait le sommeil de celle-ci. En fait, si Bati était agité dans son sommeil, c’est parce que certaines personnes qu’il avait enterrées gardaient le contact avec lui et lui demandaient des choses. D’avertir tel de leur parent d’un danger imminent; de leur transmettre telle recette de «rimed-razié» pour soigner un mal qui les touchait etc…Il arrivait aussi à ces morts de demander des choses pour eux-mêmes tel ce prêtre hindou qui, faute de place, avait été enterré dans l’allée centrale du cimetière de Basse-Pointe et qui harcelait Bati pour qu’il lui trouve un emplacement plus convenable. En effet, à chaque enterrement, des dizaines de pieds lui marchaient dessus et ce prêtre hindou ne le supportait plus. Mais le plus intéressant dans tout cela est le fait qu’il s’y dégageait une vraie conception créole de la mort, différente de celle de l’Occident. En effet, pour Bati et ceux de sa génération, une personne n’était définitivement morte que lorsque sa personne ou son nom était définitivement oublié par ceux qui l’avaient connue. Tant qu’on se souvenait de monsieur Untel ou de madame Unetelle, ils avaient beau avoir été inhumés dix ou vingt ans plus tôt, ils continuaient à vivre quelque part, mais du jour où plus personne ne se souviendrait d’eux, là ils seraient définitivement morts. Et Bati d’ajouter: «Lé gran savan, lé moun ki gran-grek é ki fè bagay ki estwòdinè ba sosiété-a, yo pa ka janmen mò davwa non-yo pa ka janmen disparet».

Autre idée encore plus singulière: les morts, selon Bati, disposent de 90 pouvoirs en plus que nous autres, vivants. Et de se mettre à les décliner devant moi qui l’enregistrait avec un mini-magnétophone, cela jusqu’au 89è pouvoir. Et enfin de me lancer: « Man pé pa ba’w 90è-la davwa sé sigré lanmèo ek lavi ki la» (Je ne peux pas te révéler le 90è pouvoir car il est lié au secret de la vie et de la mort). Et Bati d’ajouter: «Dayè, man ka enterdi’w nonmen pies adan sé 90 pouvwè-a adan liv-ou a!» (D’ailleurs, je t’interdis de révéler un seul de ces quatre-vingt dix pouvoirs dans ton livre!). Vous vous imaginez que je me suis exécuté, mais que de manière dissimulée et sous une forme métaphorique, je les ai énoncés à travers le livre. Un lecteur normal ne les découvrira pas, mais un lecteur averti des choses magico-religieuses, les repérera sans trop de difficultés. Mais c’est à dater de cette révélation que m’avait faite Bati au sujet des 90 pouvoirs des morts que j’ai perdu le sommeil et que je ne dors presque plus la nuit sans que pour autant cela m’affecte le moins du monde. Le matin, je me réveille frais et dispos comme tout un chacun, mais je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Pour me rattraper, je dors deux heures l’après-midi quand c’est possible. C’est que la mort est liée à la nuit. A la nuit noire. Celle que ne dérange pas l’électricité.

Faut-il croire aux dires et aux songes de Bati, le fossoyeur de Basse-Pointe? S’agirait-il de délires de «vié Neg»? Ce serait une erreur de le croire car dans cette conception, il y a tout un apport des vieilles croyances magico-religieuses apportées par les premiers colons du XVIIè siècle, originaires pour la plupart de Vendée, du Poitou ou de Normandie. Les colons ne sont pas tous devenus des «Békés», c’est-à-dire des riches, loin de là! Il y a eu très longtemps des Petits Blancs ou «bétjé griyav» et d’ailleurs en Guadeloupe, dans la région de Basse-Terre, il en existe encore de nos jours. Ces petits Blancs, analphabètes pour beaucoup, pratiquaient la magie blanche et pour ceux qui savaient lire utilisaient les petits ouvrages de colportage que l’on peut encore trouver au grand marché de Fort-de-France entre les bouteille de liqueurs créoles et les baton-kako: «Le Grand Albert», «Le Petit Albert» ou encore «Le Dragon rouge». Ouvrages donnant toutes espèces de recettes pour faire revenir une personne aimée ou pour lancer un sort à un ennemi. Non, nos croyances magico-religieuses ne sont pas héritées de nos seuls ancêtres noirs. Le Blanc créole, riche ou pauvre, y a apporté sa pierre. N’est-ce pas lui qui au plus obscur de la nuit se dirige vers un coin isolé de sa plantation accompagné d’un esclave muni d’une pelle et qui lui intime l’ordre de creuser un trou? Le Béké transporte une jarre remplie d’or qu’il fait enfouir dans le trou et ceci fait, il brûle la cervelle de son esclave qu’il enterre à côté de la jarre afin qu’il en devienne le gardien. Bati, dans mon livre, raconte comment une vieille Béké du Robert l’avait recruté pour trouver l’emplacement d’une de ces jarres, chose très difficile car le gardien –l’âme de l’esclave tué donc– veille sur la jarre et plus on creuse, plus on approche de celle-ci et plus la jarre s’enfonce dans les entrailles de la terre. J’ai souvenir, adolescent, d’une émeute qui avait éclaté au bourg du Lorrain parce qu’une riche et vieille mulâtresse faisait quelqu’un creuser nuitamment sous sa maison pour tenter de s’emparer de la jarre qui s’y trouvait. Cela se passait vers minuit, mais au bout d’un moment le creusement fit trop de bruit et alerta la population qui un beau matin, cerna la maison de la vieille mulâtresse et se mit à lui lancer des pierres. C’est la gendarmerie du Lorrain qui la sauva d’un lynchage assuré. J’ai encore souvenir des regards apeurés de cette vieille dame et de sa fille qui, de ce jour, devinrent honnies des Lorrinois.

Oui, nos croyances créoles sur la mort et le magico-religieux sont liées à l’esclavage, au conflit entre Nègres et Békés, à la société d’habitation. Ainsi, quand on demande à Bati qui affirme avoir rencontré plusieurs fois le Diable, à quoi ce dernier ressemble, il donne cette réponse extraordinaire pour nous aujourd’hui: «Djab-la sé an bel Bétjé» autrement dit «le Diable est un bel homme blanc». Rien à voir donc avec l’image classique, l’image européenne et chrétienne du Diable tout noir avec des yeux rouges, une longue queue et un trident à la main. C’est que le maître de la plantation est une créature surnaturelle aux yeux de l’Africain transplanté aux Antilles. Une créature surnaturelle et maléfique. Le conte créole l’explique fort bien: té ni an bel jenn-fi ki pa té lé mayé épi pies nonm davwa pies adan yo pa té bon ba’y. Tout nonm ki té ka prézanté kò’y douvan lapot manman’y, i toujou té ka touvé tjek défo ba’y ek i té ka fè’y pwan lavol. Epi an jou, an nonm blan, ki té ni rad blan ek soulié blan anlè’y, an chapo blan anlè tet-li ek ki té asou an chouval blan, rivé. Ti manzel-la té kontan kité kontan ka alé! Kou-tala i di manman’y i dakò pou mayé, mé gran madanm-lan ba’y an zédjui épi i di’y: «Mafi, tansion kò’w! Man ké fè an bal oswè-a, pannan ou ka dansé épi misié blan-an, pitjé’y san i wè épi gadé ki sa ka sòti. Si ou wè sé san ki sòti, misié sé an nonm; si ou wè sé matiè, misié sé an Djab». «Matiè» est l’ancien mot créole pour dire «pus». Eh bien, comme dit comme fait! La jeune fille pique son cavalier blanc pendant le bal et il en sort du pus, mais folle d’amour pour lui, elle ment à sa mère et se marie. Lorsque son époux la ramène chez lui, elle découvre qu’il n’est autre que le Diable et qu’une fois arrivé dans son château, il cherche à la dévorer. Ce conte est tout à fait éclairant! Pour l’esclave, le Diable est un blanc, «an bel Bétjé» comme dit Bati. Et nous savons bien que la Diablesse est une belle mulâtresse aux yeux verts et aux longs cheveux qui attire le Nègre en haut d’un morne et le projette en bas pour qu’il se casse le cou.

La société coloniale antillaise, celle de l’Habitation, a donc fortement marqué notre imaginaire de la mort et il y a eu tant à dire à ce sujet qu’il existe des dizaines d’études et de livres savants qui l’étudie. Il n’est pas possible d’en parler en une heure de temps, mais j’attends avec plaisir vos questions.

Mesdames et messieurs, je vous remercie de m’avoir écouté…

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