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« La part du mort » de Yasmina KHADRA

Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES
« La part du mort »  de Yasmina KHADRA

Ancien combattant du FLN, le commissaire Brahim Llob est en poste à Alger dans les années qui précédent la guerre civile. Un de ses lieutenants étant accusé d’avoir voulu abattre un notable,  Llob se lance dans une enquête destinée à le disculper. Cette enquête, riche en rebondissements, s’inscrit dans l’histoire contemporaine de l’Algérie, dont elle se nourrit.

 

L’auteur conduit tout au long de l’intrigue une réflexion fournie sur les drames (purges, exécutions sommaires, massacres de harkis…) qui ont suivi l’accession à l’indépendance. Il analyse le désenchantement créé par les luttes intestines au sein du FLN,  la faillite des élites, l’arrivisme et la corruption des uns, l’illégitime prétention à diriger le pays des autres. Il stigmatise la trahison des serments pris à l’égard d’un peuple brave et vaillant, « réduit à un vulgaire trafic d’influences » et maintenu dans la léthargie pendant que ceux qui ont confisqué le pouvoir s’enrichissent. Yasmina Khadra invite les Algériens à ne pas faire la politique de l’autruche et à se réconcilier avec leur vérité. Il est grand temps pour eux, dit-il, de regarder en face « les dérapages qui ont ensanglanté le pays au lendemain du 5 juillet 1962 » et il préconise un traitement de choc : « Aujourd’hui, nous sommes obligés de revenir sur des atrocités inimaginables et d’écouter et ceux qui les ont perpétrées et ceux qui les ont subies. Il ne s’agit pas de pardonner ou de condamner, il est question de reconstituer les faits afin d’en tirer les enseignements qui nous font défaut. »

«  La part du mort » est un roman captivant à double titre. En effet, l’enquête policière bien ficelée retient l’attention et par ailleurs le cadre historique, dans lequel elle est menée, permet de comprendre les sources de la guerre civile qui a, pendant une décennie, martyrisé l’Algérie. 

    (« La part du mort » Yasmina Khadra / Folio policier n° 37)

 

Entretien avec Yasmina Khadra

 

M-N.R. : Pourriez-vous expliciter pour les lecteurs, ces citations extraites de votre roman «La part du mort»

 

« Aujourd’hui, c’est presque honteux d’avoir été un zaïm. »

 

Yasmina KHADRA : Un zaïm, c’est un leader historique, un artisan de la libération nationale… Comment peut-on être un zaïm et ne pas se couvrir de honte de voir l’Algérie, après tant de sacrifices et de souffrance, résilier ses serments observés dans les larmes et le sang et sombrer dans la corruption et la prédation.

 

  « Mourir est le pire service qu’on puisse rendre à une cause. »

 

Y.K. : C’est ma conviction. Il ne faut pas mourir pour une cause, mais survivre pour elle et la protéger contre les opportunistes et les démagogues. Mourir, c’est la rendre orpheline et la fragiliser face aux charognards et aux voleurs.

 

 « L’histoire par endroits est le pire ennemi de l’avenir. »

 

Y.K. : C’est clair. Tout mon roman le prouve. Lorsque l’Histoire légitime les abus, assoit l’autorité  absolue des pseudo-grands révolutionnaires, lorsqu’elle valide leur impunité, elle fait d’eux des monstres. La jeunesse n’a pas le droit d’exiger d’eux un minimum de retenue. Elle subit leur autoritarisme comme une bénédiction. C’est ce qui s’est passé, en Algérie. Nos historiques ne toléraient pas qu’on leur fasse des reproches, encore moins qu’on leur demande des comptes. Ils étaient hostiles à toutes initiatives n’émanant pas d’eux et considéraient toute volonté de réformer le système comme une atteinte à leur propre légitimité. Ils ont éliminé leurs adversaires, et privé la jeunesse de tout repère probant, la trouvant immature et insouciante, incapable de prendre en charge son destin. Et lorsqu’une jeunesse n’incarne plus les aspirations de son pays, ce pays n’a plus d’avenir.

 

 «  L’Algérie est une République avortée. »

 

Y.K. : Les Arabes ne croient pas aux républiques. D’ailleurs, il n’y a que des monarchies dans leur univers ; les unes institutionnelles, les autres conjoncturelles. Tous les présidents arabes veulent le rester à vie. L’alternance, qui est le principe de base de la gouvernance républicaine, est une aberration chez nos raïs. Quand ils sont à la tête d’un état, ils lui squattent et l’âme et l’esprit, et se cramponnent à leur trône jusqu’à ce que la mort les séparent. On a même vu certains de leurs rejetons hériter de leur couronne… pardon, de leur aura. Où est donc la république dans le concept étatique de ces roitelets stupides et zélés ?

 

M.-N.R. : L’Algérie est un pays martyrisé au terme d’une guerre civile, dont le creuset a été la colonisation et la guerre d’indépendance. Quels sont les séquelles et les désordres psychologiques latents consécutifs à ce triple traumatisme ?

 

Y.K. : La colonisation a été néfaste pour le peuple algérien. Elle a falsifié son histoire,  domestiqué ses mythes, détourné ses repères. Naturellement, une nation travestie finit par ne plus savoir qui elle est ni de qui tenir. Puis, après une guerre épouvantable et dévastatrice,  notre peuple était trop vulnérable pour, au sortir du joug colonial, se réinventer un destin. La mauvaise gestion a conduit le pays à la dérive intégriste. Aujourd’hui, nous ne sommes pas prêts de sortir de l’auberge. Les influences extérieures, conjuguées à la servilité intérieure, vont s’employer à empêcher notre peuple de renaître de ses cendres. Il n’y aura pas d’Algérie forte dans le bassin méditerranéen. Les enjeux géostratégiques voudraient maintenir notre pays dans la léthargie et l’encanaillement pour que ses richesses profitent aux superpuissances.

 

M.-N.R. : Vous citez à deux reprises Frantz Fanon, psychiatre et essayiste martiniquais naturalisé Algérien. Pourquoi ?

 

Y.K. : Pourquoi pas ? C’est une grande figure de la guerre de libération, un héros national.

 

M.-N.R. : Vous insistez sur la nécessité pour les Algériens de reconnaître les atrocités commises et vous préconisez une mise à plat des faits au-delà de la haine et du désespoir individuel afin d’en tirer  les enseignements sur un plan collectif. Quelle idée avez-vous de ce que cet enseignement pourrait être ?

 

Y.K : Pour construire sur du solide, il faut impérativement réapprendre à vivre avec sa vérité. Le mensonge finit toujours par nous fausser compagnie.

 

                  Propos recueillis par Marie-Noëlle RECOQUE

 

 

Yasmina KHADRA 

Yasmina Khadra a écrit pendant onze ans sous ce pseudonyme féminin. Nous savons depuis 2001, que cet écrivain prolixe est en réalité Mohammed Moulessehoul, officier supérieur, retraité de l’armée algérienne.

Yasmina Khadra est né en Algérie, en 1955. Son père, infirmier, combattant de la guerre d’indépendance, le fait entrer en 1964 dans une école militaire. Il effectue sa carrière dans l’Armée, qu’il quitte en septembre 2000, pour se consacrer à la littérature.

Yasmina Khadra écrit en français, une langue qu’il n’entend pas renier. Il  se distingue par sa façon d’emprunter la voie de l’engagement : un engagement lucide sans manichéisme. L’approche est humaine mais sans complaisance. Elle se veut un outil pour comprendre les conflits, mettre à jour les racines du mal et inviter à réfléchir au meilleur moyen de les extraire. Yasmina Khadra transcende les clivages et les opinions. Aucun peuple n’étant à l’abri des dérèglements politiques et sociaux, on comprend pourquoi  Yasmina Khadra a fait une belle percée au-delà des frontières de son pays.

                                                             

 

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