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LA PROBLEMATIQUE DE LA LANGUE CHEZ GLISSANT : CAS DE LA POETIQUE CREOLE.

par Joanna Guillaume http://www.controversehaiti.org/

La question de la langue est une thématique qui a suscité beaucoup d’intérêt dans l’histoire des idées de l’Occident. Au XVIII eme siècle, des penseurs comme Rousseau, Condillac ou encore Vico ont théorisé sur la question et essayé ainsi d’appréhender la controverse délicate du langage et de la langue. La question de l’universalité du langage et des différences au niveau des langues amène à se questionner sur l’origine du langage et son évolution. Le mythe de Babel postulant cette faculté venant de Dieu notre créateur, explique les diversités des langues comme punition divine pour empêcher aux hommes de se comprendre suite à leur ambition démesurée d’atteindre les hauteurs divines : le ciel. Dans une perspective autre, d’autres personnalités vont essayer d’arriver à une explication plus plausible de la chose. Dans cette éventualité avons-nous donc hérité de plusieurs approches épistémiques de la question. Chez certains penseurs comme Rousseau, elle occupe une fonction éthique et politique. Un auteur comme Glissant, lui, va y étudier les rapports de force, de domination, de subalternisation qui s’y jouent.

Dans cette perspective il affirme le droit à « l’opacité », c'est-à-dire d’être flou, incompréhensible, non appréhendable aux yeux de l’Autre. Par rapport à la position de ce dernier sur la question, nous allons dans ce travail porter un commentaire sur la conception de la poétique du créole de celui-ci, problématique qui nous ramène inévitablement à la question de la langue. Pour ce faire nous n’allons pas entrer d’emblée dans le travail avec la conception de Glissant mais ferons nous un détour avec certains penseurs clés sur la question comme Rousseau et Condillac.

 

Rousseau est l’un des penseurs de son temps à s’être préoccupé grandement de la question de la langue. Sa conception de celle-ci se trouve en continuité avec la thèse défendue dans toute son œuvre. Pour lui, la différence au niveau du langage ne pose aucun problème en ce qui à trait à l’égalité de droit entre les hommes. La parole est l’un des traits qui distingue l’homme des animaux et les nations entre elles, d’où il faut creuser le problème de l’origine et de la formation des langues. Dans l’Essai sur l’origine des langues, Il stipule que différents affects ont été à l’origine des langues. Rousseau dans la dite œuvre fait de la séparation de l’homme et de la musique : « la souffrance musicale », l’histoire des langues. Les passions d’une part et la nécessité d’autre part sont à l’origine de la parole chez celui-ci. « Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes et que les passions arrachèrent les premières voix. On ne commence pas par raisonner mais par sentir. Cette origine vient des besoins et des passions moraux… voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques.»1Aimez moi, Aidez moi ont donné lieu à deux types de langage pour Rousseau, passion et nécessité sont donc les deux origines du langage.

 

Il établit également un rapport entre les langues et le gouvernement : « La peinture des objets convient aux peuples sauvages, les signes des mots et des propositions aux peuples barbares, et l’alphabet aux peuples polices.»2 Et opère une séparation géographique (pourquoi pas aussi hiérarchique) dans la formation des langues. « La principale cause qui distingue les langues est locale, elle vient des climats ou elles naissent, et de la manière dont elles se forment. »3 D’où la langue du midi et celle du nord. La question de la langue n’est pas simple chez Rousseau elle a une dimension morale chez lui. Il existe un conflit entre l’origine passionnelle (où l’homme était encore naturel), et le perfectionnement social du langage. L’homme doit revenir à cette origine perdue pour redevenir bon pour Rousseau.

 

Condillac, lui, dans son « Essai sur l’origine des connaissances humaines »voit dans l’invention du langage l’éveil de la réflexion. Peu à peu le langage d’action dicté par l’instinct dans ses premiers temps cède la place au langage articulé. Chez celui-ci, l’histoire des langues est orientée dans une progression grammaticale.

 

Ces paradigmes sont-ils toujours de mise aujourd’hui ? Peut-on toujours les admettre ?

 

Pour valable qu’ils soient encore, la réalité en évoluant donne à penser le problème de la langue autrement. Dans un contexte post-colonialiste, le problème n’est plus posé en ces termes, la langue supplante le langage dans le débat. Elle subsiste dans l’après colonialisme comme outil de colonisation culturelle. La langue des colonisateurs se pose comme canon pour évaluer toute les nouvelles réalités linguistiques qui ne vont manquer de prendre naissance. Trop occupé à penser l’Un, ils n’admettent nullement la pluralité.

 

Offusqué par cette réalité, les penseurs de la créolité vont revendiquer le droit à l’opacité selon les mots même de Glissant pour faire référence à la complexité de la réalité antillaise. Cette opacité est une théorie de la transversalité, admettant l’universalité de la raison et la pluralité des cultures. Les schèmes de pensée de l’occident amènent à la réalité de langue majeure et de langue mineure. C’est en plein dans cette problématique que nous plonge la question de la créolité.

 

En tenant compte de l’ensemble des transformations subies par la langue de la part de ses différents usagers peut-on comprendre comme anomalie toute variation qui transforme une norme fixée ? Cette variation une fois produite n’est elle pas propre à donner lieu à une nouvelle réalité dont la légitimité devient incontestable? La langue étant en soi normative, exclut-elle pour cela toute possibilité de réappropriation ou de changement ? La possibilité d’évolution ne doit elle être pas incluse dans ses normes même ? La réflexion de Glissant sur la réalité linguistique actuelle entreprend de répondre à ces différentes interrogations.

 

Aujourd’hui la question de la langue fait appel non seulement au questionnement philosophique et ethnographique mais aussi à la géopolitique. Ce qui doit nous faire arriver à penser la pluralité. Repenser les rapports entre le sujet et le monde dans la perspective des penseurs de la créolité.

 

Glissant conçoit l’intention poétique même comme pluriel, il admet la coexistence de plusieurs poétiques. Le notre, celui des Antilles, fait entrecroiser l’oral et l’écrit. Pour comprendre la démarche de Glissant, il est impératif que nous prenons en compte le contexte d’existence de la réalité qu’il nomme « créolité ». Pour cela devons nous faire appel à la question du retour et du détour mentionné dans son œuvre « Le discours antillais ».

 

Le déplacement de la masse noire d’Afrique a donné lieu à une nouvelle réalité, sa continuité ailleurs le « change en autre chose » selon les dires de Glissant. C’est le passage de l’être à l’étant sous l’influence des différentes transformations. La traite change l' « Un » de ce peuple, transbordé dans un ailleurs, il s’ensuit l’éclatement des valeurs collectives, au profit d’une mimésis de l’Autre, dans une quête de devenir cet Autre. Mais la domination offrant paradoxalement la possibilité de résistance également, le peuple transbordé a donc d’une part la possibilité de conserver cet « être » même en étant ailleurs, c'est-à-dire l’ensemble des pratiques, des manières d’être antérieures à son transbord (que l’auteur prend le soin de ne pas confondre avec déplacement qui traduirait la possibilité d’exil ou de dispersion) et d’autre part celle de se changer ailleurs en un autre peuple. Réalité désignée par les concepts retour et détour. Le retour fait référence à l’Un, à l’être initial, c'est-à-dire à un soi originel dépourvu de tout avatar. Mais, ce désir de retour ne peut subsister longtemps, il s’estompe avec les souvenirs de la terre ancestrale. Alors apparait cette soif d’imitation : le détour, qui lui, est une stratégie de dépassement ou d’échappement de la réalité, consistant à occulter la domination subie pour chercher ailleurs une identité. C’est là, la genèse de l’antillanité dans la logique de Glissant.

 

Les mésententes faisant de la langue créole un dialecte, un patois ou encore un dérivé de la langue française exaspèrent celui-ci. Il voit dans le créole une transcendance de la valeur suprême imposée par l’Occident. L’esclave se saisit du langage simplifié que lui offre le maitre pour le systématiser et le structurer tout en piégeant le maitre dans la possibilité de compréhension. Le créole serait « la langue qui, dans ses structures et sa poétique aurait assumé à fond le dérisoire de sa genèse »4. C’est une langue qui d’après les linguistes, imite volontiers le langage de l’enfant. Ils y voient un processus conscient de camouflage, de ruse face aux blancs colonisateurs voulant les réduire à un parler simplifié tout juste bon à traduire la réalité des plantations. D’où Glissant affirme voir dans « La poétique du créole un exercice permanent de détournement de la transcendance qui y est impliquée : celle de la source française.5 » Ce ne serait donc pas exagéré de voir du mineur devenu majeur. Il prend le créole haïtien comme référence de dépassement de ce détour car assumé très tôt par la nation même comme langue vernaculaire. Le détour a donc donné lieu à la créolité, non pas en faisant fi de l’ailleurs partagé mais en utilisant cet ailleurs comme moyen d’arriver au point d’intrication.

 

Parler du contenu, de l’originalité de la créolité nous ramène à prendre en compte les notions de même et de divers chez Glissant compris comme droit d’existence en ce monde. Il confronte la réalité fixe de Parménide à celle d’Héraclite. Tout change. S’il voit le même comme une prétendue universalité des valeurs particulières, le divers n’est pas pour lui le chaotique ou le désordre, c’en est un autre ordre, une autre manière d’être, d’exister, d’où il revendique le droit à l’opacité. Il parle de rapacité occidentale quand au projet de sublimation de l’autre par l’occident.

 

Glissant opère un mariage entre poétique et action politique, défend les langues et les modes d’expression menacées par l’impérialisme linguistique. Le droit à l’opacité revendiqué par Glissant rejette l’unicité au profit de la diversité. C’est un rejet du colonialisme, de l’hégémonie culturelle, raciale, ethnique, linguistique de l’occident sur l’homme noir descendant de l’Afrique. Celui-ci prône le droit à la différence, à la diversité. Avec son concept d’antillanité Glissant réconcilie le noir africain et le noir antillais avec toute sa charge culturelle héritée de la colonisation. Ce qui est un pas que la négritude n’a pas su franchir en restant figé au berceau africain.

 

L’originalité de la créolisation est qu’elle est : « Une rencontre d'éléments culturels venus d'horizons absolument divers […] qui réellement s'imbriquent et se confondent pour donner quelque chose d'absolument imprévisible, d'absolument nouveau. »6 Elle est n’est point un simple processus d’accumulation mais une résultante impliquant des traits originaux de contradiction difficilement assimilable dont l’un des traits les plus marquant réside dans les variances linguistiques comme il est dit dans le texte

 

Face au paradigme dominant de l’universalité, d’unicité, Glissant prône une ouverture d’esprit capable de nous faire saisir la dimension plurielle des réalités. Une reconstruction de la mentalité capable de nous faire admettre ces différences et les accepter comme se valant toutes,et revendique même une littérature nationale. « J’appelle littérature nationale cette urgence pour chacun à se nommer au monde, c'est-à-dire cette nécessité de ne pas disparaitre de la scène du monde et de courir au contraire à son élargissement.»7. Et une langue nationale « langue dans laquelle un peuple produit8.» Il n’y aucun danger que les langues s’avoisinent pour lui. Elles devraient pouvoir évoluer l’une avec l’autre.

 

Les notions de poétique forcée et naturelle occupent également une grande place dans la pensée de Glissant et sont nécessaires à la compréhension de sa thèse. La première fait appel à une harmonisation entre ce qu’on veut exprimer et le langage utilisé pour le faire et la seconde à une tension entre ces deux éléments. Les tentatives de franciser le créole, de le faire passer du parlé à l’écrit tendent à faire d’elle une poétique forcée en fonction de ce qui résulte de ces avatars et des résistances qu’on lui oppose. Pour Glissant, l’écrit vu comme évolution dans la logique occidentale perturbe le créole en ébranlant ces assises qui sont : 1) Le bouger du corps, 2) la syntaxe tirée du cri 3) son caractère imagé, 4) langue du relaté et non de l'être ayant pris naissance de la mise en rapport des cultures différentes. Ce à quoi l’écriture s’oppose par la mobilité qu’elle impose, la structure sémantique impropre à rendre le rythme tambouré, autrement dit le débit du parler créole, la transcendance du concept sur l’image, la langue criée qui se transforme en langue de névrose incapable de rendre compte des nouvelles réalités autres que celles des plantations.

 

Cependant Glissant ne conçoit pas la poétique comme un acquis : « La poétique ne saurait être séparée de la fonctionnalité de la langue. Il ne suffit pas de s’évertuer à parler ou à écrire le créole pour sauver cette langue. Il faut en reconstituer les conditions de production, déclencher par là les facteurs de responsabilité globale et technique du Martiniquais dans son pays, pour que la langue se développe vraiment.» 9

 

La poétique de la relation est comparée même par rapport aux formes épiques occidentales. Chez Glissant, la question d’origine dans les mythes de l’Occident n’a pas de place dans les épopées africaines. En effet, l’épopée de l’empereur Zoulo Chaka, contée par Thomas Mofolo est un exemple d’une poétique africaine. Les mythes fondateurs propres à l’occident n’y ont pas leur place. Elle commence avec la mise en relation avec le choc culturel, l’apparition des conquérants. C’est le propre même des peuples composites selon lui, car la genèse est en quête d’une unicité préservée, souci que les peuples composites n’ont pas car étant déjà composites. Quand les contes antillais mentionnent la question de l’origine c’est pour en faire la satire et la moquerie. « La poétique du métissage est celle même de la Relation : non linéaire et non prophétique, tissée d’ardues patiences, de dérivées incompressibles.»10 Les Antilles sont une multi-relation selon les mots même de Glissant. « La seule clarté enfin, qui fut celle de la présence transcendante de l’Autre, de son évidence.-colon ou administrateur-, de sa transparence mortellement proposée en modèle, d’où nous est né peut être un gout de l’obscur, et pour moi comme une nécessité, qui est de provoquer l’opaque, le non-évident, de revendiquer pour chaque collectivité le droit à l’opacité mutuellement consentie.»11

 

Il fait également appelle à la notion de rhizome de Deleuze, qui stipule que toute identité se comprend dans son rapport à l’autre. Le rhizome s’enracine tout en s’ouvrant à l’autre. Son enracinement n’exclut nullement l’ouverture à d’autres possibilités. Il brise toutes les barrières, les cloisons entre les aires culturelles, géographiques, linguistiques pour en développer un rapport transversal, en s’ouvrant à la diversité et la variété du monde, aux différentes possibilités de l’être, il s’oppose à l’idée même de cloisonnement, de renfermement. Sa poétique remet en question la dynamique de l’absolu de l’occident. « Toute langue parlée par une communauté, quelles qu’en soient les conditions de déploiement, doit être élue de son entière dignité. »12

 

Deleuze et Guattari pour parler de littérature mineure nous en disent qu’elle n’est pas une littérature faite dans une langue mineure mais faite par une minorité, la littérature antillaise répond donc à ce critère. Surtout en ce qui à trait à la déterritorialisation de la langue française qui constitue leur premier critère. Comprenant mineure non dans le sens prôné par Kant qui est la situation de l’homme se refusant l’usage de sa raison mais comme ce à quoi on refuse le droit d’être. Or le mineur et le majeur n’ont pas une réalité différente sinon construites politiquement et socialement. De ce fait, adoptons nous également la position de Glissant quand il affirme : « L’opacité comme valeur à opposer à toute tentative pseudo-humaniste de réduire les hommes à l’échelle d’un modèle universel…Il nous faudrait déstructurer la langue française, pour le contraindre à tant d’usages. Il nous faudra structurer la langue créole pour l’ouvrir à ces usages.»13, en reconnaissant cependant les limites que ne peuvent manquer d’avoir sa position. En attendant souhaitons que les langues sans exception aucune continuent à vivre sans prétention à aucune transcendance.

 

 

Joanna Guillaume

 

Philosophe

 

©Afrique.lepoint.fr

 

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1[1]Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine des langues, Agora, 1990, Press Pocket, p. 32.

2[1]Ibid. p. 40

3[1]Ibid. p.53

4[1]Edouard Glissant, Le discours antillais, Paris, Seuil, 1981, p. 32.

5[1]Ibid. p.32.

6[1]Edouard Glissant, introduction à la poétique du divers, Paris, Gallimard, 1996, p.15.

7[1]Edouard Glissant, Le discours antillais, op.cit. p.192

8[1]Ibid. p.194

9[1]Ibid. p.245

10[1]Ibid. p.251

11[1]Ibid. p.277

12[1]Ibid. p.325

13[1]Ibid. p.278

 

Bibliographie

 

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Rousseau Jean Jacques, Essai sur l’origine des langues, Agora, 1990, Press Pocket

 

Glissant Edouard, Le discours antillais, Ed. Du Seuil, Paris, 1981

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