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Et voilà une nouvelle aventure de Damida la petite Créole (en trois parties)

LA PURGE CREOLE ET LA SANTE CREOLE

(Première partie)

"{Et, plus que jamais, l'écrivain créole assis devant sa feuille perçoit à quel point, sur cette tracée opaque située entre l'oral et l'écrit, il doit abandonner une bonne part de sa raison, non pour déraisonner mais pour se faire voyant, inventeur de langages, annonciateur d'un autre monde. Je veux dire qu'il doit se faire Poète}".

Patrick Chamoiseau dans "Écrire la "parole de nuit" : La nouvelle littérature antillaise", rassemblé et introduit par Ralph Ludwig

{{{Écrire.

Écrire pour nourrir son souffle affamé de passion,

En étanchant l’eau du regard intérieur par l’attention.

Véyé jé a-w ! (Demeure vigilant !)

Écrire pour observer la technologie du mythe,

Ô siège universel des tout-puissants ermites.

Pa ni bwi ! (Paix et Unité !)

Écrire pour illuminer sa PRÉvision diasporatique,

À la dimension intuitive de l’union magnétique.

Mété-w an kontak-dirèk ! (Branche-toi en contact direct !)

Écrire pour s’extraire des pollutions intellectuelles

Et rayonner dans l’obscur du Principe spirituel.

Mété limyè ! (Brille !)

Écrire pour que Tradition et Sagesse incarnent l’alliance

Au faîte de la soumission, vertu de clairvoyance.

Gadé byen andidan-w ! (Regarde en toi !)

Écrire pour exorciser sa solitude de négresse

À la recherche du Grand soi au Royaume de Tendresse.

Ka ki pli bel ki sa ? (C'est beau !)

Écrire car les éléments de nos larmes

Sont vitaux et nos vecteurs de faconde sont nos armes.

Sé tjenbé rèd ! (Tiens bon !)

Écrire pour réaliser le Bel Esprit du Silence,

Tracés d’or de la bienveillance dans l’opulence.

Pa ni gran-zafè ! (Ô divine simplicité !)

Écrire pour honorer les griots et griottes littéraires,

Ces vénérés aux Belles Paroles Créoles téméraires.

Nobel kriyé “Mirak !” (Nobel s´est exclamé “Miracle !”)

Et écrire surtout parce qu'on ne sait... RIEN.

Ce vide existant à la racine céleste du terrien.

I yan ki la O wa-w ! (Tout près de toi mon Dieu !)}}}

Possédée par l'Esprit de l'écriture et de la lecture, Damida non nyctalope, lors de son évasion littéraire, se planquait sous son lit, à la lueur d'une bougie au grand risque de mettre le feu, car sa manman pour éviter de couper son sommeil par les lampes que sa fille oubliait d'éteindre en s'endormant, disjonctait le compteur d'électricité. Les nuits que sa mère la surprenait un livre en main à la lueur vive du feu, elle fourrait prestement le volume sous son oreiller, saisissait l'éclairage à bout de bras et simulait une somnambule yoyotante qui voulait faire frire des tomates vertes, son légume préféré.

- Des tomates vertes ! Je dois faire frire des tomates, parodiait-elle en s´approchant de l´escalier, ce qui effrayait sa maman qui la remettait au lit.

Sa réputation de marcher en dormant fit son petit tour familial.

La recette des tomates vertes ? Ses rares dimanches de congé, la manman de Damida inventait des petits plats pour ses enfants. Notamment, celui des tomates vertes à la sauce Guadakérienne. Succulent ! Elle se procurait des grosses tomates à mûrir. D'abord, elle faisait revenir dans une poêle, de l'huile, de l'ail bien écrasé à la lame de couteau, des oignons et un bouquet garni (persil-cive-thym) finement hachés. Elle y ajoutait du girofle, du sel et quelques grains de poivre pilonnés, arrosait ces épices d'un petit verre de rhum vieux et mettait tout d'un côté. Dans une autre poêle elle versait une grande cuillerée d'huile roucou, roulait les tomates vertes coupées en rondelles assez épaisses dans la farine, les faisait frire légèrement et y versait par-dessus la sauce bouquet. Au sommet, elle y dressait un gros piment rouge. Tout cela accompagné de petits poissons rouges, marinés dans du sel et du citron, bien rôtis au charbon. Manman manman ! Miam-miam ! Pas une miette ne se perdait. Les doigts se suçaient. Huguette était une cuisinière exceptionnelle.

Damida accueillait sa douzième année dans la maison haute et basse à la rue du Père Labat. Et tout se passait Labat, bien sûr au Bas-de-Source. Chaleureuse, fascinante et prohibée dans les années soixante, cette artère était le centre folklorique de la Belle-Terre. "Sa ki pa konnèt Bad-la-Sous pa konnèt Bèltè. (Ceux qui ne connaissent pas Bas-de-Source ne connaissent pas la Belle-Terre.)" était la ritournelle de l´orchestre "Les Sousseurs-du-Bas" bien de Labat.

Les zouks (lieu étroit où une foultitude danse) de “Chez Sous” et "Voyélimonté", lieux interdits aux petites filles, chauffaient à l'excès. Sur dix mètres carrés, une flopée d'hommes, de femmes et d'hommes habillés en femme s'encanaillaient, se déchiraient, se défoulaient et suaient dans la touffeur-yen-yen, en se frottant l'un contre l'autre au son des merengue, des mambos, des guajira et des cha cha cha de Tito Puentes, Ismaël Rivera, Perez Prado et consort. Dans les bars, on frappait raide le domino, dont celui de Man et Papa Baraviré "Aka Baraviré". Des musiciens dont la coqueluche des femmes, le célèbre clarinettiste de jazz créole Christian Jean-Baptiste coiffé de son zazou et le saxophoniste Paul-Emile Toula, y venaient reprendre leur souffle.

Femme sapotille toute menue dans ses robes à fleurs pâlies au lavage, Man Baraviré, une brave femme désabusée, les traits bouffis d'amertume, se lapait un large "sèk" toutes les fois qu'elle en servait un petit à un client. Il lui arrivait de s'endormir derrière le comptoir pour ne pas rater un coup. De la salle on voyait le bleu de la mer. La buvette dont les murs recouverts d'affiches publicitaires de cigarettes "Job" et de bébés roses nourris au lait "Nestlé", alimentation des vers solitaires des bébés antillais, était meublée sobrement de tables recouvertes de cirés vieillis et de chaises en fer cabossées. "Aka Baraviré", siège populaire du Bas-de-Source était toujours bourré en permanence d'habitués : des joueurs de dominos, des blagueurs et des dockers la cigarette Job nonchalamment pendue aux lèvres, un œil rivé à l'horizon afin d'être dans les premiers à se trouver un job à l'arrivée des bananiers. Complètement défaite à la fin de l'après-midi, Man Baraviré montait en reptation marche par marche son escalier jusqu'à son salon, dont la fenêtre donnait sur sa cour et agonissait de kouni a manman-w (vagin de ta mère), tout ce qui lui tombait sous ses yeux glauques. Cette hauteur la protégeait alors que cette invective libératrice exaspérait son entourage.

Fille unique héritière de commerçants aisés, elle avait gourmé un paquet de temps avec sa famille pour avoir le droit d'investir dans ce débit de boisson que sa mère assurait être de perdition pour une jeune femme. Après son unique visite à la bibliothèque de la ville où elle avait déchiffré un livre, allez savoir lequel ? qui l´avait enflammé sur la puissance féminine, elle déblatérait sur la décolonisation des femmes parce qu´il était temps, pensait-elle de s´inculquer que les femmes tombées sont comme des châtaignes car elles repoussent toutes seules, donc elles avaient beaucoup à apprendre à la communauté si elles s´alliaient. Les hommes, eux par contre, sont comme des fruit-à-pains, quand ils sont mûrs ils tombent plaf ! sans espoir. Voilà débat ! L´embryon de cette philosophie révolutionnaire l´inspira a ouvrir un salon-bar pour femmes où elle s´imaginait controverser, argumenter, contester, ergoter, pinailler, discuter sur la condition des femmes avec les femmes. Mais voilà que jamais une femme ne mit les pieds dans son bar, même pas pour aller chercher son mari. Ce n´était pas dans l´étiquette de Guadakéra. Les femmes qui fréquentaient les bars s´agglutinaient plutôt à la “Boulangerie-Bar-Bitopin” (Les immigrés et les francs-maçons du Bas-de-Source : http://www.montraykreyol.org/spip.php?article1942), le refuge des marins Norvégiens, mais elles ne pénétraient pas dans les lolos puisqu´ elles buvaient à l´insu de tous et même d´elle-mêmes.

Avec le temps, l'entretien des clients, ajouté à sa grande maison ouverte sur la cour Baraviré, dont elle sous-louait une grande partie en bout-de-chambres, des pièces séparées, dans lesquelles logeaient des familles nombreuses, qui le plus souvent n'avaient pas les moyens de lui payer le loyer, lui asséchaient la gorge qu'elle avait commencé à humecter d´un petit punch et qu´elle finit par inonder de grandes goulées de rhum qui lui noya son rêve et l´abêtit au point que sa flaveur amère avait chroniqué son acrimonie. Valentin Rosin, le superbe nègre balèze surnommé Papa même par les grands, d'une remarquable sobriété qu'était son mari docker, régnait en maître, aidé d'une tendre autorité et d´un musellement éloquent. Il sirotait des jus de corossols pour se chauffer les muscles et jouait aux dominos pour attirer les clients. Magicien, il faisait parfois apparaître un petit sou au bout de ses longs doigts, sous les grands yeux de Damida. Si elle s'approchait trop près de la table de dominos, il lui baillait un petit coup d'œil qui signifiait "Tu peux rester. "ou "Fais seulement un petit salut et va jouer !", selon la conversation des hommes qui n'était pas celle des femmes, et définitivement pas des petites filles.

- Valanten, mako ! Ou pa jan an kaz-la, fè moun chyé ! Si apaté mwen ou pa té ké ni baw-lasa alòs ou ni entéré mété-w dwèt kon pikyèt. Ou konsa-w pè mwen. An sé yenki on fanm, apa kou an ké ba-w. Jòdi-la an paka fouté on mèd. Débouyé-w ! (Valentin, tu n´es jamais à la maison et tu fais chier le monde ! Si ce n´était pas moi, tu n´aurais pas eu de bar alors tu as intérêt à bien te tenir. On dirait que tu as peur de moi. Je ne suis qu´une femme, je ne te battrai pas. Aujourd´hui, je ne fouterai rien à la maison. Tu n´as qu´à te débrouiller. ) engueulait Man Baraviré.

Le plus souvent très affairé, Papa Baraviré ne semblait pas se formaliser de l'état de sa femme. Il préférait faire ce qu'il avait à faire : mettre sa femme au lit, nettoyer le bar bien propre, remplacer les bouteilles vides, aller chercher du charbon qu'il revendait aux dames de la cour, décharger les bananiers et jardiner. Son équanimité se puisait dans la culture des fleurs, des arbres fruitiers et des plantes médicinales sur un immense terrain au Bois-de-Magmo. Il s'y évadait souvent avec sa fille Léontine qui adorait son papa, un attachement que Damida partageait bien avec elle. Autorisée quelquefois à les accompagner, elle s'initiait à la botanique, la science de la vraie richesse de la terre. Des dahlias, des roses, des anthuriums, des fleurs trompettes (lys rouges), des queues de chat, des immortels (Erythrina india), des marguerites, des lauriers roses, des bananes, des madères, des pourpiers, (Portilaca oleracea), du thé pays (capraria biflora) des canneliers, des aubergines, des christophines (chayotes), des gombos, des cocotiers... une végétation luxuriante s'offrait à sa passion, cette source du parfait bien-être. Ces floralies ravivaient magiquement sa verve employée à transmettre aux petites filles la vertu des plantes : la semen contra était pour purger les vers, l'agoman pour baisser la tension, l'écorce de "simaoba" (Simaruba) bon contre la dysenterie, les allamandas jaunes, les belles de nuit (Calonyctium acculeatum) et les langues à bœuf (Agave americana) sont des poisons,. Les racines de "Devant-nègre" (Pétivéria alliacéa) sont fortifiantes dans un bain, ajoutez-y des feuilles de "mirobolan"(Hernandia sonora), des feuilles de "Guérit tout" (Glycérine) un fameux panacée et ce trempage vous assurait de la chance. Plus bas, en descendant les terres en pente, coulait un petit griffon d'eau pure glacée qui avait creusé un bassin. Léontine avait peur de l'eau et ne s'y aventurait pas. Endurcie par les douches froides guérissantes de Matante Rietta (dans une autre aventure), Damida s'y plongeait toute nue en poussant des cris de joie d'être. Les gamines revenaient du Bois-de-Magmo fraîches, fruitées et fleuries.

Chaque année, avant la rentrée de l'école, Huguette obligeait toujours ses enfants à avaler des décoctions de vermifuges. D'abord des tisanes de chiendent toute la semaine, puis, suivait une cure consécutive de thé de feuilles de semen contra. Puis arrivait la purge à l'huile de ricin, quelques jours de soupes de légumes, la cure à l'huile de foie de morue, les ampoules de vitamines B12, le fameux Quintonine, ensuite des journées de pastèques et de mangues. Ces deux derniers régimes étaient délicieux à Damida. Elle adorait les mangues. Surtout les pommes, les œufs-de-dinde, les greffés et les fils. Les cousins de l'Anse-croix leur déchargeaient des sacs de riz bourrés de ces fruits matures que sa manman cachait pour mûrir dans une petite cave sous l'escalier. Son fameux somnambulisme la transformait en souris dans un fromage : elle s'enfouissait entre les sacs et s'en gavait jusqu'à saturation de son ventre qui s'enflait à péter sous les engueulades maternelles. Ce traitement commençait par le désagrément qu'était l'huile de ricin que tous les enfants abhorraient.

- Même si vous allez nu-pieds à l'école, au moins vous serez en bonne santé, disait Huguette en empoignant sa progéniture pour la faire ingurgiter l'exécrable mixture ses doigts dans leur gorge.

- Fenmé gyèl a-w Igyèt ! Arété siléma a-w ! Ba sé timoun-la on koud rònm ! Gadé Léontine, pani pli kosto ki-y ! (Ferme ta grande gueule Huguette ! Cesse ta comédie ! Donne aux enfants une bonne rasade de rhum ! Tu n'as qu'à voir Léontine, il n'y a pas plus costaud qu'elle !) assurait la propriétaire le coude levé, un verre vide à la main.

Maxette Beaugendre-Olsson

Lisez la deuxième partie : Deux mâles-femmes Créoles (prochainement)

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