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La Savane des pétrifications, Raphaël Confiant

La Savane des pétrifications, Raphaël Confiant, Mille et une nuits, 1995 - Postface de Laurent Sabbah

Un triumvirat tropical

Abel: le retour. Le double de Raphaël Confiant revient sur le devant de l'actualité. Homme de fidélités et de convictions, il n'a toujours pas rompu ses relations amoureuses et chaotiques avec sa "Juliette saint-domingoise", je veux nommer Anna-Maria de la Huerta. Quant à son alter et pas toujours ego, Victor Saint-Martineau, il est fidèle au poste. Un "écriveur", "une nymphomane au grand coeur" et un "mathématicien", le trio a plutôt fière allure.

Depuis Bassin des Ouragans, le triumvirat confiantesque a pris du corps en gardant intact son pouvoir d'indignation. L'énergie dégagée par cette triangulation humaine, si elle était maîtrisable et stockable, pourrait fournir de l'électricité à des millions de foyers et cela durant de nombreuses années. Mais autant le dire tout de suite, Confiant and Co. ne sont contrôlables par personne. Le monde tourne autour d'eux. Eux regardent le monde et pointent un doigt accusateur sur cette société bloquée, "pétrifiée", dans laquelle nous évoluons avec une certaine insouciance et, parfois, une indifférence coupable.

De la Martinique au "Tout-Monde", rien ou presque ne trouve grâce aux yeux d'Abel et de ses acolytes. Au Top 50 de leurs indignations : la télévision. Instrument d'abêtissement, elle serait à l'origine de la pétrification des idées. Ce phénomène de glaciation intellectuelle serait dû à une fluidité échevelée des images et à une mise en scène grand-guignolesque de l'actualité. Lorsque les paysages bosniaques deviennent des décors et que les enclaves musulmanes se transforment en plateaux de télévision, le show de 20 heures, surtout si le sang est fourni avec les accessoires, a toutes les chances de produire de la part de marché. Parfois le ridicule a de fâcheuses tendances à tuer.

La responsabilité mondiale de ce processus de "bêtification" irresponsable serait à mettre sur le compte d'un producteur en chef dont l'identité pourrait se résumer en trois lettres, CNN. Cette "World Company" dans sa version petit écran et grande domination, aurait plutôt tendance à agacer notre "écriveur". Le "Tout-Monde" labélisé CNN n'a rien à voir avec le "Tout-Monde" d'Edouard Glissant*. Entre l'un et l'autre, il y a un espace gigantesque allant de l'universalité à la diversalité. La géographie serait la même, seule l'histoire changerait.

Il n'en fallait pas beaucoup plus pour nous retrouver embarqués dans l'espace créole cher à Confiant et dans cette spirale de la créolité, sorte de religion séculière, où il fait figure de grand prêtre. Dans le rôle du Grand Satan, l'homme blanc. Celui qui depuis Christophe Colomb a donné tout son sens à la dialectique du Maître et de l'Esclave. Celui qui a perverti tout un univers. Celui qui a figé les esprits de ces hommes des îles, de ces oubliés de l'histoire, de ces "damnés de la terre" plantés face à leur lucarne voyant passer impuissant devant leurs yeux un monde dont ils sont exclus. Bien sûr, peut-on nous rétorquer, ils peuvent zapper. Seulement voilà, le programme est identique sur toutes les chaînes. C'est sans doute cela la fameuse pétrification. Un état de léthargie où les échanges sont statufiés et où la fameuse fracture sociale dans sa dimension internationale devient un leitmotiv lancinant.

Alors, ces hommes oubliés ont décidé, ou " peut être " a-t-on décidé pour eux, de se lancer dans une course effrénée, un marathon sans fin à la poursuite de ce monde moderne producteur de fantasmes et d'objets manufacturés, de culture américanisée ou francophonisée, d'un occidental way of life. Autant être clair, le podium a peu de chances de ressembler à celui d'un 100 mètres olympique où depuis quelque temps "l'homme blanc" n'a plus sa place. La photo aufinish de cette compétition, quelque peu particulière, est formelle : les athlètes, même s'ils franchissent les premiers la ligne d'arrivée, ne sont pas en tête. L'effet d'optique est pourtant étonnant, mais dans le sprint de l'histoire une musculature bien huilée n'a jamais fait recette.

Les issues de secours sont donc entravées. Que faire ? Où aller? Dans cette quête d'un bonheur introuvable, "l'homme noir" peut se lancer dans ce processus de "lactification" dont parle, et que dénonce, Frantz Fanon. Une sorte de mimétisme qui amène le Noir à singer les manières et les attitudes blanches. "Pour le Noir, écrit Fanon en le déplorant, il n'y a qu'un destin. Et il est Blanc. [...] Le Noir Antillais sera d'autant plus blanc, c'est-à-dire se rapprochera d'autant plus du véritable homme, qu'il aura fait sienne la langue française. Nous n 'ignorons pas que c'est là une des attitudes de l'homme en face de l'Etre. Un homme qui possède le langage possède par contrecoup le monde exprimé et impliqué par ce langage**." Raphaël Confiant aurait-il retenu cette leçon ? Lui dont le langage se refuse à entrer dans un carcan académique et à être assimilé à une littérature francophone qu'il rebaptise, avec mépris mais non sans un certain humour, "francocacophonie".

Toute sa réflexion, tous ses réflexes le ramènent vers le "Tout-Monde" via les Antilles et leur société multicolore. "Abel Confiant" pose le débat du centre et de la périphérie, être in ou être out, être inclus ou être exclus. Voilà encore une explication possible à cette pétrification sociale et mentale dont il nous parle. Ces hommes et ces femmes dont les existences sont figées au bord du, chemin à cause d'un rendez-vous manqué, d'une rencontre malheureuse, d'un accident de la vie ou d'une histoire ordinaire. Ceux-là ne parviennent pas à débloquer une situation inextricable.

Confiant n'apporte aucune solution, il est "écriveur", il n'est pas médecin humanitaire tendance Samu social. Il ne peut qu'écrire, dénoncer, se moquer, revendiquer, clouer au pilori. Insolent, grivois, obscène ou libertin, il a choisi son camp. Avec Victor Saint-Martineau et Anna-Maria de la Huerta, il a décidé d'être du côté du rire et de la farce. Les questions qu'il pose sont graves et les débats qu'il soulève sont parfois dramatiques, pourtant il ne les prend jamais au sérieux. C'est peut-être cette insouciance littéraire mâtinée d'une grande dose de cynisme qui rend l'homme, l'écrivain et le personnage attachant, donnant à son texte une dimension surréaliste.

Finalement, l'objet de son récit est d'infuser de la fluidité dans la pétrification, de briser la glace et ainsi de libérer un imaginaire dont la ligne d'horizon s'éloigne à chaque fois qu'elle semble être à portée de main. Pour ce voyage au fin fond de l'absurde, aucun passeport n'est requis, aucun visa n'est demandé. Il suffit de suivre les destins croisés, mélangés et entrelacés d'Abel, de Saint-Martineau et d'Anna-Maria de la Huerta pour aboutir dans un Ailleurs peuplé de mots et de grands éclats de rire. Les uns nourrissant les autres et inversement.

Laurent Sabbah

* Édouard Glissant, Tout-Monde, Gallimard, 1993.
** Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952.

La Savane des pétrifications, Raphaël Confiant, Mille et une nuits, 1995 - Extrait - Pages 26 et 27

Il y avait grande foison de gens sur les trottoirs et je réalisai tout soudain qu'on était mercredi, jour des "La-craie", terme par lequel la populace désignait l'espèce la plus abominable qui ait jamais été créée par l'expansion coloniale française, tous continents confondus. Les manieurs de craie, "instititères" et "professères", n'avaient de rivaux dans la bêtise et l'abjection que les "doctères", généralistes retombés au bout de dix ans de pratique de planche à voile ou de sunfish dans une sorte de semi-illetrisme qui les conduisait à prescrire l'aspirine, toujours l'aspirine, rien que l'aspirine. Messieurs La-craie et docteurs Aspirine squattaient les postes électifs avec une belle constance, ne laissant que des strapontins aux autres professions. Et inévitablement, je devais buter sur Aubin Molineau et madame, tous deux exerçant à l'école primaire de Morne Cacao dans le Nord de l'île, accompagnés de leurs quatre mouflets qui arboraient déjà, les pauvres, des têtes à claques. Molineau, dont j'avais fait par hasard la connaissance chez une de mes amies-macocotte qu'il envisageait comme maîtresse, était habité par une sainte trouille chaque fois que je passais dans son champ de vision. D'abord parce qu'il me considérait comme un individu anormal, une sorte de hors-la-loi, d'hurluberlu totalement infiable et dangereux, et surtout parce qu'il craignait que je ne le trahisse devant bobonne. Aussi me fit-il assaut d'amabilités et d'obséquiosités, s'efforçant de prononcer plus de "r" que n'en comportait la langue de Molière et mettant à blanchir au soleil la luminosité de sa dentition de nègre authentique.

"Dis bonjour à monsieur Abel&nbcp;!" enjoignit madame l'institutrice qui ressemblait à une poule mouillée à cause du défrisage extravagant de ses cheveux dont le but évident était de ressembler au personnage de Suce Lèlène du feuilleton Dallas et moi, à chaque fois, pervers dans l'âme, je feignais de m'étonner :

"Tiens! Mais je ne vous reconnais pas. Vous avez madame, cette faculté inouïe de pouvoir changer de tête quand cela vous chante. C'est formidable!" La dame arborait au doigt une bagouse en or massif sertie de pierres précieuses qui aurait pu servir à payer les trois quarts de la dette extérieure du Burkina Faso et qu'elle même réglait par traites de 1 200 francs par mois sur vingt ans, méthode utilisée aussi par le distingué compagnon de ses jours pour devenir enfin propriétaire de sa 505 Peugeot Turbo climatisée. Depuis des lustre j'envisageais de placer Aubin Molineau en pôle position lors de la toute première course de mon championnat du monde de Formule 1 en chaise roulante. L'abruti s'était déjà envoyé deux ou trois fois dans le décor mais n'avait eu que quelques côtes fracturées et un déboîtement d l'épaule gauche. Je décidai donc de jour-là - le même jour où je visionnais mon Indice Cac 40, où Anna-Maria de la Huerta m'incita à résilier mon abonnement à CNN et où je me fis quasiment lyncher au cours d'un meeting du MRS - d'égratigner une bonne fois pour toutes l'ego automobilistique d'Aubin Molineau, le "dirèctère" d'école de Morne Cacao.