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« La Soufrière de la Guadeloupe, un volcan et un peuple »*

Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES
« La Soufrière de la Guadeloupe, un volcan et un peuple »*

Michel FEUILLARD (1932-2013), ingénieur géophysicien, est connu pour avoir dirigé, pendant plus de 30 ans, le Laboratoire de Physique du Globe de la Guadeloupe. Il était à la manœuvre lors de la période éruptive de la Soufrière en 1976. Avec cet ouvrage consacré au volcan de son pays, l’auteur nous invite à découvrir une passion qu’il voudrait voir mieux partagée. Pour ce faire, il explore pour nous de nombreux aspects en rapport avec la Soufrière, qu’ils soient historique, géographique, scientifique, événementiel, anecdotique. Ce livre entend permettre une appropriation circonstanciée du volcan par les Guadeloupéens, tous les Guadeloupéens et pas seulement les spécialistes; les lecteurs y trouveront de quoi satisfaire leur curiosité, de quoi s’instruire et prendre conscience que la « vieille dame » fait partie intégrante de leur identité collective.

 

Grâce à l’initiative de Michel Feuillard qui, en 1963, fit analyser des prélèvements de bois carbonisés, on sait aujourd’hui que la dernière manifestation magmatique de la Soufrière a eu lieu au XVI è siècle, entre le passage de C. Colomb en 1493 et l’installation des premiers Européens en 1635.  Les éruptions connues depuis (1797-1798/1836-1837/1956/1976-1977) ont  toutes été de type phréatique.

 

Michel Feuillard a compulsé les chroniques anciennes (de BRETON, LABAT, DU TERTRE) et les comptes rendus d’observations effectuées sur le terrain depuis cette époque. Il indique que les débuts de la colonisation marquent le commencement de l’intérêt scientifique qui sera porté au volcan. On peut «reprocher» à l’auteur de ne pas s’interroger sur ce que pouvait éventuellement représenter la Soufrière pour le peuple  natif-natal de l’île, même s’il ne lui appartenait pas forcément d’apporter une réponse. Au fil des pages, l’auteur rend hommage aux explorateurs de la Soufrière, à commencer par Jean-André PEYSSONEL, débarqué sur l’île en 1726 et enterré à Anse-Bertrand, en 1759. Ce scientifique (spécialiste de zoologie marine) laissa à ses successeurs la première description  détaillée du sommet du dôme volcanique, dôme dans lequel il put pénétrer découvrant une succession de salles qu’il nomma la Caverne.  Par la suite, on apprend que le poète basse-terrien Nicolas LEONARD dormit dans une de ces grottes creusées par la nature dans le sommet de la Soufrière avant d’en faire une inspection méticuleuse et de noter le résultat de ses observations. La Caverne fut également beaucoup fréquentée par celui que M. Feuillard désigne comme le premier volcanologue du pays, à savoir Félix L’HERMINIER. Elle est aujourd’hui inaccessible.

 

Les documents historiques font bien sûr la part belle aux scientifiques européens mais on découvre, dans les différents récits, en filigrane, le rôle joué par les esclaves. A l’époque de Charles Houël; on les imagine entrain de charroyer sur les flancs abrupts de la Soufrière des monceaux de soufre destinés  aux commerçants de la ville ou plus tard portant le matériel des savants et des curieux au cours de leurs ascensions. Certains parmi ces esclaves sont des guides émérites du volcan qu’ils connaissent par conséquent parfaitement bien. C’est le cas du nommé BERNARD qui fut guide tout au long du XVIIIè siècle, pendant une soixantaine d’années.

 

Les amoureux de la vulcanologie trouveront dan cet ouvrage du grain à moudre car Michel Feuillard brosse, avec la rigueur du scientifique qu’il est, une fresque détaillée et circonstanciée des transformations relevées sur la Soufrière au cours des siècles. Il est clair également que l’auteur s’est lui-même depuis longtemps familiarisé avec chaque fracture, chaque roc, chaque bouche d’émission de gaz, chaque trace, au point d’éprouver pour l’objet de son étude une passion presque viscérale mais qu’il entend partager.

 

La table des matières est fournie et éclectique. Le lecteur profane lira avec plaisir les petites histoires ayant pour sujet par exemple les diablotins (oiseaux maritimes) qui nichaient dans les anfractuosités du volcan et dont la saveur de la chair provoqua l’éradication. Ils s’intéresseront aussi aux destins des malheureux tombés dans les profondeurs du gouffre Tarissan ou aux tribulations subies par la statue de Notre-dame de Guadeloupe dont aujourd’hui la niche reste vide sur la Savane-à-Mulets.

 

Michel Feuillard nous offre, par ailleurs, un compte rendu de première main concernant l’éruption de 1976-1977 et la crise qu’elle engendra, puisqu’il eut à la cogérer en tant que directeur du Laboratoire de Physique du Globe de la Guadeloupe. A partir d’un press-book exhaustif et de ses notes personnelles prises au jour le jour, il est à même de faire revivre des événements qui restent encore gravés dans nombre de mémoires. L’auteur n’y emploie pas le « je » quand il fait ses propres observations et commentaires, sans doute par souci de modestie et de rigueur scientifique. On peut regretter  que ne soient pas évoquées même succinctement les conséquences économiques et sociales liées à cette dernière éruption.

 

Au terme de cet ouvrage fouillé, Michel Feuillard nous rapporte les étapes qui ont conduit les Guadeloupéens à s’habituer à l’idée qu’ils devaient apprendre à vivre, en toute conscience, avec leur volcan. Pour l’auteur, les informations concernant ce volcan doivent être divulguées et vulgarisées. Quant au travail ayant trait à l’observation scientifique, il insiste sur le fait que ce qui prime, ce n’est pas l’observation des phénomènes vulcanologiques pour eux-mêmes mais l’analyse éclairée qui doit en être faite.

 

Pour Michel Feuillard, La Soufrière (qu’il connaît pourtant bien) garde en elle nombre de mystères et on comprend qu’elle n’en finira pas d’impressionner le vulcanologue qu’il était demeuré (quoique retraité) mais aussi le Guadeloupéen. Pour conclure, il écrit en effet: « Une station prolongée sur le bord de ce gouffre, fréquemment dans les nuages, offre la sensation étrange de percevoir les fréquences d’un chant grave, émis des profondeurs, rythme de ka, modulation grave d’une basse, mantra lancé vers le cosmos pour se faire reconnaître ! Ambition d’un petit pays ? Pourquoi pas ! »

                                                        

   Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

 

*« La Soufrière de la Guadeloupe, un volcan et un peuple »

                 Michel Feuillard (Editions Jasor, 2011)

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