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« La vie et les voyages de madame Nancy Prince » (1850) de Nancy PRINCE

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« La vie et les voyages de madame Nancy Prince »   (1850)  de Nancy PRINCE

Nancy Prince, née Gardner, a vraiment existé. Elle voit le jour dans le Massachusetts, en 1799. Libre autant que pouvait l’être une femme noire dans un pays ségrégationniste, elle connaît une jeunesse difficile. Si une de ses grands-mères est une « Indienne » native d’Amérique, ses autres ancêtres sont des Africains. Elle n’a pas connu son père et elle n’est pas bien traitée par son beau-père, un vannier kidnappé par des blancs en Afrique,  qui meurt laissant sa compagne seule avec huit enfants. La malheureuse (veuve pour la 3è fois) ne parvient pas à dominer la situation, certains de ses enfants sont placés, d’autres font de petits jobs pour lui venir en aide. Nancy devient domestique dans une famille noire pieuse et moralisatrice, qui lui en fait voir des vertes et des pas mûres et la jeune fille, croyante elle-même de se dire : « C’est ça votre religion ? ».  En mauvaise santé, tout juste âgée de 14 ans, elle quitte son travail. Les épreuves sont nombreuses, c’est ainsi qu’un jour Nancy entreprend de tirer d’un lieu de débauche une de ses sœurs devenue prostituée. Puis au grand dam de la fratrie dispersée aux quatre vents, la mère se remarie avec un homme qui entend être entretenu. Un des fils, déçu, disparaît à jamais, tandis que les responsabilités de Nancy augmentent. Elle se plaint beaucoup rétrospectivement d’avoir eu ses frères et sœurs  sur les bras. Un des événements importants de sa vie sera son baptême en 1819 par le pasteur Thomas Paul, co-fondateur de la première Eglise noire baptiste (en 1805) et de l’Abyssinian Baptist Church de New York (en 1809).

 

Jusqu’alors le récit des tribulations de Nancy est un peu embrouillé, inutilement détaillé. Puis sans transition, elle nous apprend son mariage, le 15 février 1824, avec Monsieur Prince (un membre de la confrérie noire maçonnique, nous informe la quatrième de couverture) et son départ avec son époux, pour la Russie, le 14 avril de la même année.

Monsieur  Prince est un des noirs entrés au service de la famille impériale russe au début du 19è siècle. Elle rencontre l’empereur Alexandre 1er  vainqueur de Napoléon à la Bérézina, qui la reçoit avec amabilité. L’Américaine note : « Il n’y a pas de préjugés contre les personnes de couleur» avant de rendre compte de ses découvertes : coutumes funéraires russes, festivités, vie à la Cour mais aussi inondations de Saint-Pétersbourg, épidémie de choléra… Elle renseigne sur la mode, la religion, l’éducation, la langue, les moyens de transport… Elle parle aussi beaucoup de politique et d’actualité : mort du tsar et problèmes de succession, insurrections de loges maçonniques, répressions, couronnement du nouvel empereur, conflit russo-turque puis russo-polonais. La petite fille d’Africains opère des comparaisons entre l’esclavage et le servage : « Les riches possèdent les pauvres mais ils ne sont pas  censés séparer les familles ou les vendre hors du territoire. »

Nancy crée, encouragée par l’impératrice, une entreprise de confection de vêtements et literies pour enfants qu’elle juge « très en demande ». Elle embauche une couturière et des apprenties. Mais en 1833, pour des raisons de santé, elle rentre dans son pays croyant devancer M. Prince qui mourra avant de pouvoir, comme il l’espérait, la rejoindre muni d’un petit pécule.

 

Chez elle de nombreux proches sont morts et la communauté baptiste périclite. Par ailleurs, la discrimination raciale perdure, alors elle se tourne vers les plus démunis. Elle tente en vain de fonder un orphelinat pour les enfants noirs avant d’assister aux réunions d’une association abolitionniste. Puis, en 1840, elle reprend le bateau pour se rendre en Jamaïque, où l’esclavage a été aboli. Elle effectue un travail d’évangélisation parfois avec une naïveté source de désagréments. C’est ainsi qu’elle distribue généreusement des bibles à gauche et à droite alors que le pasteur, qui la rappelle à l’ordre, les vend.

 Nancy rencontre à Kingston des compatriotes noirs déçus d’avoir quitté un pays qu’ils avaient aidé à conquérir avec leur labeur et leur sang pour finalement venir crever de faim à l’étranger. Et Nancy de rapporter ce qu’elle a vu en Jamaïque : anciens esclaves exploités, chrétiens à la pratique vacillante, abus orchestrés par les congrégations religieuses… Madame Prince retourne à Boston collecter des fonds que sa communauté religieuse tentera plus tard de lui extorquer. Elle trouve une explication à ces comportements avides : « Il n’est pas étonnant que ces gens soient fourbes et menteurs ; ce sont là les fruits de l’esclavage qui transforme le maître et ses esclaves en filous. » Désabusée, elle n’en gardera pas moins l’esprit missionnaire.

 

En 1850, Nancy Prince publie son récit devenant ainsi une des premières femmes écrivains-voyageurs de l’histoire littéraire états-unienne. Dans sa préface, elle explique vouloir, grâce à la vente de son livre, pourvoir à ses besoins quand la santé et les forces lui feront défaut. Nancy Prince est aussi une figure emblématique aux yeux des féministes.

 

   Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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