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« L’Africain » de Jean-Marie Gustave LE CLEZIO

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« L’Africain » de Jean-Marie Gustave LE CLEZIO

Enfant, Jean-Marie Le Clézio vécut un temps au Nigéria parmi les Ibos et les Yorubas. Il découvrit que l’Afrique, c’était le corps plutôt que le visage. Cette vieille femme au corps « fait de rides et de plis, sa peau comme une outre dégonflée, ses seins allongés et flasques pendant sur son ventre, sa peau craquelée, ternie, un peu grise », serait-elle malade ? Il interrogea sa mère, elle répondit : « Non, elle n’est pas malade, elle est vieille. » Ce fut le choc. En Europe, les corps dissimulés par les vêtements étaient exempts de « la maladie de l’âge ». Et le jeune garçon de se demander : « Pourquoi m’a-t-on caché cette vérité ? »

 

A Ogoja, il coula des jours heureux en dépit de la sévérité excessive de son père. Son père, unique médecin de la région, faisait tout « de l’accouchement à l’autopsie ». Il avait vécu,

vingt ans seul en Afrique, quand il fit la connaissance de son fils âgé de huit ans. Le père et le fils resteront l’un pour l’autre des étrangers.

 

« Ce qui est définitivement absent de mon enfance, nous dit J-M G Le Clézio, avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m’a manqué… »

 

Quand le père devenu vieux rejoindra sa famille, il cessera d’apparaître aux yeux de son fils comme une sorte de héros aventurier. Il le verra, à sa grande surprise, comme un exilé malheureux ayant dû renoncer à sa passion, la médecine, et à son pays d’adoption, l’Afrique.

 

«J'ai longtemps rêvé que ma mère était noire, nous dit Jean-Marie Le Clézio. /…/ Puis j'ai découvert, lorsque mon père, à l'âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c'était lui l'Africain.  Cela a été difficile à admettre. Il m'a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre. En souvenir de cela, j'ai écrit ce petit livre.»

 

Le livre raconte la vie du jeune Jean-Marie à Ogoja et analyse son rapport à l’Afrique. Le Clézio croit que « les humains ne naissent pas du jour où ils sortent du ventre de leur mère mais du lieu et de l’instant où ils ont été conçus ». Et lui a été conçu en Afrique. Il s’interroge : « Si je n’avais pas eu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas eu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ? »

 

Le livre constitue aussi un témoignage de l’amour – puissant parce que contrarié – de l’écrivain pour son père. Le médecin avait la vocation chevillée à l’âme et au corps - étonnante anecdote le montrant retraité, à table, découpant un poulet au scalpel. C’était un déraciné. Il avait du quitter son ile Maurice natale dans des conditions dramatiques. Il avait résolument tourné le dos au monde occidental : « Vingt-deux ans d’Afrique lui avaient inspiré une haine du colonialisme sous toutes ses formes. » Mais l’homme contraint par la rigueur administrative de vivre sans sa femme et ses enfants était devenu sombre, violent, redoutable. « Ses colères étaient disproportionnées, épuisantes. Pour un rien, un bol cassé, un mot de travers, un regard, il frappait à coups de canne, à coups de poing ». Son fils éprouve alors  pour lui de la haine mais avec le recul et l’expérience de l’âge, il le comprend mieux. Sa brutalité elle-même lui semble un élément positif de son « héritage africain », la règle des sociétés traditionnelles commandant à l’enfant de ne pas pleurer, de supporter sans jamais se plaindre.

 

Le médecin de brousse avec son Leica prenait de nombreuses photos et J-M Le Clézio y fait beaucoup allusion. Certaines figurent dans l’ouvrage mais pas toujours en adéquation avec celles qui sont décrites. La lectrice aurait aimé voir le cliché représentant la maison d’Ogoja avec son toit de tôle ondulée, son jardin, son allée où était garée la grosse Ford du père puis l’autre maison celle du médecin séjournant en Guyane « une sorte de chalet de planches sur pilotis au bord d’une route vide flanquée d’un seul palmier absurde ».

 

Ce petit livre initiatique une fois refermé, l’envie vous prend de relire un roman de Le Clézio intitulé « Onitsha ». Le jeune Fintan s’y rend en Afrique avec sa mère pour rejoindre le père qui est pour lui un parfait étranger. On retrouve dans le roman des éléments marquants de l’enfance africaine de l’auteur, par exemple la destruction sauvage des termitières assimilées à l’image haïe du père. Par ailleurs des histoires de cannibalisme rapportées par les colons circulent d’un livre à l’autre, ainsi la légende d’Aro Chuku et de sa pierre aux sacrifices humains ou encore d’atroces rumeurs de corps humains dépecés, salés et vendus sur le marché. Mais Le Clézio nous prévient : « Je ne veux pas parler d’exotisme : les enfants sont absolument étrangers à ce vice ».

 

Jean-Marie LE CLEZIO est  né en 1940, à Nice. Il se déclare écrivain de culture mauricienne et de langue française. Prix Renaudot 1963 pour « Le Procès verbal », il a reçu le Prix Nobel de Littérature 2008. Le roman « Onitsha » (1991)  lu à la lumière du texte autobiographique « L’Africain » (2004) accorde au lecteur le privilège de pénétrer dans le jardin secret d’un écrivain ayant longtemps cultivé son mystère. Jean-Marie G. Le Clézio se dévoile et nous convie à une plongée au cœur de son inspiration et par la-même de sa vie.

 

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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