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LANGUE FRANÇAISE ET IDENTITÉS CONFLICTUELLES LE LIVRE D’EMMA, DE MARIE-CÉLIE AGNANT, OU COMMENT RESTER SOI DANS LA LANGUE DE L’AUTRE

par Sélom GBANOU Universität Bayreuth

Publié en 2002, conjointement par les éditions du Remue-ménage à Montréal et par les éditions Mémoire à Port-au-Prince en Haïti, Le livre d’Emma est le récit d’une Négresse du nom de Emma Bratte, née au Grand-Lagon, quelque part dans la géographie insulaire des Caraïbes, qui décide de poursuivre ses études en France - précisément dans la ville de Bordeaux, ancien port d’esclaves -, où elle espère trouver des indices pour une relecture de l’histoire de son identité.

À Bordeaux, Emma se voit, à deux reprises, refuser sa thèse d’ethnologie sur l’esclavage, sujet sur lequel elle voulait écrire un " livre qui, lorsqu’on l’ouvrait, jamais plus ne se refermerait " (p.159). Suite à ce double rejet, Emma, psychologiquement blessée, perd toute raison de vivre, mais fait la connaissance de Nickolas Zankoffi avec qui elle entame un nouveau voyage : vers le Canada, pour un nouvel exil. De cet homme, elle aura une petite fille qui sera assassinée (par elle ?) dans des conditions non élucidées. Ecrouée pour homicide dans un asile de fous, en raison de ses délires et de l’incohérence de ses propos, Emma s’enferme sur elle-même dans un exil intérieur qui l’éloigne du monde et de la langue dominante. Elle refuse de communiquer en français, langue qu’elle maîtrise pourtant très bien, mais en laquelle elle voit plus qu’un outil d’aliénation et de désintégration de son identité, et de l’histoire de sa race.

Attitude extrême de retour sur soi que Nietzsche caractérisait de pathologique, non qu’elle inscrive le sujet dans l’axe dialectique des promesses non tenues du présent, mais parce qu’elle met le sujet dans une impasse qui cherche à se résorber dans la rétrospection amère de son histoire, de tout son passé, et ensuite dans une introspection comme pacte de fidélité à ses propres représentations de l’histoire. Friedrich Nietzsche estime qu’il existe dans toute situation d’impasse identitaire " un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique, au-delà duquel l’être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit, qu’il s’agisse d’un individu, d’un peuple ou d’une civilisation [1] ". Or, dans sa situation de multiexilée, de rêves mutilés, de passé reconfiguré et de non-devenir, Emma incarne à la fois l’individu, le peuple et la civilisation, autant d’entités qui réveillent en elle une conscience interprétative de toutes ses mémoires du passé et du présent. Ainsi, l’Afrique, son origine mythique au destin tragique et son " mauvais sang " - pour reprendre un titre de Tchicaya U’tamsi - à cause de la colonisation et de l’esclavage ; Haïti, avec ses obsédants symboles de la couleur bleue, de la canne à sucre, du cyclone, etc. ; la France, hostile à tout débat contradictoire en ce qui concerne le passé colonial, et enfin le Canada, lieu d’exil comme tous les autres fermés à la grammaire du corps de l’émigré, jaillissent sous formes de bribes, de souvenirs hachés, de propos incohérents, dans un état traumatique poussé qui est la folie clinique au sens de Foucault.

Mais, il y a dans ce pathos un cheminement qui, à l’origine, est d’ordre culturel. Emma n’accepte plus la langue française comme un médium qui la met en dialogue avec elle-même, tant, il est clair qu’elle n’est plus la même personne, l’identité rêvée étant en désaccord avec l’identité vécue. L’administration pénitentiaire sollicite alors les services de Flore, une compatriote d’Emma, pour servir d’interprète, non pour chercher à percer le mystère de ce repli dans le mutisme et le refus de communiquer dans une langue véhiculaire devenue pour la malade un territoire hanté, mais plutôt pour rassembler les preuves de son meurtre, reconstruire les conditions de son émigration. Au docteur qui lui avait demandé de retracer les circonstances de son immigration, Emma attendra des semaines avant de répondre, dans sa langue : " Écrivez, docteur Macleod, notez dans votre calepin : Emma nous est venue d’une colonie de morts-vivants. Lambeau de chair pourrie sur le chemin des bateaux, elle a dérivé jusqu’ici. Mais ce n’est qu’une escale, un jour, elle reprendra le chemin des bateaux. " (p. 27). Emma, personnage " à la fois folle et trop lucide ", se refuse de se laisser interpréter dans une parole interprétative absolue : " quand tu auras tout noté, tu écriras un livre, c’est ça ? Et personne n’aura le droit de douter de tes sources. " (p.32).

Propos rédhibitoires d’une hiérarchisation sociale subjective, dont la conséquence, pour les opprimés, est la perte de tous liens affectifs et de repères avec leur propre Moi - en somme un déracinement psychique et un démembrement social. Emma ne sait plus très bien qui elle est sur l’axe des valeurs socioculturelles. Mi-africaine, mi-haïtienne, mi-française et mi-canadienne, elle vit le drame d’une désintégration permanente et ne semble désormais motivée que par la seule obsession de colmater ses déchirements, afin de retrouver l’unité de son être. Pour y parvenir, elle tente de recycler sa mémoire pour s’y réfugier, forcer l’attention de la culture dominante vers d’autres spécificités. Contrairement à l’exilé classique dont la question fondamentale est, comme le souligne Shmuel Trigano [2] , d’arriver à comprendre en quoi il peut se tenir en dehors de lui-même tout en restant lui-même, comment l’unité compacte des origines a pu s’altérer pour laisser échapper un autre Moi, Emma est animée d’une mémoire suractive, intensément révoltée, qui finit par générer un univers, virtuel certes, mais plus sûr que le réel, où elle savoure ses propres rêves. Cette identité, construite sur la base d’un retour vers l’arrière-bercail, la réconforte dans l’angoisse de l’exclusion depuis le rejet de sa thèse de doctorat. La langue française ne lui donne pas droit à la parole et la confine dans un silence qui ne laisse ou n’autorise la moindre contradiction. Pour ce personnage complexe, habiter la langue du dominateur, la langue de l’histoire du vainqueur, c’est renier une part importante de soi. À la limite, cela reviendrait à se contenter d’un discours de consentement qui concourt à une marginalisation extrême mais subtile. Elle considère, désormais, cette langue comme un outil extérieur à son corps et à sa mémoire. Son corps est une mémoire qui parle le langage de ses origines ouvert à des perspectives plus vastes et plus intimes. Elle se réfère non plus aux livres savants rédigés sur la colonisation et ses corollaires, mais à la mémoire de sa mère Fifie, de sa tante Grazie et de toutes les voix oubliées de son Grand-Lagon natal. La langue française lui apparaît comme un outil de représentation et non de dévoilement, non qu’elle soit impuissante à dire la réalité profonde de celui qui, par contingences historiques, vient l’habiter, mais parce qu’elle est une institution qui joue sur ses idéologies, ses stéréotypes, sa propre histoire ; ce qui rend sceptique sa représentation objective de l’autre.

Le rapport entre Emma et le monde de la modernité et de la civilisation se lit en miniature dans ses relations amoureuses avec Nickolas Zankoffi qui semble avoir un mépris pour son passé. L’amour entre les deux amants n’est qu’un semblant de dialogue dans lequel le seul et unique perdant est Emma, celle qui a tout donné, jusqu’à son corps, contre l’orgueil et le machisme de l’Autre. Elle ne se sent pas aimée du moment que son partenaire n’accorde la moindre importance à son histoire dont les origines remontent aux côtes africaines avant de s’éparpiller aux quatre coins du monde, dans une mémoire nomade, douloureuse et tragique.

Comment [l’homme] peut-il prétendre tant l’aimer si ce qu’elle racontait de son passé représentait si peu à ses yeux ? Même au plus profond de l’amour, le langage d’Emma devait lui demeurer inaccessible. Peut-on aimer sans apprivoiser le langage de l’autre ? (p.97)

Interrogation formulée par Flore la narratrice à propos de l’orgueil de Zankoffi devant les angoisses de sa compagne, mais dont la profondeur induit à sortir du microcosme conjugal pour interroger les relations interculturelles et interraciales sous l’angle de rapports de force. On peut voir, au-delà de l’incommunicabilité entre les deux amants, un processus de faux dialogue entre les différents peuples et, de façon plus politique encore, entre dominants et dominés. L’amour devrait consister en un dialogue en profondeur qui se réaliserait dans un langage autre que le langage codifié et qui demande de considérer l’autre dans ses spécificités historiques et culturelles, dans une abstraction totale de toute idée reçue. La démarche a l’avantage, dans la perspective de rencontre des peuples et des cultures qui constitue le projet littéraire de Marie-Célie Agnant, de mettre au contact de la vérité de l’autre, dans la perspective de Todorov [3] . Emma ne plaide pas pour une reconnaissance de sa différence, mais impose sa différence en assumant d’un côté son histoire qui est celle de tout un pays : Haïti ; de tout un monde : l’Afrique et les Amériques ; de tout un peuple : la diaspora noire ; de l’autre, en revendiquant une mémoire :

Jadis, docteur MacLeod, je veux parler du temps des négriers et de la canne, les négresses vivantes intéressaient les négociants. On nous échangeait contre les armes à feu, contre les pierres à fusil, contre les armes blanches, l’alcool, les métaux. Vous voyez, nous rapportions gros. Tout cela, c’était dans ma thèse. Il fallait, je vous dis, de la bonne sueur de négresse pour féconder la canne, le coton, le tabac ; son ventre, pour porter les bras qui servaient à couper cette canne et récolter le coton ; son sexe pour noyer la rage et violence de toutes ces brutes, Nègres ou Blancs. Mais aujourd’hui, le bois de cette table a plus de valeur que dix négresses, n’est-ce pas la vérité, petit docteur ? (p. 25)

Le drame d’Emma résulte du fait que l’Europe et, plus tard, le Canada, qu’elle a longtemps pris pour amants, l’ont déçue dans sa quête d’identité. L’interprète, après s’être entretenue avec Emma et son amant, la secrétaire de l’asile et le docteur, est plongée dans un désarroi qui va profondément modifier sa vie et le regard qu’elle porte sur elle-même. Elle avoue sa métamorphose en reconnaissant ne plus être " celle dont le savoir et la sensibilité constituent les clefs permettant de trouver la solution à un problème, mais désormais celle qui ne sait pas, qui ne sait plus quelle est sa position dans le monde " (p. 18). Elle s’est sentie renaître en compagnie de celle en qui tout le monde, y compris elle, s’accorde à voir une folle, en quelque sorte contaminée par la folie de sa patiente.

Les hypothèses relativement sérieuses du docteur MacLeod sur l’état d’Emma, la profondeur du silence et du regard de celle-ci, son désespoir muet et la logique dans ses délires ont fini par rendre impuissante l’interprète dans son travail, car profondément confrontée à un être qui n’est pas que parole, mais dynamique incernable de sensations, de sentiments et d’angoisses existentielles qui se meut au travers des mots, des mythes, du geste, de la conscience, de l’inconscient pour créer un mystère qui conduit à une parole singulière. La langue française devient, pour elle aussi, un lieu commun de suspicion qui crée une espèce d’insécurité linguistique, c’est-à-dire la maximisation de l’angoisse de passer pour l’autre dans la langue de l’autre.

La rencontre entre Flore et Emma est un acte de retour aux origines aux effets inattendus. L’interprète est obligée d’entreprendre le voyage aller et retour entre sa langue maternelle qu’elle pratique désormais comme profession, et la langue française dans laquelle, au miroir de sa cliente, elle éprouve un sentiment de désappartenance. Elle découvre que, loin d’être une autre personne dont elle cherche à percer le mystère pour le compte de l’administration pénitentiaire et du médecin traitant, Emma est étonnamment devenue cet autre en elle dont elle n’a jamais soupçonné l’existence, et dont la présence bouleversante conduit, implicitement, à un nouveau rapport à son propre passé, à son histoire. Par les délires pleins de sens de sa cliente, elle perçoit les limites de l’être et de la langue dans un contexte de crise d’identité. Les mots dont elle croit maîtriser le mécanisme et la signifiance semblent porter en creux une histoire et une logique programmées, incapables de décliner les tourments de l’être qui vient les habiter en étranger. " Comment peut-on être soi dans la langue de l’autre ? ". Son rapport à la " folle " se place désormais sous le signe inattendu de la gémellité. L’histoire d’Emma refusant de parler la langue française pour éviter de se faire interpréter loin de ses tourments profonds se révèle être son propre drame.

Le Moi des deux femmes se découvre comme une étonnante fiction configurée aux dimensions d’une histoire décidée par des esclavagistes et des colonisateurs. En écoutant Emma, Flore a fini par entamer un voyage singulier au plus profond d’elle-même, dont elle sort consciente de son flou identitaire, de son exil dans la langue d’une autre altérité incompatible avec son Moi refoulé, dépositaire d’une histoire et d’autres marqueurs d’identité, comme la récurrence de ces bateaux et de cette couleur bleue qu’évoque constamment Emma dans ses délires. Son histoire de descendant d’esclaves arrachés d’un coin inconnu d’une lointaine Afrique, empaquetés sur des navires battant pavillon pour un Nouveau Monde dans lequel ils doivent accepter, de force, une nouvelle identité pour vivre dans une amnésie minutieusement entretenue, remonte soudainement à la surface. Flore découvre son impuissance à traduire en langue française ce qui produit l’angoisse d’Emma dont le délire de la logique (logique du délire et dans le délire) paraît vouloir exprimer une authenticité de son être rompant définitivement avec les idées assimilées.

Quoi qu’il en soit, le destin d’Emma lui offre le miroir privilégié de son identité exiguë prise au piège de ses croyances en l’universalité d’un univers langagier qui a réduit sa propre langue maternelle au rang de langue-outil, sans grande importance. Si l’administration pénitentiaire a eu recours au service de l’interprète, c’est parce qu’Emma se refuse à répondre aux questions, et rejette la langue française comme un incommode habit qui masque le Moi qu’elle veut être. Mais, ce rejet n’est pas un refus de communiquer, puisqu’elle parle sa langue incompréhensible au locuteur de la seule langue française. Dans son entendement, répondre aux questions reviendrait à s’engager dans un dialogue qui réduirait son drame au sémantisme des mots. Ce que les autorités médicales et pénitentiaires nomment " folie " - avec toutes les connotations pathologiques - c’est cet in-su de la langue française qu’elle s’emploie à rendre sonore par la langue de son Grand-Lagon natal. Emma persiste dans une lucidité que les autres ne comprennent pas. " Nous ne pouvons pas exiger que vous vous exprimiez dans une langue que vous refusez " (p. 12) avoue, vaincu, le docteur MacLeod en présentant Flore à Emma. Ce qui va, néanmoins, rapidement créer la fusion entre l’interprète et l’interprétée, c’est le dossier du meurtre établi par la police. Flore y découvre l’absurdité du rapport de cause à effet établi par les journalistes entre la misère de l’île dont est originaire Emma et le meurtre :

Un certain journaliste, qui ne connaît ni l’histoire ni l’emplacement de l’île d’où vient Emma, a décrit le patelin où elle a vu le jour, un lieu nommé Grand-Lagon, dans les Caraïbes. Cet endroit, titre-t-il, n’a rien à envier aux quartiers des lépreux de Calcutta. L’enfance difficile d’Emma a fait la une et la photo de la petite Lola, étalée en première page de tous ces quotidiens. (p.15)

Flore y découvre le fonctionnement des clichés dans la représentation de l’étranger dont elle porte, malgré tout, le statut. Il existe une représentation exagérément subjective de l’étranger, ce " venu d’ailleurs " dont on essaie d’évaluer la morale, la personnalité, par le prisme de ses origines grossièrement caricaturées par l’imagination. Emma Bratte représente une parfaite géographie de l’immigré, cet autre qui incarne l’opprobre et l’étrangeté et qui porte, invariablement inscrite en lui, l’odeur de ses origines. Dans cette logique, aucune investigation ne semble avoir conduit aux conclusions hâtives que l’interprète découvre dans le dossier de sa " sœur ". Le chef d’accusation se noue autour des clichés plus ou moins à la mode, et intimement liés à la couleur de la peau, à l’origine géographique. Pour la plupart des journalistes, il n’y a pas de toute que cet acte ignoble est preuve de la nature brute et sauvage à la limite du primitivisme du Noir, préjugé dont le romancier et cinéaste sénégalais Sembène Ousmane dénonçait le fonctionnement dans son roman Le Docker Noir (1956). Le protagoniste en est un docker sénégalais dans la ville de Marseille en France, qui venait de terminer le manuscrit d’un roman pour lequel, en vain, il tente de trouver un éditeur. Il confie finalement le manuscrit à une célèbre romancière française qui a promis de lui trouver un éditeur. Par un heureux hasard, il découvre que Ginette Tontisane venait de publier en son nom le roman qui se voit décerner un grand prix littéraire. Emporté par la colère, blessé par cet acte d’abus de confiance, il se transporte chez l’heureuse lauréate qu’il tue par mégarde. La suite de l’affaire se devine, le docker est condamné aux travaux forcés à perpétuité au double motif de meurtre et de tentative de viol, derrière lequel se cachent des preuves génétiques de sa culpabilité. Le docker est plutôt accusé d'avoir la peau noire, donc ayant des prédispositions naturelles à l'homicide et aux instincts sexuels incontrôlés. L’argument racial pour juger d’un meurtre est presque un schème classique dans la littérature des opprimés. Il fonctionne comme une identité coupable qui altère le rapport à l’étranger en renforçant la prégnance du stéréotype. Déjà, en 1940, Richard Wright en donnait un témoignage avec son Nativ Son où le héros Bigger Thomas, qui a tué une femme blanche, est condamné par le tribunal correctionnel au motif de l’obsession sexuelle caractéristique de sa race. Quant à Meursault, dans L’Étranger de Camus, il est criminel parce qu’il est arabe. Un mouvement analogue est au cœur de l’œuvre de Marie-Célie Agnant, où le destin des protagonistes est lentement dissous dans le solvant de l’arbitraire et du préjugé qui sert à créer et à entretenir de cruelles catégorisations sociales.

Dans Le livre d’Emma, le raccourci de l’identité de masse utilisé par la presse pour ses scoops est légitimé par les autorités judiciaires qui s’en servent comme pièce justificative dans les dossiers remis à l’interprète pour son information. En effet, la légende qui accompagne la photo d’Emma à côté de celle du corps déchiqueté de son enfant Lola est bien éloquente : " une Noire sacrifie son enfant… Une affaire de vaudou " (p.16). Elle exprime toute cette saisie superficielle de l’autre malgré l’abolition tant criée des frontières et consiste à insérer l’altérité dans des cloisons étiquetées à l’état civil de la fatalité, de la sauvagerie, de l’incivilisation et de tous les avatars comportementaux auxquels est affilié l’étranger.

Flore se rend compte, à travers sa cliente, du drame de la migration. Lentement, les deux personnages fusionnent, et Flore découvre la pertinence de la folie lucide de sa cliente dont elle devient complice, le porte-secret voire la conscience vive comme si, tout un coup, elle se rendait compte de sa culpabilité de trahir une part intime d’elle-même. Emma est plus qu’une parole, c’est une émotion, un voyage au plus profond de soi :

Lumière crue, voix d’une mendiante qui implore, vous commande et vous poursuit. Ainsi me parvient la voix d’Emma qui tranche déjà vif dans ma chair, tandis que ses yeux fouillent en moi pour enfouir son désarroi. Moi, l’interprète, me voici tout à coup muette. Comment traduire le regard et la voix d’Emma ? (p.12)

Si Emma refuse de s’exprimer dans la langue française, qui est son premier territoire d’émigration, ce n’est nullement parce qu’elle a des choses à taire, bien au contraire. Tout le paradoxe est là ; elle se dérobe à cette langue, parce qu’elle a beaucoup à dire qui excède la langue d’une autre histoire. Il n’y a donc pas de raison d’exiger d’elle qu’elle s’y enferme, alors que son for intérieur blessé, invariablement ruiné par les déprimes, " les rêves fracassés sur les trottoirs gelés de l’Amérique " (p.13), aspire à l’explosion totale. La parole d’Emma, c’est l’opacité de son corps, médium qui établit une communication plus intense et plus intimiste par-delà les mots. Avec raison, l’interprète avoue la caducité de son travail en reconnaissant qu’avec Emma, il n’y a pas que des mots à traduire, mais des vies, des histoires, des silences dans lesquels elle compile ses souffrances et les blessures de son âme et de sa mémoire.

La femme, Emma, connaît bien le français. Non pas cette connaissance approximative de ceux qui hochent la tête en reconnaissant des sons ou des mots familiers ; elle sait tout des nuances, mais, déclare-t-elle au médecin alors qu’il s’apprête à la quitter le mercredi suivant, " les bêtes qui hurlent n’empruntent jamais la voix des autres. (p.16)

L’image est récurrente chez la romancière qui accorde un regard particulier dans son roman La dot de Sara [4] où, venue retrouver son unique enfant, la narratrice fait dérouler le film de sa vie dans l’itinéraire peu commode qui l’a conduite de l’insularité caribéenne à l’exil québécois. Obligée d’apprendre peu à peu à vivre une vie autre dans le quotidien montréalais, elle découvre, malgré sa pratique la langue française, à quel point son monde intérieur est différent de celui qui s’impose à elle. La rencontre avec l’altérité se révèle comme une découverte de soi. On y retrouve le motif de filiation psychique autour de laquelle Marie-Célie Agnant a construit son premier roman. Il y a, toujours inscrit dans le for intérieur des personnages, l’urgence d’un retour à soi non comme rejet de l’autre ou encore moins un enfermement, mais comme le refus d’une aliénation absolue. En somme, une manière de préserver le seul héritage qui leur reste ou les hante : la mémoire, cette " île dans l’île ". Cela n’est possible qu’à travers une parole non historicisée, non configurée à porter en elle une histoire tronquée dans laquelle l’étranger est objet. En cela Emma reste fortement convaincue que, par-delà ou en-deça de tout ce qu’elle a appris, il existe un moteur de filiation légitime susceptible de la conduire à son destin.

La question identitaire chez Emma n’est pas la revendication d’un emblème, d’un hymne ; c’est simplement le refus des a-priori qui construisent l’humanisme sur fond de subjectivisme et de préjugés. Le sentiment de vivre la langue française dans ses catégorisations l’amène à cette question : " Comment être Soi en francophonie ? ", cette République de plus en plus exigeante qui élabore sa constitution sur le mode de centre et de périphérie. Cette République aux ambitions si grandes nécessiterait une territorialisation nouvelle dans laquelle se redéfiniraient les frontières de l’Autre, pour développer un réalisme social dans lequel s’estomperait tout mécanisme d’inhibition des différences. Toute la lucidité de la folie d’Emma est là, qui contamine Flore.

[1] Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, II, Paris, Gallimard, Folio-essais, 1874, p. 97.
[2] Shmuel Trigano, Le temps de l’exil, Paris, Payot, 2001, p. 63-65.
[3] Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1989.
[4] Marie-Célie Agnant, La dot de Sara, Montréal, Les Editions du remue-ménage, 1995.

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