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L'ASSASSINAT D'ANTOINE SIGER, MAIRE DE FORT-DE-FRANCE (fin)

   Dans la première partie de ce texte, j'ai expliqué comment par pur hasard (ma rencontre avec cet érudit qu'était feu Félix-Hilaire Fortuné au sein de la rédaction d'ANTILLA), j'avais appris l'existence d'un arrière-grand-père, Julien Confiant, directeur du journal "LES COLONIES" à la suite de Marius Hurard, journal républicain et "mulâtre", farouchement anti-béké et opposé, dans le Saint-Pierre d'avant l'éruption de 1902, à l'organe de la caste blanche, "LES ANTILLES". Conseiller général au tournant du 20è siècle, à une époque où cette collectivité était la seule de la Martinique, l'homme Julien allait se rapprocher progressivement des Békés jusqu'à devenir l'ami d'un certain Charles Gouyer. Rien d'étrange à cela puisqu'il y a toujours eu au sein de notre histoire des alliances ou des compromissions entre gens de classes différentes. Jusqu'à ce jour d'ailleurs...

   Rien d'étrange sauf que Julien Confiant était un bretteur émérite qui prenait plaisir à piquer ses adversaires dans son journal de façon à les pousser à le provoquer en duel. Fin manieur d'épée, fine lame plutôt, il gagnait la plupart de ses combats et fut expulsé en Guyane par un gouverneur, puis à son retour en Martinique, recommençant à être turbulent, expulsé en Dominique par un autre gouverneur, île où il décéda. Au retour de son cercueil sur le port de Fort-de-France, une foule bouscula les gendarmes à cheval, exigeant qu'on ouvrit le cercueuil pour vérifier qu'il s'agissait bien de cet emmerdeur de Julien Confiant et non une énième ruse de ce dernier. Ce qui fut fait...

   Avec pareil pedigree, je compris qu'on fit silence sur sa personne au sein de ma famille, mais énigmatiquement Félix Hilaire Fortuné m'avait lancé sur une piste : l'assassinat d'Antoine Siger le 29 avril 1908, à 17h, le jour même de son élection en tant que maire de Fort-de-France. Et cela dans la mairie, au premier étage de cette dernière, dans le bâtiment qui de nos jours sert de théâtre. Il faut savoir qu'entre temps les deux compères, Gouyer et Confiant, avaient créé un nouveau journal pour sceller leur alliance, "COMBAT", dont le béké était le gérant et le "chaben" le rédacteur en chef. Ce journal avait tiré à boulets rouges contre le candidat Siger tout au long de la campagne électorale et ses patrons furieux de l'élection de ce dernier avaient rameuté une bande de partisans surexcités, parmi lesquels des voyous aguichés grâce à des dame-jeanne de rhum, qui investirent le hall de la mairie. Cette racaille menaçant d'envahir le bureau du nouvellement élu, celui-ci s'avança sur le balcon intérieur du premier étage pour tenter de les calmer. Soudain, une balle partit d'un browning et tua Siger sur le coup ! Cette balle provenait de l'endroit où se tenaient Charles Gouyer et Julien Confiant lesquels étaient en train de brailler pour exciter leurs nervis. Un maire assassiné le jour même de son élection, ce n'est quand même pas courant ! Les experts en balistique déclarèrent que le tireur était Gouyer qui fut incarcéré et jugé.

   Or, à mon gran dam, ni dans la mémoire de ma famille ni dans les archives, je ne trouvais de traces précises de cet incroyable incident politique. Jusqu'à ce que Daniel Picouly publie, en cetre année 2015, un formidable roman sur la participation de son grand-père à la Première Guerre Mondiale, "LE CRI MUET DE L'IGUANE" (éditions Albin Michel). D. Picouly est cet écrivain, de père martiniquaise et de mère française, qui a connu un succès sans précédent avec "LE CHAMP DE PERSONNE" en 1995. Depuis lors, il a publié une vingtaine d'ouvrages, tous se déroulant dans l'Hexagone, si bien qu'il a été considéré comme un écrivain hexagonal d'origine martiniquaise. Mais avec ce roman, Daniel Picouly fait une entrée fracassante dans notre littérature comme je le montrerai dans un autre article. Pour l'heure, je veux parler de la quarantaine de pages dans lesquelles il traite de l'assassinat d'Antoine Siger. Sans prétendre que la littérature est supérieure à l'histoire, je crois que tout étudiant en histoire de la Martinique devrait lire ce roman ou à tout le moins les passages concernant cet événement. Du grand art !

   Pour ne pas déflorer l'ouvrage, je me contenterai d'en citer quelques passages édifiants :

   . "Gouyer écume : "Rien que des nègres ! des francs-maçons ! Ils vont nous bouffer ! Il faut faire place nette !...Rendez-vous à 3h et demie au kiosque de José, on ameutera. Il nous faudra nos Noirs...Confiant s'en occupe."

   . "Au kiosque Ivanès on débonde le premier tonneau. Sugar Coco, havane au bec et nerf de boeuf à la main, glisse un clin d'oeil à Théophraste, un jeune mulâtre étudiant en médecine et aspirant journaleux à COMBAT. Confiant, le rédacteur en chef du journal, lui a demandé de veiller sur lui pour qu'il puisse raconter ce qu'il voit."

   . "Antoine Siger doit refluer dans la salle des pas perdus sous la poussée d'une meute vociférante hérissée d'ustensiles divers, qui dégage des vapeurs de rhum jusqu'au cintres. En tête, dans le rôle de meneurs : Labat, Gouyer et Confiant, suivis par quelques comparses notables, Félix Sainte-Rose, Castelly, les frères Mauconduit."

   . "Les amis de Gouyer, Confiant en tête, jurèrent à tour de bras, sur leur honneur, la tête de leurs enfants et une dame-jeanne, que c'était ainsi et pas autrement que les choses s'étaient passées."

   . "Le 21 juillet 1910, après trente minutes de délibérations, Charles Gouyer fut acquitté".

   Je comprenais mieux maintenant, à travers ces pages palpitantes__la description de l'assassinat d'Antoine Siger est un véritable morceau d'anthologie__pourquoi dans ma famile, on avait fait silence sur mon arrière-grand-père. Un vieil oncle m'avoua que la balle avait tout aussi bien pu partir du revolver de Julien Confiant vu que ce dernier et Charles Gouyer étaient côte à côte au moment du tir. Mais il était, en ce tout début du 20è siècle, moment où la caste blanche était encore toute puissante,  plus facile de faire acquitter un Béké accusé de meurtre qu'un homme de couleur. Et quel meurtre ! Celui d'un maire démocratiquement élu le jour même de son élection !

   J'ai longtemps caressé l'idée de consacrer un livre à Julien Confiant. C'était avant de lire "LE CRI MUET DE L'IGUANE" de Daniel Picouly. J'y renonce désormais, incapable que je suis de faire mieux que ce dernier. Et à vrai dire pas très fier de mon cher ancêtre...

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