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L’autonomie sans le dire : des symboles, des gestes, des coups de menton. C’est tout.

Yves-Léopold MONTHIEUX
L’autonomie sans le dire : des symboles, des gestes, des coups de menton. C’est tout.

Jean-Marie Nol me permettra d’emprunter à sa tribune parue dans Madinin’art, Vers un statut d’autonomie pour la Guadeloupe sans le dire. Il fait une description honnête de l’embarras où se trouve la Guadeloupe qui n’est pas éloignée de celle de la Martinique, sauf que cette dernière prétend jouer les pionniers en voulant montrer le chemin aux autres DOM. Le geste de quitter en premier le statut départemental ne va pas au-delà d’une coquetterie sémantique, tant le changement est ténu. Au vu des résultats, on comprend les réticences de la Guadeloupe à suivre ce chemin. Autre geste, on sait que, quitte à inverser le calendrier, les historiens martiniquais sont quasiment parvenus à convaincre que, « par les seuls moyens » des esclaves martiniquais, ces derniers ont imposé la suppression de l’esclavage dans les DOM. Un mois cependant après la signature, en France, du décret d’abolition ; façon d’essayer de rattraper l’avance prise par la Guadeloupe avec Louis Delgrès.

Reste que dans les deux départements français des Antilles, on tire dans les deux sens sur la corde politique. Tantôt dans le sens de la « différentiation » et du nationalisme, ce qui autorise à peu de frais tous les coups de menton, tantôt dans le sens de l’assimilation et de la continuité territoriale, auquel on s’accroche comme les kolrochs de nos rivières.

Tel que rapportés par l’auteur, les considérants du congrès de Guadeloupe sont l’expression de généralités auxquelles il serait bien difficile de ne pas souscrire. Autant de questions relatives au « développement et à la gouvernance locale, aux limites de la décentralisation et du cadre actuel, à la notion de différenciation territoriale, à une meilleure et une plus large prise en compte de la réalité et des besoins, à la domiciliation et l’exercice des responsabilités locales ». L’évocation de ces questions et la difficulté de leur donner un contenu plus concret quoiqu’elles soient dites « fondamentales » et « connues », traduisent de la part des élus un embarras incontestable qui rappelle le dilemme de l’Âne du Buridan.

Les choses sont plus claires lorsqu’il s’agit d’énoncer les acquis de la départementalisation qui a pu éradiquer « la misère coloniale : paludisme, pian, tuberculose, malnutrition, pas d’accès au soin, analphabétisme, pauvreté endémique, inégalités sociales ». La Martinique n’aura pas la maladresse de se livrer à cet honnête exposé des faits, sachant qu’il serait sans aucun doute inapte à convaincre les populations d’inverser l’orientation statutaire. Dans l’autre plateau de la balance on n’ose pas clairement reconnaître que le chômage et « l’exil » sont les conséquences du mal économique endémique des départements d’Outre-Mer, lesquels sont inséparables des progrès sociaux. Il est bien plus commode, de la part des élus des 2 îles, d’y voir les tares du seul colonialisme. La confusion des performances et des insuffisances ferait de la Guadeloupe un département « hors norme », ce qui est une évidence. Ce paradoxe donne en plus à la Martinique l’illusion d’être une collectivité qui ne soit pas un département. Sauf que les deux collectivités se retrouvent à la même table au moment des délégations budgétaires.

On ne sait pas (ou on ne sait que trop) ce qui doit l’emporter entre le regret d’être des collectivités françaises hors norme et la volonté d’instaurer des normes locales. Toute la difficulté réside dans le choix, ou plutôt le vœu, entre la « différenciation » de l’article 73 et « l’autonomie » de l’article 74. Il s’agit finalement de savoir quel cadre convient à la prise en charge du vieillissement bien réel de la population, de la résorption du chômage et de la gestion des forces vives.

L’autonomie exige l’avènement d’une économie qui conduirait, à moins d’assistanat déguisé maintenu par mansuétude, à l’abaissement du niveau de vie, au bas mot, de moitié. Il ne s’agit pas d’y voir une conséquence punitive ou un épouvantail destiné à faire peur. C’est plutôt le résultat mécanique de l’accession au niveau de responsabilité qu’implique l’autonomie « nationaliste ». La diminution par deux des salaires, ce serait sans doute aussitôt le début des charters à destination de la Métropole, lesquels ne concerneraient pas seulement les jeunes. Le record de plus de 20 000 départs dans moins de 10 ans obtenu sous les mandatures de la Région et de la CTM pourrait être pulvérisé. On peut parier que les fonctionnaires les plus « nationalistes » ne seraient pas les derniers à se bousculer à l’aéroport Aimé Césaire. On ne peut mieux dire que de façon instantanée, le taux de vieillissement de la population s’en trouverait multiplié.

Que les Antillais français ne soient pas prévenus de ces difficultés inhérentes à l’autonomie, des renoncements à envisager et de l’effort à effectuer, cela constitue au mieux une tromperie par omission. Au pire, les Martiniquais et les Guadeloupéens sont en présence d’une tentative d’escroquerie politique exprimée an ba fey, là-bas, par des gestes et des symboles, ici.

Fort-de-France, le 6 juillet 2019

Yves-Léopold MONTHIEUX

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