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L'autonomisme martiniquais ou l'art de la reculade à répétition

   La Martinique n'est pas à un paradoxe près : en effet, quand elle était une colonie (avant la loi de départementalisation/assimilation de 1946 donc), elle était...autonome. Elle et ses "sœurs" françaises d'Amérique disposaient, par exemple, de leur propre banque et de leur propre monnaie, le franc antillo-guyanais. Non seulement elle était autonome, mais, dans le même temps, étroitement reliée à la Guadeloupe et à la Guyane parce que la France avait décidé d'y installer le siège de ses principales administrations et cela depuis des lustres. D'ailleurs, le Conseil général jouissait de prérogatives au moins égales, sinon plus larges que l'actuelle CTM (Collectivité Territoriale de Martinique). La loi de 1946, rapportée à l'Assemblée nationale par le député, alors communiste, Aimé CESAIRE, a donc mis brutalement fin à l'autonomie de la Martinique (et des autres territoires qualifiés jusque-là de "vieilles colonies"). C'est si vrai que la majorité de la caste békée se montra hostile à cette loi, y voyant un danger pour son omnipotence, la "métropole" pouvant désormais fourrer davantage son nez dans les affaires martiniquaises et y étendre ses lois (Sécurité sociale, salaire minimum etc.). Mais il n'y a pas que les riches planteurs et usiniers blancs créoles à s'être opposés à ladite loi : en Guadeloupe, le député (noir) Paul VALENTINO vota contre elle, devinant qu'en dépit des importantes avancées sociales qu'elle apporterait, celle loi serait mortifère à long terme pour nos pays. Son argument principal : rien s'agissant de l'histoire et de la géographie ne pouvait justifier une telle loi.

   Or, qu'est-ce qu'un homme politique, sinon quelqu'un capable d'avoir une vision et qui dit vision dit capacité à considérer les choses non pas dans leur immédiateté, non pas dans les deux, trois ou cinq prochaines années, mais bien sur vingt, voire trente ans. Très rares furent et sont les hommes politiques antillais à avoir eu une vision et VALENTINO, injustement méconnu aujourd'hui, fut de ceux-là. Il fut en tout cas plus visionnaire que CESAIRE. Alors bien sûr, on viendra nous dire qu'avant la loi de départementalisation, la majorité des gens vivaient dans des cases sans eau ni électricité, que l'accès au soins était difficile, que les enfants n'allaient pas à l'école au-delà du Cours Moyen 2è année, qu'il n'y avait ni Sécurité sociale ni allocation-chômage etc..., cela est vrai, mais à Barbade, Sainte-Lucie, Saint-Vincent ou Grenade aussi. Or, sans aucun Papa Blanc ni Mère Patrie européenne, sans loi d'assimilation, ces pays, comparables aux nôtres à tous points de vue, on su, au fil des décennies, avec beaucoup de difficultés certes, progresser, se développer, construire des routes, des écoles, des hôpitaux etc. et donner un niveau de vie relativement correct à leurs populations.

   D'aucuns objecteront qu'hormis Barbade, toutes les îles qui nous entourent sont sujets à une très forte émigration parce qu'elles "prennent du fer". Sans blagues ! Et Les 350.000 Martiniquais installés en France à partir de 1960 et du BUMIDOM, ce n'est pas de l'émigration peut-être ? Ce n'est pas de l'émigration forcée faute de trouver du travail en Martinique ? Il y a quasiment une deuxième Martinique, démographiquement parlant, dans l'Hexagone et si la loi de départementalisation/assimilation avait été si bénéfique qu'on le dit, cela ne se serait pas produit. Donc penser que cette loi de 1946 nous a été bénéfique, sur la longue durée, et nous a mis en meilleure position que nos voisins caribéens est non seulement un leurre, mais une contrevérité. Sur le court terme, oui, cette loi, nous a permis de les laisser loin, très loin derrière nous, mais sur le long terme (elle a tout de même 70 ans, cette loi), elle nous a placés dans une impasse. Une impasse totale. Nous sommes arrivés à une situation ubuesque dans laquelle, pour ne prendre que ce seul exemple, notre taux de couverture des importations par les exportations est à peine de 13%. Autrement dit, la Martinique est en état de faillite. Elle ne survit que grâce aux constantes perfusions financières franco-européennes qui forcément se tariront un jour. D'ailleurs, lors de sa récente visite chez nous, Jean-Luc MELENCHON, pourtant peu suspect d'esprit colonialiste, a eu ce lapsus révélateur : "La France ne pourra pas éternellement vous soutenir...heu...je veux dire que...". Trop tard ! L'inconscient venait de parler. Le candidat à la présidentielle dit vrai : il faut nous préparer dès à présent à "vivre sur le poids de notre corps" même si nous avons l'impression que la situation actuelle demeurera telle quelle éternellement. En effet,nous avons grosso modo 40% de notre population qui vit relativement bien (quoique surendettée) et 60% qui vit plutôt mal, voire très mal pour certains (avec une moyenne de 700 euros mensuels). Conclusions : nous dansons sur un volcan.

   Il y a donc urgence à chercher les voies et moyens de sortir de cette dangereuse situation et l'Autonomie aurait pu être un moyen de réorienter notre économie, de définir de nouvelles priorités et de poser les bases d'un nouveau contrat social. A condition d'aller voir comment font les régions ou les nations autonomes. Ce qu'aucun parti dit autonomiste n'a jamais fait ! Car nous n'allons pas réinventer l'eau chaude. Il y a cent exemples de nations autonomes de part le monde que ce soit sur le continent américain (Puerto-Rico, La Nation Lakota aux Etats-Unis ou les Eskimos de l'état du Nunavut au Canada), sur le continent européen (Ecosse, Groenland, Pays basque, Galice, Catalogne), sur le continent asiatique (Tibet et Xin-Kiang en Chine, états de l'Inde) mais, hélas, pas sur le continent africain (d'où les tensions, voire les guerres en Casamance, région sud du Sénégal, dans l'Azawad, région nord et peuplée de Touaregs du Mali ou encore au Cameroun anglophone). En tout cas, l'exemple des différentes nations autonomes peut nous être utile, sans copier qui que ce soit puisqu'à chaque pays correspond une trajectoire historique particulière.

   Or, que constatons-nous ? Qu'à chaque moment de crise historique, nos grands autonomistes "ont fait derrière", comme on dit en créole, on battu en retraite, et se sont couchés devant le Papa Blanc. Que ce soient lors des événements de Décembre 59, de l'affaire de l'OJAM, de la crise de février 74 ou celle de la banane lorsque les planteurs occupèrent l'aéroport (cf. l'excellent ouvrage de Guy FLANDRINA, Les Bananiers de la République), ils n'ont jamais essayé d'en profiter pour faire avancer quelques pions autonomistes sur l'échiquier politique. Le comble de l'ignominie a été l'autopsie suspecte d'ILMANY, ce jeune homme qui, pendant les événements de Février 74, avait été retrouvé tabassé à mort sur une petite plage rocheuse du Lorrain. Il ne faisait et il ne fait aucun doute pour personne qu'il s'agit là d'un crime d'Etat c'est-à-dire commis par les forces qui ne peuvent être actionnés que par lui, mais nos autonomistes n'ont pas eu le courage de le dénoncer. Au contraire, ils ont cautionné une autopsie déculpabilisatrice afin, dirent-ils, de ne pas "envenimer la situation", ce qui a bien arrangé l'Etat en question. Il est vrai que les même avaient déjà baissé leur culotte lors de l'assassinat par les CRS de trois jeunes Martiniquais en Décembre 59 alors même qu'une résolution avait été votée à l’unanimité par les élus du Conseil général, toutes tendances confondues. Le 24 décembre 1959 au matin, ceux-ci demandèrent en effet "que des conversations soient entamées immédiatement entre les représentants qualifiés des Martiniquais et le Gouvernement pour modifier le statut de la Martinique en vue d’obtenir une plus grande participation à la gestion des affaires martiniquaises".

   Evidemment, cette belle résolution demeura lettre morte car nos Autonomistes ne firent rien, absolument rien, pour essayer de lui donner une traduction concrète. L'emprise assimilatrice se renforça même après 1959 et la Martinique du attendre comme n'importe quelle région du territoire hexagonal la fameuse loi dite de décentralisation ou Lois DEFERRE de 1982 (sous le gouvernement de Pierre MAUROY) pour voir le carcan parisien se desserrer un petit peu. D'ailleurs, toutes les autres avancées décentralisatrices qui ont été obtenues par la suite (avancées modestes à cause du caractère farouchement jacobin de l'Etat français depuis la Révolution française) sont venues de l'Hexagone et pas d'un quelconque combat autonomiste mené à la Martinique. La Corse qui ne se trouve qu'à quelques encablures du continent est plus autonome que la Martinique ! Et les Corses n'ont jamais cessé de grignoter du pouvoir, année après année, décennie après décennie. Aujourd'hui, par exemple, l'Assemblée de Corse a voté un texte qui stipule que toute personne voulant acquérir un terrain se doit d'avoir vécu les 5 dernières années en Corse. En Martinique, n'importe qui peut acheter n'importe quel terrain sur Internet depuis n'importe quel endroit du monde sans avoir jamais mis les pieds dans l'île aux fleurs !!! Vive l'Autonomie, n'est-ce pas ? 

   Le clou, le pompon de la reculade en matière d'autonomisme fut évidemment le fameux "Moratoire" décrété par Aimé CESAIRE au lendemain du vote massif des Martiniquais en faveur de Valéry GISCARD D'ESTAING lors de l'élection présidentielle de 1981 alors que l'Hexagone venait d'élire François MITTERRAND. Reculade qui suscita la colère dévastatrice du militant indépendantiste Guy CABORT-MASSON qui, pastichant la fameuse "LETTRE A MAURICE THOREZ" du même CESAIRE adressé en 1956 au secrétaire général du PCF en 1956 suite à l'invasion de la Hongrie par l'Union soviétique, écrivit une "LETTRE A AIME CESAIRE" restée célèbre. Car rappelons les mots du Nègre fondamental en ce 29 mai 1981, dans la cour de la mairie de Fort-de-France, quand il prononça le fameux « Discours du Moratoire » : « Nous sommes en train de nous séparer du peuple, il faut que nous mettions une sourdine à la revendication institutionnelle, il faut que l’on parle d’avantage des problèmes de tous les jours » affirme le chantre de la négritude. « Camarades, vous savez ce qu’est un moratoire ? C’est un arrêt provisoire, c’est une suspension. Je n’ai pas dit suppression, j’ai dit une suspension… Je proclame ce soir et jusqu’à nouvel ordre, je proclame solennellement un moratoire politique, concernant le problème du statut juridique ».

   On aura compris qu'en Martinique, nos autonomistes sont faits en chrysocale. Leur mot d'ordre n'est qu'un hochet qu'ils agitent de temps à autre pour se donner une contenance, leur unique objectif étant de se faire élire conseiller, maire, député ou sénateur et de bénéficier des avantages afférents à ces différents postes politiques. Le "peuple" et la "nation", mot dont ils se gargarisent sur les tréteaux électoraux, attendront. Jusqu'à quand ?

   Jusqu'à lanné kannel...

Commentaires

Pierre Carpentier | 22/12/2016 - 12:56 :
Le 2 juin 1981, moins d’un mois après l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, l’écrivain Guy Cabort-Masson adressait cette lettre à Aimé Césaire. 35 ans plus tard…cette missive au réalisme fielleux a encore droit de citer dans « le ladja de dupes » qui rythme la Martinique. Guy Cabort-Masson indépendantiste, A Aimé Césaire, Député-Maire français Président du P.P.M. Aimé Césaire, Il me serait facile d’articuler tant à votre égard qu’à l’égard du Parti Progressiste Martiniquais tel que vous le portez à bout de bras, une longue liste de griefs et de désaccords.[1] Nous ne vous ferons pas l’injure de vous imputer entièrement l’adoption de la Loi du 19 Mars 1946 par l’assemblée coloniale française. De cette loi vous ne fûtes que le Rapporteur. Vous ou un autre peu importe, la bourgeoisie et les communistes français auraient toujours trouvé un esclave domestique de service pour ce faire. Vous ne fûtes là qu’un jouet du destin. Jouet parvenu à la suite d’une longue tradition remontant à Victor Schoelcher, ce capitaliste intelligent qui voulait ardemment l’assimilation.[PAGE 31] A sa suite, ce fut l’idéal adopté par les Mulâtres après qu’ils furent écartés de la production locale par les Békés usiniers (1880-1900). Les Mulâtres, pour amener la population à désirer cette assimilation, ont tout fait pour blanchir les cerveaux nègres dans ce dressoir appelé Ecole publique. Le hasard donc et votre talent firent le reste en ce mois de Mars 1946. Votre talent certes car face à la prétention du PCF et des Gaullistes à phagocyter notre pays, il y avait matière à opposition. Opposition de quelques intellectuels courageux groupés autour du Manifeste de Légitime Défense qui dénonçait l’hypocrisie de l’assimilation depuis des décennies. Opposition proche de vous de votre collègue Valentino qui affirmait que rien, ni l’histoire, ni la géographie ne pouvait justifier cette départementalisation contre nature. On pourrait admettre que ces étudiants de Légitime Défense et que M. Valentino le Guadeloupéen ne faisaient pas le poids face à la volonté coloniale française. Pourquoi alors, M. Césaire, n’avez-vous pas tenu compte des MORTS ? Ces morts, ces torturés, ces suppliciés qui témoignaient incontestablement du cannibalisme français, gaullistes et communistes mêlés, Ces MORTS de BASSIGNAC en 1945, Ces MORTS de SETIF en 1945, Ces MORTS de MADAGASCAR peu après en 1947. Dans ce moment leur visage apparaît en filigrane dans la pâte même du système comme l’obsession de l’échec de la France incapable de générosité et de notre humiliation dans l’assimilation. Vous avez poussé l’indifférence jusqu’à être spectateur impassible de tout ce qui fait la grande saga du monde moderne. De 1945 à nos jours, ce qui caractérise le monde c’est d’abord le prodigieux mouvement pour la dignité et la souveraineté nationale. Mouvement accompagné de sacrifices colossaux. On dirait que tous les peuples, sauf celui qui a l’honneur de vous avoir comme premier leader, ont épousé la simple thèse de Hô Chi Minh à savoir : « Le bien le plus précieux c’est l’indépendance. » Pour cela les peuples [PAGE 32] se sont lancés, impavides, dans une gigantesque épopée. A commencer par le peuple indochinois qui a subi la barbarie française puis US. Héroïque peuple algérien qui n’a pas lésiné sur son sang, sa jeunesse, ses paysans ! Héroïques peuples de Guinée, Guinée Bissau, Angola, Mozambique, Zimbabwe, Kamerun, Namibie, Azanie… ! Plus près de nous c’était Fidel Castro, son frère, leurs fiancées, une douzaine de companeros armés de la soif de dignité contre l’occupation étrangère. Même ceux que l’on taxe volontiers de réactionnaires ont apporté leur contribution à la conquête de la dignité : Bourguiba, le Roi Mohamed V ont été au bagne pour leurs actions émancipatrices. Vous vous êtes satisfait de la douillette vie de parlementaire français tout juste satisfait de prononcer quelques discours d’autant plus brillants qu’ils n’empêchaient en rien l’entreprise de décervelage de la population martiniquaise. Ces dernières décennies ont établi une loi de la décolonisation irréfutable : dans toutes les colonies les leaders, petits-bourgeois ou grands, ont eu à choisir entre le ventre et l’âme. Ils ont choisi l’âme, la liberté politique collective sans laquelle la liberté individuelle n’est qu’illusion. La Martinique est le cas particulier qui vérifie cette loi. Ne faut-il pas voir ici une corrélation nette entre votre leadership incontestable et notre alimentarisme « honteux » ? Vous êtes rebelle.. à cette loi de la décolonisation. Vous êtes le seul leader du « Tiers Monde » à demeurer un indécrottable valet de l’Etat français quel qu’il soit. Il a fallu le cynisme, l’arrogance de Giscard d’Estaing et de ses sous-fifres Stirn et Dijoud, pour vous arracher quelque cri anticolonialiste. Ce furent vos déclarations à Paris Match et au Journal Guadeloupéen. Petit cri qui fit naître bien des illusions au sein des Martiniquais en lutte pour l’Indépendance nationale. Etait-il donc possible que vous vous écartiez enfin [PAGE 33] de votre négritude métaphysique pour vous occuper de la nation martiniquaise ? Vous alliez même jusqu’à constater l’échec de la départementalisation. Votre échec ? Non, et prudemment, vous tirez votre épingle du jeu colonial. Ce seraient les Français, attention, pas tous, la Droite ! la seule responsable! Certes le devoir du colonialiste est de coloniser, mais le peut-il sans la neutralité ou/et le zèle des élites du pays colonisé ? La France pourrait-elle maintenir son emprise, appliquer sa politique rétrograde s’il n’y avait la complicité des élus de tout acabit ? l’histoire de la décolonisation est précisément l’histoire des élites ayant refusé de jouer le jeu du colonisateur. Vous n’en fûtes pas, de ces élites dignes. Ici comment taire notre déception ? Vous n’avez aucune CONSCIENCE NATIONALE. Vous êtes et n’avez été qu’un universaliste noir désincarné. Un adepte de la négritude qui, en son temps des années 30-40, était idées révolutionnaires mais qui, maintenant, à l’époque nationalitaire, se trouvent totalement dépassées. En somme un fossile maintenu en vie par les progrès de la médecine occidentale impérativement appliquée aux colonies. A la lecture de vos dernières déclarations dans Paris Match et le Journal Guadeloupéen, et à la suite de la chute de Giscard d’Estaing, on attendait de vous et du PPM « une autocritique probe » et« pas un reniement ». Toutes vos déclarations depuis le 10 Mai 1981 ne révèlent « Qu’entêtement dans l’erreur, persévérance dans le mensonge; absurde prétention de ne s’être jamais trompé; bref chez des pontifes plus que jamais pontifiants une incapacité sénile à se déprendre de soi-même pour se hausser au niveau de l’événement et toutes les ruses puériles d’un orgueil sacerdotal aux abois. » Depuis le 10 mai 1981, une avalanche de mensonges s’est abattue sur la Martinique. Mensonge pour justifier un reniement, le reniement de la nécessité de la lutte de libération. Camille Darsières, le 23 mai, donne le ton. Ayant cru superflu de constamment [PAGE 34] rappeler le combat des couches laborieuses, le P.P.M. a commis l’erreur de croire possible de passer à un stade supérieur : la lutte de Libération Nationale. Alors, le langage est devenu par trop abstrait. A peine de se couper des masses, il faut donc, REVENIR AUX PROBLEMES QUOTIDIENS qui se posent aux pères et aux mères de famille, autant pour les aider dans leurs luttes de tous les jours que pour faire que ce qu’ils acquièrent par leur propre effort, ne soit accaparé encore par le Pouvoir. Le P.P.M. avait-il jamais pris en charge la lutte de libération ? Un observateur étranger pourrait croire et imaginer un Darsières revenant du maquis et posant les armes comme naguère les maquisards du Venezuela. Il aurait peine à croire que Darsières et le P.P.M. ne parlaient qu’épisodiquement de libération nationale. Le P.P.M. n’a jamais décollé des « problèmes quotidiens » Comme tous les maires et autres élus. Particulièrement le P.P.M. à Fort-dxFrance ne s’occupe que de circulation, silo à voiture, Mairie à reconstruire, caniveaux à couvrir, employés à ne pas trop licencier, cathédrale à réparer, bref l’autogestion du budget colonial. Le plus plat alimentarisme! C’est précisément parce que, comme les autres élus, vous n’avez rien été d’autre que pourvoyeur en alimentarisme qu’il n’y a jamais eu lutte de libération nationale sérieuse. « Bref, dit Darsières, il faut reprendre et intensifier le combat pour la restauration des libertés publiques. » Quelle liberté publique n’existe pas en Martinique ? La liberté d’un quelconque dirigeant de droite ou de gauche a-t-elle été sérieusement entravée ? Non. Ils ont pris si peu de risques politiques. Sera-ce une liberté de plus que de voir plus souvent à la télé, sur France-Antilles, nos assimilés de gauche à côté de ceux de la droite traditionnelle ? Discours identiques à quelque nuance près. Relayant le cocorico des Giscardiens, le P.P.M. a outrageusement développé le mythe du raz-de-marée électoral en faveur de Giscard. Vous déclarez avoir eu « honte » pour les Martiniquais. Nous prenez-vous pour des gens sans mémoire? Quelle élection présidentielle ne s’est effectuée [PAGE 35] sans une écrasante majorité des VOTANTS pour le Président en place.[2] Avez-vous eu honte lors du raz-de-marée en faveur de De Gaulle, Pompidou, puis Chaban, puis Giscard… Il y a lieu d’avoir honte lorsqu’un seul Martiniquais vote, quelle que soit l’élection en cours, car toute élection est voulue par le colonialisme et au profit du colonialisme. La preuve est que nos élus, tous, sont de par leur fonction et pouvoir sous tutelle, des agents de l’alimentarisme colonial, des agents de l’Etat français. Lorsqu’on vote à 90 % pour Césaire, Gratiant ou Marie Jeanne… on ne fait que légitimer l’Etat français. Alors comme cela, lorsqu’un alimentaire[3] vote pour Césaire, Monsieur est content. Mais si ce même alimentaire vote à droite, il a honte ! Chez les VOTANTS il y a deux camps : il ne faut plus dire assimilationnistes de droite et assimilationnistes de gauche mais bien « alimentaires de gauche » et « alimentaires de droite ». Allant plus au fond, voyons pourquoi vous avez eu honte. Votre électorat, que vous croyiez sain, a eu rigoureusement le même comportement que celui de Maurice ou Renard que vous croyiez manipulé et malsain. En effet ces deux réactionnaires avaient appelé à voter Chirac, ce fut Giscard qui sortit. Vous aviez appelé à voter Mitterrand et c’est encore Giscard qui sortit de la boîte. Vous avez été alors paniqué. Le danger passé, votre « honte » a vertueusement explosé. Le colonialisme, par l’intermédiaire des masses livrées à son pouvoir, manipule les élites. S’il faut avoir honte de quelqu’un, ce n’est pas des masses mais bien des élites. [PAGE 36] Incroyables élites qui, par une pirouette, gardent leur bonne conscience en montrant du doigt « le peuple » : « Que peut-on faire avec un tel peuple d’alimentaires! » Exactement comment l’enseignant francisé du SNI baisse les bras devant ces élèves réfractaires à son école. S’enfonçant un peu plus, votre P.P.M. nous propose de rouvrir la parenthèse de 1946. Et que, si les promesses faites en ce temps n’avaient pas été tenues, c’est parce que la Quatrième République n’a pas eu le temps… Comme si cette 4e République s’était du jour au lendemain effondrée Eh bien non, M. Césaire, elle a duré jusqu’en 1958, soit 12 ans après la promulgation de votre Loi. Le temps n’a pas manqué, à cette 4e République qui avait, tiens! un de ses beaux fleurons appelé Mitterrand… Vous avancez un tel argument, manifestement faux, pour justifier que vous en êtes revenu à 1946. Comme si de rien n’était, vous affichez votre totale confiance en la générosité du colonialisme français. Vous poursuivez le rêve des mulâtres du siècle passé. Vous êtes pour l’assimilation et non pour la libération. Au mieux vous seriez pour une « libération » à la Senghor : passer directement d’un strapontin de député français à un fauteuil de président fantoche français. Sans risque! En attendant, le Cargo Cult de gauche se pointe à l’horizon. Comme en 46 on se replonge avec délices dans l’abandon de soi entre les bras de la République française. Et le « peuple » qui suit fait de nouveau foule aux meetings du P.P.M. Depuis plus d’une dizaine d’années, il n’y avait foule que lorsque venait nous voir un Grand Blanc genre Chirac, Giscard, Mitterrand. Brusquement 10 à 15 000 personnes se pressaient autour de votre majesté pour entendre le nouveau contrat-moratoire qui préservait la Martinique de l’indépendance honnie. Vous aviez eu le langage qu’il fallait : Point d’indépendance. Allocations en hausse. Retraite des vieux en hausse. … Personne ne s’y est trompé. Vous êtes devenu « l’interlocuteur privilégié » du gouvernement parce que l’Etat sait que vous êtes seul capable de garantir l’ordre colonial [PAGE 37] et incapable de prôner la rupture avec le colonialisme. Dès lors un épouvantable vent d’opportunisme souffle sur le pays. Des gens qu’on croyait indépendantistes la veille révèlent leur vrai visage. Non seulement ilsavaient couru voter Mitterrand au second tour, mais les voilà qui candidat député dans le Sud, qui sur une liste de soutien à Césaire au Lamentin… Dès lors on se presse par grappes en votre bureau pour que vous glissiez dans l’oreille de Mitterrand par le sous-fifre Emmanuelli interposé quelques bonnes paroles pour réaménager telle entreprise, reconsidérer tel cas, pour pousser tel dossier… Nous croyons que tout cela n’est que politique à courte vue, comme en 1946. Vous restez totalement dépendant des fluctuations de l’électorat français qui, lui, a le droit de renvoyer Mitterrand et son équipe en 7 ou 14 ans dans l’opposition. Dépendre quant à notre sort d’un Président français, d’une fluctuation de l’électorat français, c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus. Dans un discours à l’Assemblée nationale française, vous aviez traité un ex-ministre des Colonies, STIRN, de « phallocrate » parce qu’il parlait à tout bout de champ de « solidarité nationale », du niveau des allocations, des bienfaits octroyés par la France au bon peuple martiniquais. M. Emmanuelli a strictement le même langage. Avec ses 36 ans, il est le patron direct de nos élus, dont vous, M. Césaire. Gageons que vous ne permettriez pas qu’un homme de votre pays, de votre race et du même âge, vous commandât. M. Emmanuelli avance libéral parce que victorieux. Vous suivez… danseur hésitant d’ambiguïté. Nous avons honte parce que nous vous admirons toujours par ailleurs. M. Emmanuelli est déjà du M. 25 %, du M. 10 %, M. Tant pour Cent ès alimentaire en hausse. Ce sous-ministre des colonies a dû demander à ses prédécesseurs l’itinéraire qu’il fallait prendre pour subjuguer les Martiniquais : visite aux élus, au monument aux morts pour la France, Mairie de Fort-de-France et [PAGE 38] conférence à la résidence du Préfet. Tiens ! La résidence de ce Préfet, ultra-réactionnaire il y a à peine un mois… Un grand poète noir nous avait naguère invités à n’être plus « le jouet sombre au carnaval des autres ». C’est très exactement ce que nous voulons. Or, M. Césaire, vous nous demandez d’être ce jouet sombre au bal masqué de Mitterrand. Surtout vous avez eu ce mot incroyable : « Pour la première fois (depuis 23 ans) le SOCIALISME arrive au pouvoir. » Dire cela ne relève pas de l’erreur mais strictement du mensonge. Vous savez bien que le P.S. de Mitterrand ne peut absolument pas changer la structure capitaliste en France, pour la simple raison que cela ne dépend pas de lui mais plutôt du patron du monde dit libre (d’exploiter le reste du monde) les U.S.A., qui sont loin du socialisme. Alors ? Alors il nous faudra la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait, la force d’inventer au lieu de suivre, la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent. Il nous faut bâtir un mouvement indépendantiste débarrassé de son infantilisme, du messiannisme de clocher, du dogmatisme pseudo-marxiste, du populisme alimentarisme, de l’ouvriérisme estudiantin. Il faut que les indépendantistes épars se retrouvent et scellent l’alliance. Une alliance-volonté de se subordonner à la partie, une humilité anti-avantgardiste. Une alliance-ligue des égaux et non pas de surhommes avant l’action. Une alliance autour d’un PROGRAMME d’indépendance. Le programme populaire qui ne peut être un faux compromis entre l’ouvriérisme et le capitalisme. Le programme populaire invitant toutes les couches et classes, hormis les compradores, à s’unir pour la seule chose qui vaille, ce bien le plus précieux, l’INDEPENDANCE NATIONALE. Saint-Joseph, le 2 juin 1981. G. CABORT-MASSON [1] Les mots-phrases en italiques sont extraits de la « Lettre à Maurice Thorez » écrite par Aimé Césaire en 1956. [2] Les votants, cette pellicule politiquement aliénée, ne sont-ils pas le terroir des Politiciens d’où Césaire et ses collègues tirent leur légitimité? Quand on a « honte » des votants, on devrait cesser d’en appeler à leur arbitrage. [3] Mis à part les quelques ouvriers et employés exploités… qui n’est pas alimentaire ? Alimentaire = vivant non pas de la production-création indigène, mais des transferts monétaires de l’Etat Français.

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