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« Le bois de la Soufrière » (1885) d’Anaïs SEGALAS

Marie-Noëlle Recoque Desfontaines
« Le bois de la Soufrière » (1885) d’Anaïs SEGALAS

   Anaïs Ségalas (1814-1893)  situe l’intrigue de son roman à la Guadeloupe, sur l’habitation de Charly de Tercel, le père de Rosélis une fillette de trois ans. L’esclavage a été aboli et dés la première page l’auteur donne le ton qui va être celui de l’ouvrage. « Les esclaves, dit-elle, ne sont plus que des travailleurs qui malheureusement ne travaillent guère » et elle ajoute qu’ils gâtent « la pensée juste et généreuse de l’abolition ». Autrement dit l’abolition était un cadeau octroyé à des paresseux qui ne le méritaient pas.

   L’intrigue est bien menée, le récit se lit aisément. Charly de Tercel va à la chasse. Un nègre Jupiter l’accompagne suivi à son insu par son fils Coco. Le petit garçon sera abattu accidentellement par le blanc et dés lors Jupiter n’aura plus qu’une idée en tête, se venger. Il abandonne Rosélis dans le bois de la Soufrière, là où son enfant a trouvé la mort. Sa cruauté s’explique, nous dit l’auteur, par le fait que  « ce n’était plus le nègre apprivoisé, c’était le vrai sauvage de race africaine ». Le roman fait ensuite la part belle à de nombreuses tribulations et multiples coïncidences qui verront réapparaître la fillette disparue et mourir Jupiter par le truchement d’une justice présentée comme immanente. Anaïs Ségalas s’adresse à des lecteurs français en pleine période d’expansion coloniale. Elle leur donne à lire ce qu’ils attendent : des clichés exotiques, de la frayeur à bon marché et la confirmation de leur supériorité en tant que blancs. Le portrait du blanc créole est vite brossé : il est racé, généreux et ne recevrait jamais un mulâtre dans son salon. Les portraits des noirs sont plus travaillés car selon les conceptions de l’auteur, il y a matière à développer. Le roman est truffé de poncifs racistes ayant fait long feu. Les nègres n’ont que des défauts, notamment ce sont des empoisonneurs nés et la seule passion leur donnant de la vivacité est celle du bamboula. La description de Jupiter se résume ainsi : « Jupiter est laid comme un singe » et il n’est pas seulement laid au dehors car son cœur est « nègre aussi, noirci par tous les mauvais instincts ». L’auteur invite à s’étonner d’une anomalie le concernant : « ce qui semblait étrange, c’était l’adoration du nègre pour son affreux négrillon ». La seule à trouver grâce aux yeux de la narratrice est une ancienne domestique qui n’en finit pas de regretter le temps de l’esclavage.

   Anaïs Ségalas n’a jamais visité la Guadeloupe, ni Saint-Domingue le pays natal de sa mère. Son roman « Le bois de la Soufrière » truffé d’allégations racistes  prouve que dans l’élite parisienne, la tendance n’est vraiment pas à l’humanisme, près de quarante ans après l’abolition. Notons que Jules Ferry, ministre, déclare à la même époque : « Il faut rappeler que les races supérieures ont un droit sur les races inférieures/…/ » et Victor Hugo (écrivain inhumé au Panthéon) d’interroger : « Que serait l’Afrique sans les Blancs ? Rien /…/ » et d’exhorter : « Peuples, emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A  personne. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. »

   Anaïs Ségalas est considérée par ses contemporains comme une chrétienne exemplaire. Elle est plusieurs fois récompensée par la Société d’encouragement au bien. Dans son ouvrage, elle s’insurge contre la chasse, « ce plaisir cruel », reprenant ainsi les idées de son père, auteur d’un ouvrage intitulé « L’ami des bêtes » (1825). Végétarienne, protectrice des animaux, de toute évidence, à la lecture de cet ouvrage, il apparait qu’Anaïs Ségalas n’avait pas la même sensibilité à l’encontre de tous les êtres humains. 

                 Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

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