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«LE CORAN S’ADRESSE AUTANT AUX FEMMES»

Géraldine Viredaz http://www.lecourrier.ch/

La chercheuse marocaine Asma Lamrabet revendique l’existence d’un féminisme islamique et  s’engage en faveur des droits des musulmanes. Entretien, loin des interprétations autoritaires du Coran.

 «Il y a aujourd’hui, dans le monde musulman, une vision du religieux très discriminatoire: les femmes sont considérées comme des subalternes.» Telle est le constat d’Asma Lamrabet, médecin biologiste à Rabat au Maroc. Celle-ci travaille, depuis vingt ans, à la relecture du Coran dans une perspective féministe. Directrice du centre d’études féminines au sein de la plus haute instance religieuse du pays, la Rabita Mohammadia des Ulémas, son travail part d’une conviction: «La Révélation coranique porte en elle-même un projet émancipateur».

Ainsi, elle s’active «de l’intérieur» à contrer les interprétations sexistes des textes musulmans et à «produire un discours libérateur qui fasse sens pour les femmes croyantes». Elle s’est notamment fait entendre sur la question de l’égalité successorale, qui a fait l’objet de débats au Maroc, comme d’autres intellectuels tels que Soumaya Naamane Guessous, ou l’imam Yahya Indi.

Présentes à la mosquée

Loin d’être récente, sa démarche qui consiste à identifier la finalité des versets coraniques en tenant compte de leur contexte spécifique était utilisée par les premiers savants de l’islam. Ainsi, pour la chercheuse, le projet divin révélé par l’intermédiaire de Mohammed est foncièrement égalitaire. Alors que la société préislamique était très violente envers les femmes, la révélation coranique intervient comme une «révolution».

«Au temps du Prophète, les femmes participaient à la vie de la communauté, allant jusqu’à combattre sur le champ de bataille. Elles prenaient part à la vie publique par leur présence à la mosquée, où elles n’étaient pas séparées des hommes, et il y avait de nombreuses femmes enseignantes, érudites, dotées de hautes fonctions religieuses», explique l’intellectuelle. Elle se réfère aux travaux du professeur Akram Nadwi qui recense «8000 femmes savantes au cours des premiers siècles de l’islam.» Asma Lamrabet insiste sur le fait que la révélation coranique s’est adressée aux hommes autant qu’aux femmes et que les requêtes de celles-ci étaient prises en comptes.

Une approche gradualiste

Elle cite pour exemple un récit de la tradition musulmane dans lequel Mohammed donne raison à des femmes venues se plaindre de mariages forcés et les autorise à divorcer. Selon la chercheuse, le rapport hommes-femmes tel qu’il est prescrit dans le Coran met en scène deux partenaires égaux: le mariage est «un contrat lourd de sens, beau, comparé dans le Coran à celui qui lie les Prophètes et Dieu». Ce contrat est soutenu par des notions «d’amour, de solidarité, de partage, de conseil mutuel».

Par rapport à certaines thématiques souvent perçues comme discriminatoires, la chercheuse évoque une «pédagogie gradualiste» propre au Coran, qui «traduit la volonté divine d’effectuer des changements progressifs». Ainsi, si le texte religieux ne proscrit pas explicitement la polygamie, le message exprimé dans le verset 3 de la sourate Les femmes va dans ce sens: il incite à ne prendre qu’une épouse afin d’éviter l’injustice. Il en va de même des prescriptions relatives à l’héritage, dont le message fondamental favorise les femmes.

Expliquer les discriminations

En admettant que la révélation coranique ait donné de l’importance aux femmes, comment expliquer leur quasi-invisibilité dans la tradition musulmane, et le fait que cette tradition soit invoquée pour justifier des discriminations? L’intellectuelle marocaine met en cause les conflits de succession qui ont suivi la mort du prophète: «Malgré leur participation à l’édification de la première cité musulmane, les femmes ont été exclues de l’espace public au cours des luttes fratricides qui ont suivi la mort de Mohammed.»

Une mise à l’écart qui n’est, selon elle, pas spécifique à l’histoire musulmane, et qui s’est notamment reproduite à l’issue de la Révolution française. La chercheuse évoque également l’adoption par les musulmans des coutumes patriarcales des nouvelles régions conquises: «La tradition du harem est venue de Perse. Ce n’est pas, à l’origine, une pratique islamique».

Esprit patriarcal

C’est au cours de cette période troublée, aux VIIIe et IXe siècles, que se sont développées les sciences islamiques et avec elles, la justification religieuse des discriminations: «La codification des sciences religieuses s’est faite dans une perspective très éloignée des principes éthiques du Coran. Les savants qui ont instauré les premiers recueils orthodoxes de hadiths, la tradition du Prophète, ainsi que le fiqh, la jurisprudence islamique, ont été fortement inspirés par l’esprit patriarcal de l’époque.»

Aujourd’hui, cet esprit est renforcé par la confusion qui règne autour des notions de sharii’a et de fiqh: «la sharii’a, ou la ‘Voie’, représente l’éthique du Coran. Elle comprend des valeurs comme la justice, la raison, le pluralisme, l’amour, la miséricorde. Elle est intemporelle dans  sa dimension éthique mais sa dimension juridique est conjoncturelle. Il faut la différencier du fiqh, qui tente de comprendre cette voie par l’effort d’interprétation des juristes. Alors que la sharii’a est d’origine divine, le fiqh est une création humaine.»

La confusion entre sharii’a et fiqh contribuerait à sacraliser ces discriminations: «Lorsque l’avis du fondateur d’une école juridique est invoqué, vous ne pouvez plus rien dire. Or, son propos n’a rien de sacré!» Une confusion dramatique pour Asma Lamrabet. Sa conviction est que «tout ce qui devient injuste cesse d’être islamique.»

 

Post-scriptum: 
Journée internationale des femmes à Rabat, capitale du Royaume du Maroc, en 2011. FLICKR

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