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Le coup de semonce des indépendantistes corses

Par Patrick Roger
Le coup de semonce des indépendantistes corses

Corsica Libera, le mouvement de Jean-Guy Talamoni, veut exproprier les « étrangers » qui achètent un bien immobilier sur l’île.

C’est sous forme de tracts distribués dans les rues de l’île depuis lundi 26 août, et largement partagés sur les réseaux sociaux, que la formation indépendantiste Corsica Libera met en garde les « étrangers à la Corse » désireux d’acheter un bien immobilier sur le territoire de la collectivité. Elle les informe qu’« ils s’apprêtent à la fois à faire une mauvaise action (…) et une mauvaise affaire ».

« Nous prévenons solennellement les acheteurs étrangers à la Corse : n’écoutez pas ceux qui vous disent que l’acquisition est sûre en l’état du cadre légal actuel », poursuit le mouvement du président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, car « nous engagerons dès que nous en aurons la possibilité une démarche d’expropriation de tous les biens immobiliers acquis en Corse depuis le 24 avril 2014 par des personnes physiques ou morales ne remplissant pas les conditions posées par la délibération de l’Assemblée de Corse ». Un message clair à destination des « étrangers » : si vous voulez acheter en Corse, c’est à vos risques et périls.

Statut de résident

Egalement ciblés par le tract indépendantiste, les notaires et les agents immobiliers qui prennent part aux transactions : « Nous demandons à l’ensemble des professionnels intervenant dans le secteur de l’immobilier d’informer les candidats acheteurs non résidents du caractère extrêmement risqué de l’acquisition projetée, et ce conformément à leur devoir de conseil. » Et de rappeler en bas de page – et en gras – que « cet avertissement n’émane pas d’un mouvement politique d’opposition mais de l’une des deux composantes de l’actuelle majorité corse » pour en asseoir la « légitimité politique ».

En lançant cette campagne, la formation indépendantiste entend montrer qu’elle ne renonce pas à son objectif d’instaurer en Corse un statut de résident. La date du 24 avril 2014 fait référence à l’adoption par l’Assemblée de Corse, alors présidée par le radical de gauche Paul Giacobbi, d’une résolution en ce sens. Le statut de résident réservait l’acquisition de biens immobiliers en Corse aux personnes nées en Corse, y ayant effectué leur scolarité, y résidant depuis au moins cinq ans en permanence, ayant un parent ou un aïeul né ou inhumé en Corse. Toute personne ne remplissant pas au moins une de ces conditions était écartée de l’accession à la propriété.

Revendication de longue date

Il s’agit là d’une revendication portée de longue date par les indépendantistes afin d’endiguer la « colonisation de peuplement » – une notion à forte connotation idéologique – et de permettre aux jeunes insulaires de pouvoir « vivre et travailler au pays ». C’est l’un des quatre piliers de l’alliance électorale avec les autonomistes de Femu a Corsica qui a porté les nationalistes à la tête de la Collectivité de Corse en décembre 2017. Cependant, de même que le gouvernement de Manuel Valls en 2014 avait rejeté cette délibération, irrecevable sur le plan constitutionnel, l’actuel exécutif y oppose un ferme refus. Lors de sa venue en Corse en février 2018, Emmanuel Macron réaffirmait ainsi que « la mise en œuvre d’un statut de résident en Corse n’est pas la bonne réponse aux problèmes immobiliers de l’île ».

Cette question de la tension immobilière en Corse et de la flambée des prix est certes bien réelle. Un récent rapport de l’Agence d’aménagement durable, d’urbanisme et d’énergie de la Corse présenté à l’Assemblée de Corse en juillet montrait que le prix moyen du mètre carré à bâtir avait augmenté de 138 % dans l’île entre 2006 et 2017 contre 68 % en moyenne sur le territoire national sur la même période, du fait, notamment, d’un taux de résidences secondaires qui atteint 47 %, soit le double de la moyenne nationale.

La cherté de l’immobilier rend aujourd’hui quasiment inaccessible l’accession à la propriété pour une partie de la population insulaire dans certains secteurs, en particulier dans les zones les plus touristiques. Lors du débat à l’Assemblée de Corse, le 26 juillet, le terme d’« apartheid social » a même été utilisé. Toutefois, considérant l’urgence d’agir, une large partie des responsables politiques estime qu’il faut cesser de brandir comme un totem un statut de résident inapplicable et qu’il vaut mieux mettre en place des solutions appropriées.

« Nous devons prendre des initiatives dès septembre, déclarait ainsi le président du conseil exécutif, l’autonomiste Gilles Simeoni, mais il ne peut y avoir de réponse unique. Il faut croiser et conjuguer les différents dispositifs envisageables. » Une approche qui se veut plus pragmatique. Alors que, à l’approche des élections municipales, les points de friction au sein de l’alliance nationaliste se multiplient, cette campagne sur le statut de résident a aussi une visée interne destinée à remobiliser les militants indépendantistes.

Patrick Roger

Post-scriptum: 
Jean Guy Talamoni (Corsica Libera, 4e à gauche) aux Journées nationalistes de Corte, le 5 août. PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

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