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"Le Dernier Blanc" (1945) d'Yves Gandon ou la récurrence d'un fantasme

Raphaël CONFIANT
"Le Dernier Blanc"  (1945) d'Yves Gandon ou la récurrence d'un fantasme

   En ces périodes où le suprématisme blanc relève la tête dans le sillage de l'élection de Donal TRUMP, il est intéressant de chercher à comprendre les racines d'un fantasme récurrent chez les Européens et Extrême-Européens (Nord-Américains) : celui de la disparition ou de l'extermination de la "race" blanche. Ce qui dans l'Europe d'aujourd'hui se traduit par l'expression "le Grand Remplacement" ou dernièrement à Charlottesville, aux Etats-Unis, par le slogan "Les Juifs ne nous remplaceront pas !".

   Fantasme récurrent mais aussi délirant car s'il y a bien une ethnie qui s'est répandue aux quatre coins du globe, qui a quitté sa modeste presqu'île ouest-européenne pour se répandre aux Amériques, en Afrique, en Asie ou dans le Pacifique, c'est bien elle. La Reine VICTORIA se vantait du fait que le soleil ne se couchât jamais sur l'empire britannique, mais il en est allé aussi de même de l'Empire espagnol (qui est resté 4 siècles pas seulement en Amérique du sud, mais aussi aux Philippines, ce qu'on oublie), de l'Empire portugais (qui, outre le Brésil et l'Afrique, a, toujours en Asie, réussi à créer une enclave qui a fini par devenir un état indépendant, détaché de l'Indonésie, qui s'appelle le Timor Oriental) et bien sûr l'Empire français de l'Algérie au Cambodge, des Antilles à l'Afrique de l'Ouest, de Djibouti à Tahiti. Et l'Empire hollandais etc...

   Et quand un pays s'avide de refuser tout contact comme ce fut le cas du Japon, on menace de bombarder son palais impérial pour l'obliger à signer des accords commerciaux. Ce que fit le commodore américain PERRY lorsqu'en 1853, il exigea que sa flotte puisse débarquer dans le port de Tokyo ! C'est exactement comme si un inconnu frappait à votre porte et que vous ne souhaitiez pas lui ouvrir, mais qu'il défonçait celle-ci pour pouvoir entrer quand même et s'asseoir dans votre salon.

   Donc question : j'envahis le monde entier, je lui impose mes langues, ma vision du monde, mon calendrier, mes institutions judiciaires, politiques, administratives et universitaires, mes sports, mes médias, mon esthétique etc..., mais dans le même temps, je suis mort de peur à l'idée que je serais menacé de...disparition. Curieux, non ? Serait-ce la crainte de ce que le théoricien indo-étasunien du post-colonialisme Homi BAHBHA a appelé "le retour de bâton de l'Empire" à savoir que les anciens peuples colonisés finiront par débarquer au cœur même des ex-Empires et progressivement y installer leurs propres visions du monde ? Peu vraisemblable car c'est l'inverse qui est vrai. En Afrique francophone, il y avait moins de Français avant l'indépendance qu'après cette dernière, par exemple, ou encore, en Angola, il y avait 10.000 colons portugais avant l'indépendance, aujourd'hui il y en a 200.000 (deux-cent mille). Et en Afrique du sud, seuls 15% des Blancs ont quitté le pays quand Nelson MANDELA est arrivé au pouvoir et pas parce que la majorité noire les a chassés.

   Alors bien sûr comme dans tout, il y a des contre-exemples. En fait, ils ne sont guère que deux : l'Algérie et le Zimbabwe. Partout ailleurs dans les Empires, il n'y a jamais eu de chasse à l'Homme blanc. Et encore, le million de Pieds-noirs a fui l'Algérie en 1962 en grande partie parce qu'une organisation fasciste l'OAS, qui mettait des bombes partout, avait fait courir le bruit que les musulmans égorgeraient les Pieds-noirs au lendemain de l'indépendance. Ce qui était une contrevérité puisqu'environ 12.000 Pieds-noirs, soit partisans de l'indépendance soit trop pauvres pour pouvoir partir, sont bel et bien restés et il n'y a eu aucun massacre à leur encontre. Quant au Zimbabwe, l'expropriation des grands planteurs blancs est venu de leur refus total, obstiné, suicidaire même, après l'indépendance, de revoir la répartition du foncier et de rendre ne serait-ce qu'une modeste partie des terres tribales à leurs légitimes propriétaires.

   Mais tout ce qui vient d'être dit là est de l'ordre de l'historique, du sociologique, de l'économique, bref du factuel et est impuissant à répondre à la question que nous posons. Seule la littérature a ce pouvoir extraordinaire de dévoiler les arcanes de l'inconscient d'un auteur certes, mais surtout de l'inconscient collectif. Quand, par exemple, dans "L'ETRANGER", Albert CAMUS ne donne pas de nom à l'Arabe que tue MEURSAULT, le héros du livre, sur une plage d'Alger, ce n'est pas anodin : c'est la manifestation du gommage de la population autochtone pourtant archi-majoritaire. CAMUS ne s'est pourtant pas dit : "Je refuse de donner un nom au personnage de l'Arabe !". Ce gommage s'est imposé à lui ou à l'insu de son plein gré comme on dit drôlement de nos jours. Il est la manifestation de l'inconscient collectif pied-noir alors même que cet écrivain faisait partie des moins colonialistes d'entre eux. C'est que l'inconscient ment rarement....

   Il en va de même d'un curieux roman publié en 1945, l'année même où se termine la deuxième guerre mondiale, intitulé "Le Dernier Blanc" et écrit par un certain Yves GAUDON. Si ce dernier est totalement oublié aujourd'hui (ce qui est le cas de...80% des écrivains après leur mort, ne l'oublions jamais !), il a quand même été publié par un grand éditeur, Robert LAFFONT, et a obtenu le Prix Alfred Née, prestigieux à l'époque (1946) avec à la clé la somme de 2.400 francs. Ne sourions pas ! La guerre vient juste de se terminer, les restrictions de l'Occupation et notamment le rationnement sont encore là et pour trois paquets de chewing-gum et deux boites de biscuit les libérateurs américains peuvent s'offrir les femmes qu'ils veulent (et ne s'en privent pas). Donc 2.400 francs était une petite fortune ! Déjà le titre du roman interpelle : "Le Dernier Blanc". Certes deux guerres civiles européennes (14-18 et 39-45), que les historiens appellent pompeusement "guerres mondiales" (alors que nous, aux Amériques, de l'Alaska à la Terre de feu, on n'en a pas entendu le moindre coup de fusil ou de canon), si elles ont été des guerres entre Blancs ou déclenchées par des Blancs, qui par la suite se sont étendues dans d'autres parties du monde, n'ont pas du tout mis en danger l'existence même de ces derniers. Une fois la paix revenue, l'Europe, si elle va perdre ses empires coloniaux, se relèvera superbement de ces deux désastres et un pays comme la France vivra ses "Trente glorieuses" c'est-à-dire ces trois décennies d'après-guerre au cours desquelles elle a connu un formidable développement économique. Quant à l'Allemagne, n'en parlons même pas ! On connaît sa puissance qui est la sienne. C'est comme si ses deux cuisantes défaites militaires étaient passées sur elle comme de l'eau sur le plumage d'un canard !

   Donc toujours question : c'est quoi cette histoire de "dernier Blanc" ?

   Venons-en alors au roman lui-même : il commence par la description du sort cruel réservé au dernier Blanc (un Français !) dans un monde désormais gouverné par les Noirs et les Jaunes. Il se retrouve enfermé dans une cage dorée surveillée nuit et jour par d'aimables geôliers : «Car ce n'est pas l'individu William Durand qui, en moi, intéresse les foules, mais ce que les Indiens primitifs appelaient le «visage pâle»» (p. 19). C'est une belle jeune femme, Hannah Pierce, journaliste du Colour City Times, qui fera le récit de la vie du personnage principal, avant que ne survienne la catastrophe de la peste blanche (ou «coccus albus», due à une invention de guerre, qui décimera peu à peu tous les Blancs). L'ouvrage multiplie les déclarations anti-guerre et dénonce la propension des Européens à s'y livrer. D'ailleurs, c'est à force de chercher des armes de destruction de plus en plus massive que d'un laboratoire s'échappera le virus de la peste blanche qui exterminera la "race" blanche. Et Yves GAUDON de s'enflammer :

   "N'oubliez jamais que les Blancs ont péri victimes de leur diabolique orgueil, qui engendra chez eux une frénésie jalouse, résolue dans le sang. Leur terrible exemple doit nous servir de leçon. Le monde appartient désormais aux races de couleur; elles sauront vivre en bonne intelligence, pour le développement harmonieux d'une civilisation nouvelle."

   On comprend pourquoi les "identitaires" et autres fachos préfèrent Jean RASPAIL au talent plus que médiocre à GAUDON qui d'ailleurs obtiendra en 1948 le Grand Prix du Roman de l'Académie française pour son roman intitulé "Ginèvre" (avec 5.000 francs à la clé cette fois et donc encore une petite fortune pour l'époque). Ce dernier ne fait reposer la "disparition" des Blancs que sur l'orgueil démesuré et la "folie guerrière" de ces derniers alors que RASPAIL en fait porter la responsabilité aux "hordes venues du Tiers-monde". L'ouvrage de GAUDON (décédé en 1975) mériterait donc une analyse approfondie qui permettrait sans doute de mettre à jour les fondements de ce fantasme récurrent de la disparition chez les Blancs. Car si pareille crainte est compréhensible chez les Peaux-Rouges des Etats-Unis, les Pygmées d'Afrique centrale ou les Aborigènes d'Australie, voire même les Tsiganes, on a du mal, le plus grand mal en réalité, à comprendre ce qui la nourrit chez les Euro-Nord-Américains.

   On a envie de leur dire en rigolant : calmos, les gars ! Sans gêne comme vous êtes, vos gènes sont partout : le père de Bob MARLEY était un Blanc et celui de RIHANNA aussi. Et la mère d'OBAMA une Blanche et de Yannick NOAH, et de Harlem DESIR, et de HAMILTON (le coureur automobile), et de Hugo CHAVEZ, et d TSONGA (le tennisman)...et de..., et de..., et de... Ça va, c'est bon, z'êtes rassurés ? LOL !... (et celle de DIEUDONNE aussi !)...re-LOL !

   En tout cas, votre disparition n'est pas pour demain. Trouvez donc autre chose pour justifier votre racisme !...

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