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LE FRANÇAIS EN PARTAGE... ET LE RESTE?

Fadel DIA www.sudonline.sn

La France célèbre depuis le 16 mars une semaine de la langue française, presque seule, en tout cas sans la participation de notre pays où sa langue est enseignée à l’école depuis Jean Dard, il y a exactement deux siècles. La thématique choisie pour cette année est «le français langue hospitalière», et cela a suffi pour faire sortir de leurs gonds tous ceux qui s’offusquent que la France soit devenue une «auberge espagnole». Des voix s’élèvent donc pour affirmer qu’il en est de sa langue comme il en est de son territoire : tous deux doivent rester fermés aux étrangers et rester fidèles à l’héritage gréco-latin et judéo- chrétien. Halte aux «mots immigrés», aux métaplasmes, et aux mélanges occasio

La France ne peut parler que d’une seule voix et cette voix parle français ! A quelques jours d’une élection qui, annonce-t-on, marquera le triomphe de l’extrême droite, elle ne doit pas se laisser noyer dans «une globalisation mutilante», sa langue ne peut être faite de bric et de broc, et si elle la fête, elle doit le faire avec ses mots à elle. Bref, elle n’est pas partageuse, la France !

Pourtant c’est aujourd’hui sa langue qui constitue son plus beau titre de gloire, et depuis quarante ans, toutes les institutions francophones portent en bandoulière le généreux slogan du «français en partage».

Pourtant le français est «langue officielle» dans près de vingt pays d’Afrique et les élites africaines qui le maîtrisent sont plus respectueuses de ses règles et de son génie que ne l’est une partie de l’élite française. Aucun chef d’Etat africain ne se permettrait de le galvauder dans les médias, d’user, en public ou au cours d’une conférence de presse, d’une langue faussement populiste du genre «Casse-toi pauvre con !»

Pourtant si, avec ses presque 200 millions d’usagers, la langue française figure aujourd’hui parmi les dix langues les plus parlées dans le monde et parmi les quatre langues internationales les plus reconnues, elle le doit, non aux Français «de souche», mais à ceux qui la parlent hors de l’Hexagone et même hors d’Europe.

Pourtant c’est grâce à la croissance démographique en Afrique et à la progression de l’apprentissage du français sur le continent noir, que la langue de Molière continue à se répandre, au point d’espérer compter 700 millions de locuteurs au milieu de ce siècle, qui seront des Africains pour 90% ! Dans quarante ans les trois ou quatre plus grands pays francophones, en terme de population, seront africains. Dès lors les Africains accepteront-ils que la France leur ferme toutes ses portes, y compris celle du devenir de la langue qu’ils partagent avec elle ?

Accepteront-ils ce que n’ont accepté ni les Brésiliens ni les Américains qui se sont émancipés de leurs langues d’origine et s’expriment aujourd’hui en «brésilien», et non en portugais, en «américain» et non en anglais ? Demain il y aura, peut-être, un français d’Afrique qui se passera du français de France. Faut-il se battre pour des mots ? Oui, puisqu’il a suffi de quelques mots, de dix mots, dont on jurerait pour certains, qu’ils sont nés dans les «prairies normandes»- (qui savait que «amalgame» est d’origine arabe ?)-pour réveiller de vieux démons et ulcérer tous ceux qui pensent que toute liberté accordée à la langue de Queneau est une reddition face au parti de l’étranger.

Oui, parce qu’accueillir dans une langue des éléments nouveaux peut «instruire de bien des phénomènes de la vie sociale». Il est significatif qu’un terme japonais connu de quelques gourmets parisiens ait plus de chance d’entrer dans un dictionnaire français que ceux dont usent quotidiennement des millions d’Ivoiriens ou de Congolais quand ils s’expriment en français ! Les Africains acceptent de recevoir, mais ils voudraient aussi pouvoir donner, et c’est de ce qu’ils donnent, non de ce qu’on leur offre, qu’ils sont le plus fiers. Mais la bataille qu’ils se préparent à livrer, eux qui seront bientôt les principaux usagers de la langue française (à moins qu’ils ne soient gagnés par le syndrome rwandais !), dépasse une querelle de mots. Elle consiste aussi à revendiquer non plus des faveurs mais des droits, car parler la même langue, comme le rappelait Abdou Diouf alors Secrétaire Général de l’OIF, c’est aussi «parler le même langage, celui des principes et des valeurs».

Si, en restant dans le domaine qui nous occupe, l’Académie Française est la seule et jalouse gardienne «de l’état-civil de la langue française», alors les Africains, d’Afrique et de la Diaspora, y ont leur place, et aujourd’hui il n’y a aucun Africain parmi les 39 Immortels. Il y eut jadis L .S. Senghor, mais le vrai défi aurait été alors d’y faire entrer Aimé Césaire ou René Depestre. Elle va accueillir un afroaméricain, Dany Laferrière, mais pourquoi ne ferait-elle pas place à Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant ou Souleymane Bachir Diagne? Face à un autre impétrant, Alain Finkielkraut, qui disait rougir de honte devant les «ricanements de l’Europe» face à l’équipe de France de football «black-black-black», ils ne seront pas trop nombreux, les Africains de naissance ou d’origine, contre les adeptes de la politique de la tension, ceux qui opposent l’identité à l’égalité, les indigènes et les allogènes...

La vraie question est celle-ci : où est l’intérêt, pour nous Africains, d’apprendre, de parler et, surtout, de défendre le français si la France nous ferme les portes de son territoire, de ses universités et centres de recherches et même de sa langue ?

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