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LE HARCÈLEMENT SCOLAIRE. UNE SOUFFRANCE

Térèz Léotin

Serions-nous à Soweto à l'époque de l'apartheid ? On s'y croirait. Un élève est obligé de se défendre de ses camarades qui le harcèlent parce qu'il s'est assis volontairement sur un banc réservé ordinairement à une certaine caste, les békés. Il fait de la résistance. On pourrait effectivement se croire à Soweto. Nous sommes à la Martinique et nous sommes en 1983, et tout bonnement dans la cour de récréation du Séminaire collège à Fort-de-France.  Une école privée catholique.

C'est en lisant l'article de Gerry Létang à propos du décès de Michel Renard, que nous avons pensé de nouveau à tous ces enfants en souffrance qui subissent de nos jours encore des harcèlements moraux, raciaux, sociaux. Il y a chez l'enfant dont il parle comme un mouvement de conscience de sa différence et il s'oppose farouchement à ses agresseurs tout comme l'avait déjà fait, en son temps, une Rosa Park dans son bus de Montgomery. Cet élève se rebelle : "je suis le filleul de Michel Renard", crie-t-il dans sa détresse en pensant, sans doute, que l'évocation de l'apparenté Renard ferait de lui un blanc. Combien d'autres comme lui aurait aimé s'en remettre à un mentor pour se défendre de gens plus catholiques que le Christ, mais à la tolérance, zéro, à l'amour du prochain inexistante, et au racisme certain.

Nous avons mémoire des agressions du même acabit, parce que dans notre commune de naissance, le maire Georges Fitt-Duval était communiste et notre père l'était lui aussi. Ce qui lui valut de voir des lettres anonymes débarquer par centaines, exactement 320 infamies, qui atterrirent sur le bureau du Vice-Recteur de l'époque, monsieur Alain Plénel, que l'on informait que l'Éducation Nationale avait recruté un redoutable communiste et qu'il fallait radier ce père de huit enfants, de la liste des cadres de l'enseignement. Un individu qui de surcroît parlait créole, et était agriculteur (géreur d'habitation).

À l'école laïque, nous, sa progéniture, nous étions du reste, déjà de précoces petits communistes puisque dès l'âge de 3, 5, 7, 8, 10 et 12 ans, nous étions des pestiférés en puissance avec lesquels il ne fallait pas jouer, à qui il ne fallait pas parler, à qui il ne fallait même pas donner la main, parce que militants communistes de la "très première heure" sans en connaître le sens.

Là où le problème se corse totalement, c'est lorsque l'un des professeurs dit à l'un d'entre nous  parce qu'il a une bonne note : "Au pays des aveugles les borgnes sont rois" autrement dit à ses yeux, vous êtes un idiot, petit communiste que vous êtes !

Au détour de la vie nous avons été collègues de cet homme, qui hélas n'était pas le seul, et nous avons compris combien la faute professionnelle était grave. Maintenant qu'ils ne font plus de mal à personne, maintenant qu'ils ont tourné le dos à la vie, nous voudrions tant qu'ils soient partis avec toutes les idées rétrogrades, pour qu'elles ne soient plus de notre monde, pour qu'elles ne fassent plus souffrir aucun enfant.

Toutefois, le mérite de cet enseignant et ses amis, c'est de nous avoir montré ce qu'il ne fallait pas faire, et dans toute notre carrière, ils nous ont appris à toujours chercher un comportement moral. Nous avons essayé. Et nous pensons que l'enfant dont parle Létang qui a été victime de harcèlement scolaire ne reproduira pas ce schéma de souffrance.

Il est temps que  vienne l'époque ou on n'aura pas besoin de s'en prémunir.

Térèz Léotin

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