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Le "JOURNAL DE PRISON" DE RAPHAEL CONFIANT (2è partie)

   L'écrivain-universitaire Raphaël CONFIANT, détenu à la prison de Ducos suite aux malversations financières à hauteur de 10 millions d'euros du groupe de recherches qu'il dirigeait, le MIACEREG, continue à nous livrer son "journal de prison". Lui qui, des années durant, s'est donné une image d'homme droit et honnête, d'incorruptible intransigant, a fini par tomber dans les filets de la police financière grâce aux dénonciations argumentées de Fred CELIMENE, Camille CHAUVET et Romain CRUSE, personnes dévouées au bien public dont la réputation est au-dessus de tout soupçon. Si CONFIANT a pu ruser durant tant d'années et dissimuler son système mafieux, c'est qu'il a passé l'essentiel de son temps toutes ces dernières années à le peaufiner. Du coup, l'écrivain-universitaire s'est cru intouchable, invulnérable même, et a commis la gravissime erreur de défier la gouvernance de son université...

 
                                                                       ***
 
   J'ai eu une première nuit carcérale fort agitée, non pas tant à cause des bestioles de toutes sortes qui fourmillent dans ma cellule qu'à cause des cris et autres lamentations de certains prisonniers. L'un d'eux n'arrêtait pas d'injurier de la plus verte des manières : "Alé koké manman-zot ! Ay chié ba zot, bann isalop ki zot yé !". Un autre se lamentait comme un bébé privé de sein, demandant urbi et orbi ce qu'il faisait là vu qu'il était innocent et que on avocat l'avait démontré de la plus irréfutable des manières lors de son procès. Et puis, subitement, tout ce beau monde se calmait et plongeait apparemment dans les bras de Morphée. Cela jusqu'à qu'une voix éraillée en espagnol en anglais ou dans quelque créole (haïtien ou saint-lucien) vienne briser le silence de la nuit. Les gardiens de nuit s'en fichaient de ce ram-dam car à aucun moment je n'en ai vu venir réclamer que ça se calme là-dedans.
   Epuisé, n'ayant pas fermé l'oeil, je vis les premières lueurs de l'aube filtrer à travers l'étroite lucarne qui m'offrait une vue imprenable sur un ciel grisâtre d'hivernage. Il paraît que dehors, ça a plu des hallebardes, que des routes ont été coupées, des cimetières inondées, des écoles évacuées, mais nous, à l'intérieur, on n'a rien vécu de tout ça. Les nouvelles nous sont apportées par Jako, un détenu qui purge une peine de longue durée et que la direction et le personnel ont apparemment à la bonne car il se balade librement dans les couloirs. 
   La veille, au moment de mon arrivée, il m'avait lancé, d'un air ironique :
   __J'espère que t'as bien planqué les 10 millions, bougre. Sinon c'était pas la peine. Ha-ha-ha !
   Apparemment ma venue avait été annoncée à travers la prison par Radio-bois-patate. A moins que les détenus ne disposassent de radios personnelles, voire de télés. J'avais jamais vu l'intérieur d'une prison qu'au cinoche et je n'en savais rien. Ce matin, Jako, guilleret, passe de cellule en cellule, souhaitant à untel le bonjour, enjoignant un autre de se réveiller ou plaisantant avec tel autre encore. Pour l'heure, je n'ai pas encore vu à quoi ressemblent les prisonniers, mais à la tonalité de leurs voix, je devine qu'il s'agit de personnes très jeunes.
   Avachi sur mon lit, je repense à la visite de la veille des deux conards d'inspecteurs de police. Selon eux, j'avais commis un faux et usage chaque fois que je passais une commande directe aux fournisseurs sur papier libre ou sur papier à en-tête du MIACEREG. Pff ! Qu'est-ce que ça changerait si ces bouts de papier avaient l'en-tête de l'Université ? Bon, là, je déconne. On aurait vite repéré mes petites et grosses magouilles et mon bizness n'aurait jamais pu prospérer autant et si longtemps. "Acte constitutif de faux et usage !" avait martelé l'inspecteur bipède. Je t'en foutrais, moi ! avais-je été tenté de rétorquer mais un brin de lucidité m'en avais empêché. Bon, ça va chercher dans les combien vingt ans de commandes sur papier libre ? Faut que je demande au bouffon d'avocat que ma soeur m'a trouvé. Un mec qui fait des effets de manchettes même en marchant dans la rue ou en bouffant au restaurant. Je l'avais aperçu deux-trois fois mais comme les robe noires, c'est pas ma tasse de thé, je n'avais jamais eu de contact avec lui.
   Jako gueule comme un cochon de Noël :
   __Ti déjeunéééé ! Ti déjeunééé ! Debout là-dedans, bande de tapettes !
   Mon gardien est toujours ausi agressif lorsqu'il vient ouvrir ma cellule. Comme si j'avais mangé le cabri de ses noces. J'ai eu envie de lui dire : c'est pas dans ta poche que j'ai piqué les 10 bâtons, mec, donc arrête de m'assassiner du regard comme ça, ok ! Mais, j'ai préféré ignorer ce mufle. Je suis le gros des prisonniers jusqu'au réfectoire. Ils ont, en effet, presque tous dans la vingtaine et les cheveux en "tête-chadron". Ils me zieutent, eux aussi, d'un air patibulaire, moi, le vieux, la vieille vermine pleine aux as qui sortira sans doute très bientôt et qui ira se la couler douce à Alcapulco au bras d'une meuf bien roulée avec le fric qu'il a chouravé tandis qu'eux vont se morfondre dans cette cage à rats des mois, voire des années pour trois barrettes de shit ou une moto volée.
   Ben, j'y peux rien, les gars, me dis-je, en prenant place au réfectoire ! C'est la lutte des classes qui continue même au sein de l'univers carcéral comme disent pompeusement les sociologues de mes deux. On nous sert au choix du lait chaud ou du café bouillant. Plus deux tranches de pain blèmes comme un jour sans pain. Je me replonge dans mes pensées, histoire d'oublier la faune ambiante car ça jase, ça tchatche, ça braille, ça rigole et l'on ne s'entend plus. Autant se plonger donc en son for intérieur.
   L'autre pauvre naze d'inspecteur, celui qui était resté tout le temps assis, son ordi portable ouvert sur les genoux, sans doute à consulter des documents me concernant, n'avait pas mâché ses mots non plus :
   __"Vous avez passé des commandes pour une foultitude de déplacements aériens non précédés d'ordres de mission et ça a généré des intérêts moratoires à la charge de l'université !".
   __"Vous savez notre université est éclatée sur trois pays séparés par des espaces maritimes qu'il faut bien se résoudre à traverser par voie aérienne" avais-je tenté d'ironiser mais mal m'en avait pris.
   L'assis était monté sur ses grands chevaux et, écartant du bras le bipède qui cherchait à le calmer, il m'avait posttillonné au visage :
   __"Marre-toi, c'est ça ! Fend-toi la poire pendant que t'en as encore la possibilité. Tu rigoleras moins plus tard. Et Caracas par-ci, et Port-u-Prince par-là, et New-York de ce côté-ci, et Paris de ce côté-là ! On s'amusait bien au MIACERREG, hein ? On menait la vie de chateau, n'est-ce pas ? Et en plus toute cette racaille voyageait en première classe. Chapeau les gars !".
   Je repensais si fort à cet épisode humiliant de la veille que mon café, trop chaud, me brûla la langue et je dus en recracher une partie laquelle tomba sur le nez du mec d'en face qui naturellement en pris la mouche et me balança une égorgette. Et dans un bat-zié, ce fut la bagarre généralisée dans le réfectoire de la prison...
                                                                                          (à suivre) 
           

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