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LE MAIRE DE LONDRES OU LES PERIPETIES DE L’IDENTITE

Par Joëlle Kuntz www.letemps.ch

Des couches de cultures ont fait Sadiq Khan, le nouveau maire de Londres: «Je suis un Londonien, un Britannique, un Européen, un croyant de l’islam d’origine asiatique avec un héritage pakistanais, un père et un mari». Toutes ces couches ont-elles produit un homme de l’universel ou de quelque chose d’autre qui n’a pas encore de nom?

Au premier plan, la scène idyllique de la conquête de la mairie de Londres par le fils d’un chauffeur de taxi pakistanais, Sadiq Khan, victorieux dans les urnes de Zac Goldsmith, fils héritier d’un milliardaire franco-britannique: la démocratie ne marche pas toujours au porte-monnaie, les mérites comptent, il y a de quoi applaudir.

Le vainqueur est musulman

Au deuxième plan, la religion. Le vainqueur est musulman, il ne cache pas qu’il est pratiquant et demandera à la reine de prêter serment sur un coran plutôt que sur une bible. C’est moins joyeux. Toutes les questions éthiques et politiques de la globalisation sont posées. L’élu va devoir prouver qu’il est un bon Britannique. Les électeurs vont devoir assumer une Britannia mondialisée jusqu’au cœur de ses institutions. De nouveaux arrangements se bricolent. Tant mieux mais c’est trop tôt pour applaudir.

Les identités sont agitées

Car au troisième plan, les identités sont agitées. A lire la presse, les Londoniens n’ont pas élu un pair mais un musulman, «le premier». C’est toujours bien, les premiers élus d’une couche de population jusque-là exclue: le premier Noir à la Maison Blanche, la première femme à la mairie de Paris, le premier Amérindien à la présidence de la Bolivie. C’est une ouverture des clans sociaux aux dimensions nécessaires de la vie. Mais c’est aussi une stigmatisation qui peut empêcher la perception de l’élu comme un être composite et complexe, plus vaste que son statut de «premier». Pour forcer le barrage de la stigmatisation, les «premiers» ont à déployer une force et des ruses exceptionnelles. On sait pourquoi ils ont été élus mais on ne sait pas encore ce que ça fait de les avoir élus.

Un musulman est maire de Rotterdam depuis 2009, à la satisfaction générale puisqu’il a reçu un deuxième mandat en 2014. Il dit que l’islam devrait se réformer. C’est ce que les Néerlandais, et pas seulement eux, attendent d’un maire musulman.

L’histoire et le métissage

Au quatrième plan, l’histoire. «Il serait fort souhaitable que les Indiens s’éteignissent, par métissage avec les Blancs, en leur accordant la propriété de la terre», disait le libéral colombien Fermin de Vargas au XIXe siècle. L’extinction des différences par assimilation et métissage est le désir profond des sociétés «nationales». Quoiqu’elles disent sur elles-mêmes, les nations sont hantées par le fantôme de l’unité, de l’homogène. Sur tous les continents, l’épuration ethnique a été et reste une méthode politique depuis la disparition des empires.

Au fondement de la nation est sa Créature, l’homme et la femme dotés des traits qu’elle définit comme siens. Ce peut être une fiction mais peu importe puisqu’elle fait nation: «Ainsi donc, d’un mélange de toute sorte, naquit cette chose hétérogène, l’Anglais», ironisait Daniel Defoe (L’Anglais bien né, 1701). D’un mélange de Pakistanais, de musulman et de travailliste naquit cette chose hétérogène, le maire de Londres, bien obligé de se voir Britannique car sinon quoi?

L’avenir indéfini

Au cinquième plan, l’avenir, le mélange indéfini, le «Tout-Monde» du poète antillais Edouard Glissant qui a entrevu l’impossibilité de l’unité quand toutes les cultures se trouvent exposées les unes aux autres, condamnées à s’entre-frotter. Nous voilà tous «mestis, le cul entre deux chaises», comme dit Montaigne. Quelles conclusions tirer?

«Est-ce que la pensée de l’universel, qui s’est si magnifiquement et somptueusement réalisée dans l’histoire de l’Occident est encore à même, à elle seule, et dans son système, de nous fournir des ouvertures d’horizon pour le monde dans lequel nous vivons actuellement?», demande Glissant. Comment ça s’est passé en Asie ou dans d’autres cultures où la pensée de l’universel ne s’est jamais exercée?

Un homme universel ou quelque chose d’autre, de nouveau?

Des couches de cultures ont fait Sadiq Khan: «Je suis un Londonien, un Britannique, un Européen, un croyant de l’islam d’origine asiatique avec un héritage pakistanais, un père et un mari». Toutes ces couches ont-elles produit un homme de l’universel ou de quelque chose d’autre qui n’a pas encore de nom? Edouard Glissant aimait le mot «archipélique».

 

Post-scriptum: 
Le maire de Londres Sadiq Khan. © Getty Images / JACK TAYLOR