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Le manifeste de Paroles d’Honneur, par Louisa Yousfi

Le manifeste de Paroles d’Honneur, par Louisa Yousfi

Discours de Louisa Yousfi lors de la soirée de lancement de la nouvelle saison de Paroles d’Honneur. Soutenez-nous !

L’existence politique précède l’essence médiatique

 

Bonsoir à toutes et à tous, merci infiniment pour votre présence parmi nous ce soir. C’est un grand moment pour moi et pour toute l’équipe de Paroles d’honneur alors pour l’occasion je voulais marquer un peu le coup en vous tenant ici un discours que j’ai écrit et qui sans doute pourrait faire office de manifeste de ce nouveau média qu’est Paroles d’Honneur.

Il y a un an si l’on m’avait que j’allais être, aux côtés d’autres, à l’initiative d’un projet de média indépendant, j’aurais ri et j’aurais ri doublement. D’abord parce qu’en tant que journaliste de profession, je connais de l’intérieur les limites et les insuffisances du système médiatique qui, pour ceux qui rêve encore de cette profession comme d’un contre-pouvoir où l’intégrité n’aurait d’égale que le courage, en ressortent bien souvent alourdi d’un lot de frustration, d’amertume, voire de dégoût. Pour ma part, être journaliste dans le cadre de ces grands médias ne pouvait rencontrer une quelconque vocation, et je résignais ainsi à observer d’un peu de haut ces productions écrites et audiovisuelles comme une vaste et piètre plaisanterie.

J’aurais ri aussi, parce que l’engagement politique qui me porte depuis plusieurs années m’a toujours amené à penser que la question des médias et de la représentation était certes une question importante mais qu’elle ne pouvait se résoudre en dehors d’un rapport de force engagé au niveau strictement politique, c’est-à-dire au niveau des luttes concrètes. À celles et ceux qui répétaient alors la nécessité fondamentale de créer des médias par nous-mêmes pour visibiliser nos paroles, je répondais en moi-même, détournant un slogan existentialiste bien connu : l’existence politique précède l’essence médiatique.

Autrement dit, il faut d’abord exister politiquement, c’est-à-dire s’organiser, lutter, engager des bras de fer avec d’autres forces politiques, pour, comme on dit « faire bouger les lignes », et créer les conditions objectives de possibilité d’émergence d’un média véritablement indépendant. Un média qui ne souffrirait pas, comme c’est malheureusement souvent le cas, d’un isolement à la marge du champ médiatique qui réduit et son audience et sa portée politique.

Dans l’espace médiatique comme en politique, pour créer un rapport de force, il faut pouvoir bousculer le camp adverse, y créer des brèches, des fractures, comme autant d’artères à emprunter pour le faire reculer. C’est pourquoi un média comme Paroles d’honneur se veut à la fois pensé, réalisé, dirigé par nous – enfants de l’immigration postcoloniale – mais, pour qu’il puisse peser réellement dans le débat public, adressé à l’ensemble de la société : pour tous.

Qu’est-il à dire alors de l’opposition initiale que j’ai esquissée ? Cette opposition entre représentation et matérialité, entre décolonisation des esprits et décolonisation des structures, cette opposition que d’aucuns assimilent un peu sommairement à une très vieille conflictualité intellectuelle entre idéalisme et matérialisme ?

Paroles d’honneur n’est autre qu’une proposition de sa résolution. Il se veut être un pont de réconciliation entre ces entre ces deux stratégies qui se sont souvent opposées en théorie pour finalement se rejoindre en pratique. Car qu’est-ce qui aujourd’hui rend possible la volonté sérieuse d’un média décolonial ? D’où nous vient cette ambition étourdissante et présomptueuse de peser dans le champ médiatique ?

L’équipe de Paroles d’honneur n’est pas une équipe d’utopistes qui espèrent changer le monde à coups d’émissions politiques. Nous sommes toutes et tous – aussi bien dans le comité éditorial que dans le comité scientifique – des militants chevronnés ou des intellectuels engagés, héritiers des luttes de l’immigration dans lesquelles nous nous inscrivons et auxquelles nous rendons hommage. Nous avons toutes et tous, chacun à notre niveau, ‑ avec un tas d’autres personnes, un tas d’autres organisations bien entendu – contribué à l’émergence de ce nouveau champ politique autonome, de ce nouveau courant idéologique qu’est la pensée décoloniale en France, et en somme, de cette nouvelle existence politique.

C’est sur cette existence politique décoloniale que nous bâtissons aujourd’hui l’essence médiatique de Paroles d’honneur. C’est là, en quelque sorte, son manifeste.

Ainsi, c’est parce que ce champ politique existe désormais, qu’il est de plus en plus organisé, qu’il est structuré autour d’une clarification substantielle de l’antiracisme politique, qu’il est traversé par des désaccords et des clivages internes qui en garantissent sa vitalité et sa force, qu’il devient désormais possible l’apparition d’un média qui vient accompagner ce mouvement, participer à son rayonnement et à son évolution.

Tous les débats organisés dans ce cadre, le cadre de La Colonie, que nous avons rebaptisé à l’occasion de nos émissions « QG décolonial » sont ainsi pensés pour être la caisse de résonnance des réflexions politiques et stratégiques que nous menons à l’intérieur de nos mouvements et à l’extérieur avec celles et ceux qui ont leur propre logiciel idéologique mais qui estiment légitimes et importants ces points de rencontre qui sont aussi des points joutes et de désaccords francs et clairement établis.

Dès lors, au-delà de nos prétentions purement politiques, nous sommes également guidés par une conviction éthique et déontologique, à l’heure où les grands débats d’idées n’en sont pas, où les faux clivages opportunément entretenus ont pour fonction de reconduire indéfiniment le statu quo idéologique et politique duquel nous sommes exclus.

Le nom que nous avons choisi pour nommer ce média, Paroles d’honneur, doit beaucoup à cette conviction éthique. Il s’agit ici de redonner du sens et de la valeur aux paroles et aux débats dans lesquels elles s’inscrivent. À Paroles d’honneur ainsi, on avance à visages découverts, on ne piège pas les invités, on ne les instrumentalise pas, on ne brime pas leur parole, qu’ils soient idéologiquement dans notre camp ou dans celui d’en face. C’est le minimum de dignité que chacun se voit en droit de réclamer. Celui de penser ce qu’il pense, et de venir le défendre, parfois en vents contraires.

C’est pourquoi aussi, Paroles d’honneur a vocation également à travailler en collaboration avec l’ensemble des médias indépendants qui émergent ici et là et notamment dans les quartiers. Des médias qui comme nous participent avec force et détermination à cette réappropriation d’un espace trop longtemps confisqué.

Enfin, je le disais tout à l’heure, Paroles d’honneur doit son existence à l’avancée incontestable du mouvement décolonial en France. Mais cette avancée, bien que réelle, est constamment menacée par la guerre qui lui est menée. La lutte décoloniale – contre le racisme structurel, les violences policières, la négrophobie l’islamophobie, l’impérialisme, la Francafrique, le sionisme – est loin d’être gagnée et le chemin sera long pour stabiliser durablement nos victoires. C’est pourquoi, Paroles d’honneur n’est pas le lieu où l’on peut a priori « faire carrière », où des intérêts strictement individuels s’y accompliraient. C’est le lieu de l’engagement pur et simple, porté bénévolement par un idéal et une passion commune.

Pour cette même raison, c’est le lieu où nous avons besoin d’un soutien massif et collectif. Nous savons que ce soutien existe. Le succès de nos premières émissions l’a prouvé, comme nous avons voulu prouver, avant de demander quoi que ce soit, la qualité de ce que nous sommes en capacité de produire.

Évidemment, nous n’attendons pas que chacun d’entre vous s’investisse dans ce projet de la même manière que nous, y mettent la même énergie, le même temps consacré. Nous n’avons pas toujours la possibilité de porter à bout de bras, quotidiennement un projet comme celui-ci. Certaines responsabilités vous obligent ailleurs, certaines contraintes vous empêchent ici. Pour corser le tout, l’ordre politique structure les choses de telle sorte que quiconque mettrait non pas un pied mais un orteil dans notre camp se voit diabolisé à jamais, marqué du sceau de l’infréquentabilité.

Nous n’avons pas toujours ni tous les moyens de prendre ces risques-là, pour la simple et bonne raison que nous sommes avant tout des êtres de chair et sang, que nous devons travailler et vivre dans ce monde-là avec toutes les difficultés que cela implique. Tout cela, bien sûr, nous le comprenons, nous le comprenons mille fois.

Cependant, certains prennent ces risques. Des militants, tous les jours, les prennent. Ici et ailleurs, dans d’autres espaces aussi. Ces gens ne sont pas fous, ils ne vivent pas dans un espace-temps différent qui faciliterait leur engagement. Seulement, ils ont fait ce choix décisif un jour dans leur vie. Nous l’avons fait aussi. Mais nous l’avons fait, non pas par une espèce de pureté ou d’abnégation morale mais parce que nous croyons au succès de ce projet, au succès de ce mouvement qui finira un jour par payer à force d’énergie redoublée. Parce que nous pensons aussi qu’il faut d’abord pouvoir se mouiller soi-même avant de demander aux autres d’en faire autant, que c’est le minimum que nous devons à ceux qui croient en nous.

Avec Paroles d’honneur, nous voulons continuer à nous mouiller davantage afin qu’un jour il ne soit plus un problème pour quiconque de mettre les deux pieds dans cet espace qui n’est autre celui de notre dignité politique. Il faut bien comprendre cela. Quand nous vous demandons de soutenir financièrement Paroles d’honneur, nous ne disons rien d’autre que ceci : aidez-nous à nous mouiller jusqu’à l’os.

Aidez-nous à sécuriser le lieu décolonial, à sécuriser cette existence politique, ce « nous politique » auquel nous pouvons absolument tous faire partie en dépit de nos appartenances sociales et raciales d’origine.

Aidez-nous de telle sorte qu’un jour, inshallah, nous puissions honorer notre mission historique, celle qu’il s’agit comme le dit Frantz Fanon « de découvrir, d’accomplir ou de trahir ».

En ce qui nous concerne nous et toutes celles et ceux qui soutiennent ce projet, qu’il fleurisse ou qu’il échoue, une chose est sûre : il ne sera pas dit que nous avons trahi. Merci