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Du passé faisons table d’hôte

Le mode d’entretien des zombi dans l’imaginaire haïtien et ses filiations historiques

Par Franck DEGOUL

L’assimilation de la figure du zombi mort-vivant à celle de l’esclave des temps colo-niaux n’est pas nouvelle, loin s’en faut. Voilà presque cinquante ans, Alfred Métraux relevait déjà que “L'existence des zombis vaut, sur le plan mythique, celle des anciens esclaves de Saint-Domingue” (Métraux, 1958 : 251). Si cette indéniable ascendance s’est imposée à de nombreux autres auteurs ayant traité de près ou de loin de l’imaginaire haïtien de la zombifi-cation (Ans (d’), 1987 : 292-293 ; Hurbon, 1988 ; Najman, 1995, etc.), jamais pourtant les conceptions populaires concernées ne firent l’objet d’une investigation ethnographique serrée visant à en restituer l’éventuelle portée mémorielle liée, précisément, à la présence concrète de ce passé dans certaines représentations relatives aux conditions d’existence du zombi. Or, l’examen vigilant et rigoureux de motifs trop souvent tenus pour anecdotiques révèle de sai-sissants échos, de remarquables résonances de certains traits historiques attachés aux condi-tions objectives des esclaves : les modes d’entretien et d’exploitation respectifs des zombi et de leurs ascendants réels, les esclaves de l’histoire coloniale, coïncident alors en de nombreux lieux de l’imaginaire considéré, tout se passant comme si une mémoire collective incarnée, incorporée – échappant au processus de re-construction collective de l’histoire à partir de di-vers contenus de conscience – y était inscrite à la manière d’une empreinte.

A la faveur d’un éclairage historique fourni par certains articles du Code Noir, ainsi que par les notations de l’historien Gabriel Debien concernant les conditions d’existence des esclaves aux Antilles françaises aux dix-septième et dix-huitième siècles (Debien, 1974), nous tenterons donc de mettre en perspective diverses données liées, notamment, à la manière dont l’imaginaire haïtien conçoit le logement des zombi, leur alimentation, leur onomastique et jusqu’à la façon dont ils seraient traités si une seconde mort, bien réelle celle-ci, se profilait pour eux ou venait tout simplement à les arracher au joug de leur maître. Souvenons-nous que Le Code Noir est cet édit promulgué en 1685, préparé et voulu par Colbert, voulu et signé par Louis XIV et qui, au travers d’une soixantaine d’articles inégalement appliqués selon les mi-lieux, les époques et les lieux, règle et codifie néanmoins la façon dont les planteurs et l’officialité du Roi de France devront traiter leurs esclaves à partir de cette date. La présente contribution, nous le verrons, nous confrontera à de troublants résurgences de certains de ses articles, dont le second et le vingt-sixième cités en épigraphe qui traitent respectivement de l’impératif de la conversion à la religion catholique par le sacrement imposé du baptême, et de l’obligation dans laquelle se trouvaient théoriquement les maîtres de pourvoir aux besoins fondamentaux de leurs esclaves.

Quelques rappels préliminaires s’imposent toutefois. Tel qu’il est conçu en Haïti, le zombi est cet individu dont un des principes spirituels constituant la personne – l’âme dé-nommée zombi dont tout être humain est pourvu – a été, pour un motif punitif ou lucratif, dé-robé par un prêtre vodou (oungan ou bôkô) et qui, dès lors, ne tarde pas à sombrer dans un état de mort apparente, d’“étourdissement” [tourdi], avant que d’être inhumé par les siens. Exhumée par son assassin sorcellaire ou l’un de ses commissionnaires selon des procédés ma-giques, la victime est alors convoyée nuitamment jusqu’à la propriété de son maître asservis-seur qui constituera désormais son lieu de captivité. Lorsque le zombi convoyé est parvenu à destination, il est dès lors possible, dit l’imaginaire, d’en faire la rencontre inopinément sui-vant le modèle stéréotypé de la rencontre fortuite. La victime oeuvre le plus souvent comme domestique auprès de son maître qui exige d’elle qu’elle serve l’hôte de passage, occasion de son identification par ce dernier. Ce statut de domestique compte d’ailleurs parmi les issues para-mortem les plus fréquentes pour les zombi, s’ils ne se voient assignés des tâches en rapport avec l’agriculture – en milieu rural – ou avec le commerce – en milieu urbain.

Conçu par l’imaginaire collectif, il est toutefois un autre type de rencontre d’un genre distinct, quoique identiquement stéréotypé. Le face-à-face ne s’y produit plus inopinément, mais à l’invite du oungan qui consent à dévoiler son cheptel de zombi au visiteur de passage. Ceux-ci se trouveront alors dans un local spécialement dédié à leur parcage, nommé parfois “chambre”, parfois “maison” des zombi [chanm / kay-zombi].

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