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LE MOIS DU CREOLE

Lorsque le créole sort de sa gangue de misère, de colère et de jurons, il habite une langue que l’histoire a pétrie et que le peuple a recueillie comme son plus bel enfant.

C’est une langue des mornes où dorment les marrons. Une langue des marchés où la parole se donne. Une langue des nuits chavirées par les contes. Une langue de chansons impertinentes d’amour. Une langue de musique fondue dans les tambours.

Une langue à tout prendre qui arpente les rues et qui n’a pas d’autres maîtres que la mémoire de la mer. Une langue qui sort d’un long voyage et que l’école et l’église ont voulu étrangler pour délit de mauvaises manières et qui s’en est allée de grammaire en dictionnaire prendre ses diplômes pour convaincre les incrédules, les malparlants et vaincre les rigidités officielles.

Une langue-mémoire dans laquelle l’histoire a fait son nid et qui donne au présent la saveur d’une identité.

Une langue qui s’ouvre comme une sensitive et qui gambade dans les bandes dessinées, les recueils de poèmes, les émissions de radio ou de télévision. Une langue qui a fait son chemin-chien en résistance, inquiète ou crispée, en rires souverains, en solitude, en duels imprévus et qui aujourd’hui veut chanter en duo avec la langue française.

Honneur et Respect pour ceux qui l’ont défendue et illustrée.

Honneur et Respect pour ceux qui l’ont armée pour qu’elle puisse se défendre contre le monolingue.

Honneur et Respect pour ceux qui en Haïti, à Sainte-Lucie, à la Dominique, à Cuba, en Louisiane, à Paris, à Miami, à New-York ou à Montréal ouvrent ses ailes d’oiseaux migrateurs.

Honneur aussi à nous, Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais qui ne l’avons jamais laissée tomber malgré bien des préjugés et bien des trébuchements.

Moun ka di, Moun pé di mè i la é chak fwa ou kryé-ey i ka répond !
C’est notre langue et qui, elle aussi, réclame liberté, égalité, fraternité. Que l’on me permette d’ajouter Dignité ! Comme nous disons souvent, elle veut rentrer dans le salon en femme fière de ses atours, en fille légitime de la maison.

Alors, nous avons deux langues. Le créole et le français. Deux expressions de notre humanité. Deux manières d’habiller nos paroles. Deux façons d’habiter nos pensées. Mais le malheur, c’est que l’une avec son armada de livres, de télévisions, d’écoles, d’Etat pour tout dire, ronge l’autre avec l’efficacité des poux-de-bois.

Cela veut dire que le créole n’est pas tant menacé par la langue française que par la francisation des esprits. De plus en plus, nous mangeons français, nous buvons français, nous vivons en français et surtout nous pensons dans la langue française. Autrement dit le créole se dilue dans un magma franco-créole et se détourne de sa propre culture pour ne pas dire de sa propre philosophie.

Nous entendons tous les jours : ou antren dè di mwen kè…

Les sonorités s’altèrent. Des « u » ou des « r » incongrus surgissent des profondeurs de notre francité.

La grammaire est bousculée et les tournures se vident de leur créolité. An las, las, las ! devient An TRES las ! Ceci sans compter toute la maîtrise linguistique de notre environnement qui s’effrite. Le nom des arbres, des fruits, des animaux, etc se francise et clindindin devient luciole. Zing-Zing devient libellule.

Malgré les apparences, les lignes sont rompues et tout un imaginaire risque de disparaître emporté par la lame de fond d’une mondialisation qui nous parvient à travers la France. Les jeunes sont les premiers touchés et sans vouloir les emprisonner dans un quelconque intégrisme, il est temps de les orienter vers une reconquête d’eux-mêmes.

Loin de moi l’idée qu’il faille mener une guerre contre la langue française et même la culture française ! Il y a néanmoins à lutter pour soi, pour sa langue, pour sa culture, pour son patrimoine, pour son identité pour mieux s’ouvrir au Tout-Monde. Il y a surtout à affirmer et à vivre son Soi-Monde de manière, sereine, confiante et surtout confortable.

Ne trouvez-vous pas qu’on parle trop le créole ici ? m’a lancé une métropolitaine au détour d’une conversation. Je me suis senti giflé par elle-même et par l’histoire. Giflé au plus profond de moi-même alors que je respecte et que j’aime la langue française. Giflé parce que c’était une grossièreté, doublée d’une indécence, triplée d’une inconscience de la réalité. Dans son arrogance naïve, elle me dépouillait d’une part de mon humanité.

L’anecdote vaut ce qu’elle vaut mais elle révèle non seulement la persistance d’un jacobinisme mais encore la croyance forte en un impérialisme linguistique. Au nom de quoi ne devrions-nous pas parler le créole ?

Cohabitation de deux langues. Frottement de deux langues.

Compétition de deux langues. Toutes les hypothèses sont permises en situation de diglossie. La meilleure étant celle qui respecte l’autre et sa langue.

Et c’est là que git le problème. Je suis français donc je ne suis pas l’autre. Pourtant, je suis aussi guadeloupéen ! Je veux dire qu’il y a à penser ou à repenser les notions d’altérité, de diversité, de métissage. Ce qui revient à repenser la notion d’identité elle-même. Amine Maalouf a parlé d’identités meurtrières. Très juste, mais il existe aussi des identités meurtries et parfois assassinées.

Tous les jours des langues meurent ! Tous les jours des formes d’humanité meurent. Tous les jours ! Le Président Jacques Chirac a eu des mots admirables à ce sujet au niveau de sa fondation. Des mots tardifs pour nous mais éblouissants de vérité. Il y a un au-delà de la langue qui est dans une relation avec soi et avec les autres. Toute langue étant par définition relation. J’ai envie de dire relation-poétique !
Dès lors, il ne convient pas, selon de moi, de s’apitoyer sur notre sort. Il ne suffit pas de quémander un droit de créole. Il serait plus judicieux d’affirmer le créole sans guérilla ni guerre. Accepter, affirmer, pratiquer, illustrer. Chaque poème écrit en créole, chaque roman écrit en créole, chaque spectacle vivant en créole, chaque film en créole (inexistant), chaque création en créole, affirme le créole, le densifie et l’élève à la dignité de langue. C’est donc à nous-mêmes que nous devons demander plus. C’est donc avec nous-mêmes qu’il faut débattre. C’est donc avec nous-mêmes qu’il faut combattre. Sous peine de prôner l’irresponsabilité des peuples.

Je crois, au contraire, en la responsabilité des peuples. Je crois aussi en leurs capacités. Je crois enfin en leur génie.

C’est donc du plus profond de cette foi que j’ai proposé à Jacques Gillot, Président du Conseil Général, d’organiser le Mois du Créole. Il a répondu avec enthousiasme en mobilisant différents services de l’assemblée pour concrétiser ce projet sous son autorité. L’idée était d’instaurer des débats avec des thèmes divers ( la décréolisation/ les médias et le créole/ la jeunesse et le créole/ la médecine et le créole), d’illustrer le créole à travers le concours d’éloquence créole (ripaj a lokans kreyol), de faire participer la population au moyen d’une collecte des mots créoles en voie de disparition ou disparus. La réédition de l’ouvrage commandé à Mme Juliette Sainton sur la graphie du créole guadeloupéen venant ajouter une dimension scientifique et pédagogique à l’évènement.

C’est donc au présent un acte d’affirmation et de conscientisation dont les précurseurs sont nombreux. Rémi Nainsouta, Germain William, Gérard Lauriette, Sonny Rupaire, Hector Poullet, Sylviane Telchid, Max Rippon entre autres.

Une langue n’est pas qu’une langue, c’est aussi un langage. Le créole n’est pas que le créole, c’est aussi une histoire et un avenir à partager. Un vivre ensemble. Une âme !

Honneur et Respect !

Ernest Pépin

Directeur des Affaires Culturelles et du Patrimoine

Ecrivain

{{Ajout de la rédaction :}}

{{CREOLE - JUST ANOTHER PATOIS ?}} : article en Anglais de Jean S. Sahai, voir [ICI->http://www.montraykreyol.org/spip.php?article177]