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LE PICKPOKET DE L'HUMOUR

Stéphane TEROSIER
LE PICKPOKET DE L'HUMOUR

S’il est bien une image qui colle à la peau du Noir, c’est celle du grand enfant qui arbore en permanence un imperturbable sourire. Souvent, ce sourire se fait béant/béat pour laisser échapper quelques éclats de rire sonores. Et pourtant, quand on sait les difficultés que doit surmonter le Noir chaque jour pour faire face à un monde hostile, on s’attendrait davantage à ce que ses rires laissent leur place à des sanglots. Pas surprenant, dès lors, que l’on considère le Noir comme un grand enfant niais. Mais ce serait là une grossière erreur, car la bonne humeur de l’Homme noir ne signifie aucunement qu’il soit dépourvu de toute lucidité.

Au contraire, l’humour de la race noire lui est certainement salutaire car c’est notamment par ce biais qu’il nous est possible de regarder les obstacles dressés sur la voie de notre progrès sans céder à un pessimisme qui nous guette constamment. L’humour nous autorise à contempler les défis que nous devons relever avec suffisamment de distance pour en relativiser l’importance.

Et c’est à cela que nous invite Serghe Kéclard dans son dernier opus, Cartel comédie, publié chez K.Editions en 2012. Par le truchement de l’humour, l’auteur nous invite à une réflexion profonde sur la jeunesse de son île, la Martinique. Un excès de sérieux aurait très certainement été contreproductif tant l’ampleur des défis au niveau desquels doivent se hisser ces jeunes « Mankatjenbé » est de nature à engendrer résignation et désespoir.  En recourant à l’humour, Serghe Kéclard nous propose de jeter un regard amusé sur ces problèmes, sans pour autant les minimiser.

A travers le récit captivant des péripéties d’un groupe de jeunes unis par les liens de l’amitié et/ou de l’amour, nous sont dévoilées les questions cruciales auxquelles est confrontée la Martinique, colonie française sise au milieu d’une Caraïbe qui dans sa grande majorité a tourné la page coloniale. La Martinique, anomalie politique et, partant, sociétale, sables mouvants sur lesquels doivent se construire ces jeunes réunis en « cartel ».

Mais au-delà de l’intrigue, il me semble que le vrai génie de Serghe Kéclard a été de faire de chacun de ces jeunes le narrateur de sa propre histoire, de leur propre histoire. Dès lors, on ne peut que s’éblouir devant une langue dans laquelle la jeunesse de cette île ne manquera t’entendre sa propre voix. Une langue qui, par ses emprunts au créole martiniquais, à l’anglais, à l’espagnol, franchit les contours aliénants d’un français trop étriqué pour exprimer toutes les inflexions du génie de cette jeunesse.

Mais, il ne faudrait pas pour autant croire que l’auteur se contente de nous offrir la transcription de banales conversations juvéniles. Il confère ici une noblesse indéniable à la langue de ces jeunes en y injectant avec brio une langue châtiée, consacrant ainsi un mariage des plus réussis. Parés de cet idiome original et frais, les jeunes héros de Cartel comédie paraissent alors bien plus profonds, bien plus complexes que ne le laisserait supposer l’apparente superficialité qu’ils offrent au monde. Dès lors, ce dernier ne semble être que le leurre auquel ils ont recours pour dissimuler leur fragilité, leurs questionnements, leurs remises en questions face à une société qui « ne peut s’empêcher sans raison / de tout bonnement les dévorer ».

Par-delà ces héros d’encre et de papier, c’est à la jeunesse de son pays que Serghe Kéclard rend hommage en en dévoilant la complexité et la profondeur. Bien sûr, il n’en demeure pas moins que nous sommes face à une comédie succulente où Serghe Kéclard, pickpocket de l’humour, nous volera subrepticement sourires et rires au gré des aventures et mésaventures de ses héros mais jamais ceux-ci ne seront fielleux ou, pire, niais. C’est donc une lecture que nous ne saurions trop vivement  recommander tant aux jeunes, qui ne manqueront pas d’être amusés d’entendre leur propre voix à travers celle des narrateurs, qu’aux plus âgés, soucieux de préserver leur jeunesse.

Cartel Comédie est une œuvre riche et puissante ...

                                      Stéphane Térosier, avril 2013 in Konsyans