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LE ROI N'EST PAS MORT, MAIS VIVE LA REINE

Ce n'était pas hier, cela fait déjà vingt-huit ans. Ce n'était qu'hier, il y a des moments qui n'ont pas d'âge. Le professeur Leslie François Manigat était à Montréal pour faire part à des amis, à d'anciens élèves et anciens étudiants de sa décision de fonder un parti politique. Décision surprenante. Il est vrai que depuis plus de 20 ans auparavant plusieurs le voyaient Président de la République. Parlait-il de Salomon, on l'accusait d'être en campagne; enseignait-il aux jeunes de comprendre les origines et les conséquences de "la guerre du Sud", on trouvait une épiderme à la science. Car en réalité il s'agissait de science, une science déjà vieille mais combien nouvelle pour ceux de notre âge qui avaient grandi dans la verbocopie du déjà dit. Pourtant il ne s'agissait de rien d'autre que de faire comprendre que la temporalité est une dimension signifiante de la vie de l'humanité, et que ni l'une ni l'autre - la vie et l'humanité- fussent-elles segmentées pour des raisons pédagogiques, donc pratiques, en périodes, ères, époques, siècles ou en nations, peuples, communautés, regroupements humains d'intérêts idéologiques, spirituels ou religieux, ne pouvaient être saisies que dans une globalité dimensionnée par le temps qui se déroule différent et semblable à lui-même.

Leslie Manigat dérangeait les professeurs dont le savoir était remis en question et les politiques dont le pouvoir ne reposait plus que sur du bruit proféré. Il fallait l'abattre, le prendre en flagrant délit pour le faire. On lui demanda donc de fonder et de diriger l'École Nationale des Hautes Études Internationales. Il fallait des cadres politiques, des compétences dans la diplomatie haïtienne qui allait bientôt affronter celle du Vatican. Combien de jeunes ont appris aux "Hautes Études" que la diplomatie est connaissances au pluriel, mais aussi attitudes, c'est-à-dire manières et bonnes manières. Car même quand les souverainetés s'affrontent les diplomates se saluent et mangent à table et doivent savoir le faire. Les "Hautes Études", c'était aussi l'occasion de dire de Manigat qu'il préparait ses cadres, ses partisans. Il s'était fait prendre, en formant la jeunesse, de complot contre la sûreté de l'État. Une tête qui dépasse doit être coupée. Ce fut l'arrestation, la prison, le bannissement et l'errance. Des Etats-Unis, à la France, à Trinidad-Tobago, au Venezuela et ailleurs, il porta bien haut le drapeau de l'intelligence et du prestige d'Haïti. Même s'il n'avait écrit pendant son long exil que son {Histoire de l'Amérique Latine}, aujourd'hui encore référence ultime pour la compréhension globale (le mot revient) des Amériques, il aurait mérité d'être le maître salué avec respect par les plus grands historiens de notre temps. On trouvait que l'exil lui allait bien.

Dans l'accueil réservé aux {Impératifs de la Conjoncture}, il y avait un non-dit qui sera exprimé quand il est venu annoncer la fondation projetée d'un parti politique: "Mais qu'est-ce qu'il est venu faire dans cette galère?" Déjà en 1963, alors que je rêvais d'en découdre et que je le voyais en Castro haïtien (Leslie Manigat Castro, pourquoi pas?), il m'avait fait comprendre qu'il était plus facile de vouloir être Castro que de le devenir pour plusieurs raisons dont l'une était la difficulté historique des intellectuels haïtiens de communiquer avec leurs concitoyens dans leur langue et dans leurs langages. Ce qui était vrai en 1963 l'était encore plus en 1979, surtout que monsieur Manigat des écoles d'Haïti était entre temps devenu Monsieur le Professeur de nombre d'universités de la planète. Décision surprenante, en effet.

Moi, je voulais d'un Leslie Manigat, conscience de la cité, conscience morale et conscience savante, conscience concernée mais non impliquée pour ce que l'implication peut signifier de partisanerie et de marche dans la boue. Du coup, ma réponse fut NON. Pour n'avoir pas été seul j'étais soutenu dans mon non, mais c'était des nons individuels exprimés collectivement. C'est ainsi que fois après fois monsieur Manigat qui s'appelait parfois Leslie revenait à Montréal avec des arguments nouveaux, des quasi rapports sur l'évolution du parti en formation ("Je suis arrivé au point petit b"), des envolées lyriques sur la force de conviction et de mobilisation d'un parti organisé (il avait certainement lu Lénine) jusqu'au jour où à court d'arguments ou dans un état de désespoir démocratique il conclut ainsi: "Vous serez, si vous le voulez, le CERES du RDNP." C'était une nuit chez Harry Carrénard. Je vous jure que c'était beau, et qu'aucun de ceux qui étaient présents ne lui a jamais retiré son respect. Pas moi, en tout cas.

Non, le Roi n'est pas mort. Il n'est pas mort parce que les Haïtiens se souviennent qu'en quatre mois d'une présidence difficile il a fait plus que la démocratie clintonienne, père lebrunienne n'en a fait depuis 1991. D'abord au niveau de la communication dont il avait parlé en 1963. On pouvait trouver folklorique que son émission hebdomadaire s'intitulât {"Ti kozé anba tonnèl".} Folklorique, peut-être, dans sa désignation, et encore, mais ni infantilisante ni méprisante. C'était des rapports d'étape et des mises en débat. Dans les{ "Ti kozé…"} Manigat disait ceci:
_ 1. Voilà ce qui a été fait depuis notre dernier {"Ti kozé…"}
_ 2..Voici ce que nous comptons faire dans un délai rapproché, qu'en pensez-vous?
_ 3. Voici ce que nous comptons faire dans un plus long terme, qu'en pensez-vous?
_ 4. Voici l'état général du pays.

Les Haïtiens se souviennent, mais un peu tard, que le gouvernement Manigat-Célestin a répondu avec la plus grande dignité à la Caricom qui voulait arroser le pays de sa bave de parvenue, la même Caricom qui vient de dire au Canada par la voix du Premier Ministre de la Barbade {"qu'Haïti ne dispose pas d'institutions capables de faire bon usage de ces ressources (et) que les fonds alloués à Haïti ne pourront pas nécessairement améliorer les conditions de vie du peuple, ni résoudre les graves problèmes auxquels est confronté le pays".} René Préval en a souri. Les Haïtiens se souviennent, mais un peu tard, que le gouvernement Manigat-Célestin a été le seul, depuis les débuts de la bidonvillisation de Port-au-Prince en 1962 à intervenir pour bloquer la construction anarchique de maisons dans le bassin versant du Morne l'Hôpital. Ces constructions ont repris dès le lendemain de sa chute de sorte qu'aujourd'hui la terre du Morne l'Hôpital se trouve dans les égouts et dans la mer. Quant aux parlementaires qui ont affaibli le gouvernement en bloquant systématiquement son action et aux militaires qui l'ont renversé, ils ont appris aujourd'hui, mais un peu tard, que seule la démocratie, malgré son apparence de faiblesse, garantit la survie des institutions sur lesquelles repose un pays qui progresse continuellement.

Le Roi n'est pas mort, mais Vive la Reine. Je suis heureux que Mirlande H. Manigat soit devenue la Secrétaire général du RDNP. Déjà le 25 mai 2007 j'écrivais ceci: {"En ce jour de la Fête des Mères, pendant que je remercie la mienne de tout l'amour qu'elle a donné sans mesure aux trois générations d'enfants qu'elle berce encore, je ne puis que souhaiter à mes concitoyens, enfants de mon pays, qu'Haïti leur mère, souvent marâtre pour la majorité, puisse se fusionner, le temps nécessaire à sa reconstruction morale, spirituelle et matérielle, à une femme de savoir, une guide éclairée et progressiste, une mère aimante, équitable et ferme. Puissions-nous avoir le courage de la défendre pour que demain, une fois de plus, l'intelligence ne soit mise en déroute par la bêtise. Trop souvent nous avons fait d'Anténor Firmin le spectateur impuissant de nos errances suicidaires."} Une mère pour Haïti, pourquoi pas? Notre pays blessé a besoin d'être soigné et bercé; il a besoin d'être guidé avec amour mais fermeté hors des chemins de la grande criminalité Après 50 ans de barbarie, il a besoin d'autre chose que de se faire dire dans un rire moqueur de "nager pour sortir", en d'autres termes d'aller se faire foutre.

{{Je demande au professeur Manigat de continuer pour nous ses travaux de recherches et de réflexions, au fondateur du RDNP d'être satisfait et fier d'avoir formé une relève de qualité, et au président Leslie Manigat de continuer à prêcher l'amour du pays malgré son retrait de la vie politique.}}

{ {{Henri J. Piquion
_ 04 août 2007}} }

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