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« Le roman d’Anansi »

« Le roman d’Anansi »

Anansi, personnage de conte, est une célébrité dans les Antilles anglophones, à Curaçao, au Surinam, chez les Boni de Guyane. Il n’est pas connu en Guadeloupe et en Martinique où sévit à sa manière Compère Lapin. Dans une anthologie de référence parue aux éditions Caret en 2006, Armelle Détang et Jacqueline Picard nous permettent de faire connaissance avec ce héros masculin qui a traversé  l’Atlantique à bord du bateau négrier.

 

M.-N.RECOQUE : Le personnage d’Anansi est une araignée anthropomorphe. Son portrait physique et son portrait moral diffèrent selon les époques et les lieux mais peut-on néanmoins dégager quelques éléments récurrents ?

 

J.PICARD : Pour ce qui est du physique du personnage, la description est aisée. D’un conte à l’autre on le voit sautiller, s’agiter, partir en voyage. Main preste, gestes imprévisibles, voix nasillarde et ton moqueur. N’oublions pas qu’il fut beau avant d’avoir été puni pour son arrogance et qu’il se croit toujours irrésistible malgré sa grosse tête plantée branlante au-dessus de ses pattes à ressort. Quel animal que cet homme ! Pour le moral, c’est plus compliqué. De l’agitation maladive, de la quête perpétuelle, on passe à la frénésie d’avaler tout ce qui passe à sa portée, on passe à l’irrespect total du sens du partage. Monsieur ayant femme et enfants (contrairement à Compère Lapin que l’on voit plutôt célibataire), son égocentrisme ferait pleurer plutôt que rire. Mais c’est un égocentrisme si excessif et naïf, si caricatural, qu’il fait la joie de tout le village. Il est bien sûr à tu et à toi avec les dieux et les rois qu’il manipule avec aisance. Bref un sacré « madragè ».

 

M.-N.R. : Que doit Anansi à son continent d’origine, l’Afrique ? Quelle transformation a-t-il connu aux Antilles, dans le domaine de la plantation ?  A quel besoin des auditeurs (ou lecteurs) le personnage d’Anansi répond-il ?

 

J.P. : Que ce soit dans les démêlés d’Anansi avec les puissants, avec sa femme, ses voisins, ses enfants, la réalité du village africain émerge. C’est le village de la forêt avec ses traditions, son mode de vie, les tâches journalières, les obligations de la parenté. Il est évident que passant de l’autre côté de l’Atlantique le mode de vie change, cela va sans dire. Ce qui ne change guère est la fonction du personnage dans le conte, personnage ambivalent, ambigu, il est pour les enfants, fabuleux, un modèle de survie : apprendre à faire fonctionner sa cervelle, ne pas avoir peur, etc, un modèle aussi à ne pas suivre en raison de son égocentrisme forcené. Dans l’utilisation qu’en font les adultes, le personnage, comme cela se faisait déjà en Afrique sert à « dire les choses sans les dire », et comprenne qui se sent visé. La parole voilée a passé la mer. Mais attention à qui serait tenté par des lectures sociologisantes. Les transcriptions que nous avons trouvées sont relativement récentes. Pour la partie africaine, à part un conte datant de la moitié du XVIIIe, ils sont tous entendus au début du XXe. Pour la partie outre-atlantique, à part les contes cités par Lewis (vers 1817) ou Dasent vers 1850, ceux-ci datent tous de la fin du XIXe, début XXe. Nous ne sommes plus guère dans la plantation, mais dans le bourg ou la ville. A quel besoin des auditeurs répond-il ? Probablement à un besoin compensatoire, à des besoins communautaires, mais je crois sincèrement que cet embobineur apporte autre chose. Comme l’a très bien montré Efua Sutherland, une dramaturge ghanéenne, en expliquant le succès de l’anansegoro au Ghana, c’est un spectacle total. Les musiciens et les acteurs font participer les spectateurs, qui demandent à être mystifiés, encore et toujours par Anansi. Et qu’importe si vous connaissez déjà l’histoire, l’auditeur ou le spectateur aime la réentendre ou la revoir jouer.

 

M.-N.R. : Pourquoi vous a-t-il semblé important de nous faire connaître cette araignée africaine parvenue dans la Caraïbe par le truchement des bateaux négriers ?

 

J.P. : Pourquoi faire connaître cette araignée ? Parce que c’est un personnage complexe, qui a fasciné les premiers transcripteurs, parce qu’il est toujours vivant en Afrique et dans la Caraïbe et que les prolongements littéraires ou esthétiques sont très variés, justement parce que le personnage nous interpelle et parce que nous avons tous un peu d’Anansi en nous. Le bateau négrier, dieu merci, n’a pas amené que de la souffrance, mais aussi du rire.

 

M.-N.R. : En ce début de XXI siècle, que peut nous apporter la fréquentation d’Anansi ? En tant que personnage de conte traditionnel, peut-il encore s’adapter et trouver sa place dans ce qu’on appelle la modernité ?

 

J.P. : L’anthologie le montre amplement dans la centaine de pages de l’épilogue, un tel personnage est passé maintenant dans les mains des créateurs, poètes, artistes, écrivains, cinéastes. Les pédagogues le regardent avec un peu d’effroi, cela se comprend. Et pour adoucir le côté brut de décoffrage de la bête, on le présente tout gentil-gentil dans les publications enfantines jamaïcaines, jouant du violon de surcroît. Il risque par contre, de mourir sous les coups des idéologues qui ne veulent voir en lui autre chose qu’un survivant-résistant du Nouveau Monde. Pourtant, en Afrique de l’Ouest, l’Araignée d’or tend encore ses pièges. Mais les voit-elle réellement de là-bas ?

 

    Propos recueillis par Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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