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L'écriture des créoles français au début du 3è millénaire : état de la question

Marie-Christine Hazaël-Massieux (in "Revue Française de Linguistique Appliquée", 2005/1, vol. X)
L'écriture des créoles français au début du 3è millénaire : état de la question

C’est seulement depuis les années soixante-dix que l’on se soucie vraiment et partout dans les mondes créoles de doter les parlers créoles de systèmes graphiques cohérents. Alors que chez les linguistes, préoccupés de plus en plus de la description des langues créoles, on prônait un peu partout le passage de représentations très francisées à une transcription phonétique, avant d’élaborer davantage les systèmes graphiques proposés, on constate un énorme décalage avec les pratiques et les points de vue affichés dans la population. Combien de fois des locuteurs qui ne parviennent pas à imaginer leur créole autrement que comme dérivé du français, comme une sorte de “patois français” - situation qui les confronte à une grande insécurité linguistique -, ne s’offusquent-ils pas des représentations graphiques qui sont proposées ? On parle par exemple, selon les zones et selon les personnes, de “créole américain”, ou de “créole K-W” pour ces notations dont la cohérence même est jugée provocante.

On peut constater alors combien il est long et laborieux de doter une langue d’un système graphique accepté par les locuteurs qui bien naturellement se forgent leurs représentations, d’autant plus que les créoles ne sont enseignés à l’école que très inégalement selon les zones, et de fait très récemment - ce qui interdit encore tout recul et toute analyse des conséquences de cet enseignement scolaire. L’impact d’un certain écrit créole reste très limité dans les Départements d’Outre-Mer français, d’autant plus que le créole est souvent - du fait des assimilations volontiers effectuées par certains mouvements politiques - considéré comme vecteur d’une indépendance politique que beaucoup rejettent. Dans les pays indépendants, que l’on ne peut d’ailleurs pas traiter tous de façon identique car l’usage du créole écrit et sa réception sont extrêmement variables, les bases d’une reconnaissance de la langue sont sans doute posées [1][1]Par exemple, le créole est langue officielle avec le français…, mais les données économiques et politiques ne facilitent pas toujours l’accès à l’écrit créole, et ceci souvent pour la majorité de la population.

3Cependant, des évolutions importantes ont eu lieu depuis l’époque où l’on se posait la question des systèmes graphiques dans des termes rudimentaires en proposant, sans autre souci, une notation phonologique, mais en ignorant les questions morphologiques qui bien naturellement se posent, et surtout les questions concernant les types d’écrit ou même la question de la littérature qu’il convient d’examiner au-delà de la seule question de la représentation des sons : ce sont ces questions que dans notre ouvrage de 1993, Ecrire en créole, nous évoquions déjà. Il s’agissait de rappeler qu’écrire, ce n’est pas seulement tracer des signes sur le papier. A travers l’écriture c’est tout un rapport au monde qui se trouve envisagé. Ecrire, c’est doter un peuple de corpus variés et notamment d’œuvres littéraires, c’est l’ouvrir à l’expression et la manifestation d’une culture ; c’est aussi poser la question du style, du niveau de langue à retenir, s’interroger sur les genres écrits, les formes à développer, les figures, etc. Les créoles ne sont sur ce plan qu’à leurs balbutiements, mais divers signes montrent que c’est là que sont maintenant à poursuivre les recherches.

4Deux aspects nous semblent de ce point de vue particulièrement significatifs :

  • en ce qui concerne les concepteurs de système : l’intégration d’un certain nombre de données autres que purement phonologiques par prise de conscience de la nécessité de représenter des faits morphologiques (facilitant la lecture), d’intégrer une ponctuation fonctionnelle [2][2]Parfois de ce fait, pour des langues encore très marquées par…, de se soucier d’une représentation qui dépasse le niveau de chaque variété immédiate pour une diffusion plus large ;
  • en ce qui concerne les lecteurs : l’intégration d’un certain nombre de principes phonétiques, certes pas toujours bien maîtrisés, mais qui laissent présager le souci d’une certaine rigueur dans la prononciation (certains locuteurs nous avouent même finir par s’habituer au W et au K, d’abord férocement dénoncés !), la perception que le créole est une langue à part entière, bien différente du français, l’acceptation d’un apprentissage nécessaire de la lecture et de l’écriture pour pouvoir effectivement accéder à l’écrit créole.

Dans ces conditions, il apparaît significatif ici, non seulement de présenter brièvement la situation des différents pays créolophones face à l’écrit, en insistant sur les dernières évolutions (révisions des systèmes graphiques, choix d’une lisibilité plus grande, notamment par l’intégration de données grammaticales), mais également d’examiner le contraste entre les textes émanant de linguistes, promoteurs de systèmes graphiques, et ceux qui sont écrits plus ou moins “spontanément” par des scripteurs eux-mêmes soucieux d’être lus par la population, mais qui procèdent en-dehors de toute réflexion linguistique ou de tout apprentissage scolaire de la langue. Les situations de pays indépendants seront intéressantes à considérer par contraste avec celles des DOM, pour réfléchir à des états de développements différents et aux facteurs qui peuvent favoriser ou non l’usage d’un créole écrit devenant ainsi, dans l’esprit de beaucoup, langue à part entière [3][3]Le cas du papiamento, créole parlé (et écrit !) à Aruba,…. Au-delà de cet examen, une réflexion sur les niveaux de langues, mais aussi sur les conséquences de l’écriture quant aux systèmes linguistiques (redondance, développement du lexique, élaboration de la phrase, contrastes stylistiques) devra être entreprise.

5Nous nous interrogerons donc dans un premier temps pour savoir s’il est possible de dégager déjà quelques tendances dans les graphies proposées. Dans un deuxième temps, nous essayerons de réfléchir plus directement aux pratiques des scripteurs. En poursuivant, nous évoquerons la question des niveaux de langues et du style trop souvent ignorée dans le domaine des créoles. Enfin, nous examinerons un instant des évolutions récentes qui touchent des créoles à base non française, plus avancés sans doute au plan de l’aménagement du corpus.


1 – Les plus récents systèmes graphiques : les évolutions

6Alors qu’est sorti en 2001 à la Réunion un nouveau projet de graphie (Proposition Tangol pour l’écriture du créole réunionnais) [4][4]Kayé Tangol n° 1, numéro co-édité par Nout Lang., que vient de paraître grafi larmoni à Maurice [5][5]Cf. l’Express, n° 15201 du lundi 4 octobre 2004, interview de…, et que même aux Antilles, le système dit ‘GEREC’ a connu quelques évolutions ces dernières années (il intègre maintenant notamment les tirets que nous prônions en 1993 ainsi que quelques autres améliorations, tendant à faciliter la lisibilité), il semble intéressant de faire un bilan, quelque dix années après Ecrire en créole.

7Pendant ces dix années, ont vu le jour de nombreux travaux et même des mémoires ou thèses sur l’écriture des créoles, en même temps qu’étaient publiés des écrits divers en créole utilisant les systèmes proposés. Un bilan n’est sans doute pas aisé, notamment en raison de la diversité des langues créoles, de leur dispersion, et surtout des problèmes variés que l’on rencontre du fait de contacts de langues divers : la situation d’Haïti, pays à 85 ou 90 % unilingue créolophone, est très différente de celles des DOM français (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion - où les données diffèrent d’ailleurs encore sensiblement selon les lieux) ; la situation de l’Ile Maurice où l’on pratique selon les domaines et les moments de la journée, de l’anglais, du français et du “mauricien” [6][6]On sait qu’à l’île Maurice ce terme est souvent préféré à celui… n’est pas du tout celles de la Dominique ou de Ste-Lucie, qui elles-mêmes bien sûr sont très différentes de la situation en Louisiane ou aux Seychelles !

8L’introduction du groupe Tangol (Cahier Tangol n° 1), qui s’intéresse en principe exclusivement à la Réunion, résume de fait assez bien la situation un peu partout : après une période où les principes phonologiques se sont infléchis vers des notations phonétiques - qui séparaient de plus en plus les variétés en plaidant pour la notation exacte de ce qu’on prononce (choix dits plus simples mais qui ouvraient la voie à des difficultés de compréhension, à l’intérieur même d’une seule île et alors que l’on finissait par ne plus du tout lire et communiquer, tant les subtilités se faisaient jour) - des vœux ici ou là contradictoires ont vu le jour tendant à faire adopter dans toutes les aires créoles françaises, un système graphique à peu près unique (globalement celui d’Haïti). Mais les inconvénients de ce modèle de notation unique pour des langues diverses et utilisées dans des environnements différents, ont été un peu partout soulignés. Les statuts, les contacts de langues, les objectifs étant divers, un système unique peut se révéler ambigu ou difficile à utiliser ici alors qu’il “passe” parfaitement là. C’est le cas qu’illustre parfaitement le mot ‘penny’, illisible comme notation de [p?j] (peigne) aux Seychelles, alors qu’en Haïti, où la langue haute est le français et l’analphabétisme important, les dangers de confusion avec le mot utilisé pour désigner la monnaie anglaise sont moins grands. Tangol résume pour la Réunion les tendances des systèmes qui ont précédé celui qu’il propose : “un infléchissement vers le phonétisme (les lettres W, Y notent les semi-voyelles), un souci d’harmonisation avec les créoles des autres aires (système pan-créole) et un désir de déviance maximale d’avec le français. ” (p. 1)

9Face à ces choix, la notation de Tangol se veut plus fonctionnelle et cohérente. Elle veut d’abord améliorer des outils auxquels le public progressivement s’est habitué : faire passer un système graphique en 2004 est sûrement moins difficile que dans les années 1970 ! Les principes affichés par Tangol, qui restent largement dans la voie que nous ouvrions en 1993, nous satisfont largement. Ainsi les auteurs retiennent qu’il convient de prendre en compte le sens et sa construction : “Les systèmes graphiques précédents n’ont tenu compte que faiblement de la participation des formes graphiques dans la construction du sens, notamment au cours de l’activité lecture/écriture. On sait mieux de nos jours que favoriser la reconnaissance des mots et des groupes de mots aide la compréhension [ …] La prise en compte des structures grammaticales de la langue est indispensable à la lecture rapide” (p. 3) [c’est nous qui soulignons]. C’est ainsi que l’on veillera à faciliter la lisibilité : “L’élaboration d’un système d’écriture efficace doit viser à faciliter l’accès au sens et par là même rendre plus aisée la compréhension : en permettant une meilleure reconnaissance des mots. Cette visualisation sera d’autant plus accessible si l’image graphique du mot est préservée, même si la prononciation est différente ; en réduisant raisonnablement le nombre d’homonymes au moyen de distinctions graphiques, et ce, en fonction du coût de cette distinction de sens” (p. 5). Tout en indiquant vers quelle forme graphique portent ses choix, Tangol a une perspective pluraliste afin que, à terme, ce soit surtout l’analyse des formes retenues concrètement par les scripteurs qui permettent de dégager les usages majoritaires : pour l’instant il s’agit surtout de donner aux Réunionnais envie d’écrire, et non pas de leur imposer des choix. Il convient aussi de tenir compte des réalités sociolinguistiques et pédagogiques (contact avec le français) et donc d’apprendre à distinguer les codes en présence sans choquer les habitudes orthographiques qui sont forgées à partir du français [7][7]Le court chapitre Pourquoi une orthographe autre que…. Enfin, le système proposé essaye de respecter les différentes variétés de créole réunionnais, notant une forme dite “moyenne” que chacun prononcera comme il a l’habitude de le faire : ainsi on notera ‘sh’ pour ‘shanté’, en sachant que certains prononceront de fait [sãte] (sans tenir compte du ‘h’ graphique) et d’autres [?ãte].

10Du côté des Antilles, Jean Bernabé a livré un nouvel ouvrage (2001) sur l’écriture du créole martiniquais, où il présente ce qu’il appelle la “version standard 2” du système proposé par le GEREC-F [8][8]Groupe d’études et de recherche en espace créolophone et… en insistant sur la distinction qui existe entre “graphie” et “écriture” ; il souligne que l’écriture correspond “à une logique sociale et/ou symbolique” (p. 16). Il insiste sur la lisibilité, mais nie la possibilité de redondance graphique en créole (2001, 36) ; de fait il ne voit de redondance (et il la caricature) que sur le modèle français. Or chaque langue doit développer ses propres marques de redondance, mais toute représentation écrite, pour permettre une lisibilité convenable précisément, doit comporter une certaine dose de redondance [9][9]En théorie de l’information, la redondance désigne tout ce qui….

11Le système proposé tout récemment à l’Ile Maurice met en œuvre cette nécessité d’une redondance, l’importance de la lisibilité, et la volonté de ne pas imposer un système clos, mais au contraire de livrer des propositions pour qu’elles soient testées : “The harmonized orthography presented below is not a closed system. Based on the standardized writing systems currently in use, it will inevitably go through a period of test and trial. In other words, it too will evolve with time and practice” (p. 29 du document de présentation du système “A harmonized orthography for MCL” qui nous a été soumis pour analyse [10][10]Cette courte analyse (sous forme de réponse à des questions…).

12Il semble donc que ces nouveaux principes (lisibilité, redondance, système ouvert sur lequel les locuteurs/scripteurs pourront de fait intervenir puisque leurs pratiques réelles seront enfin étudiées) se retrouvent un peu partout, au fil des années ; on voit prendre en compte nos propos sur la lisibilité, sur la redondance nécessaire et même citer la formule (cf. Hazael-Massieux, 1993, 34) : “le linguiste propose, les locuteurs disposent”.


2 – La pratique des scripteurs

13Ceci étant dit, il est intéressant un instant de voir quelle utilisation les locuteurs natifs, devenant scripteurs, font des propositions orthographiques. Nous souhaitions analyser systématiquement des devoirs faits par les étudiants du CAPES de créole qui auraient permis de repérer les tendances et sans doute les difficultés dans la pratique des systèmes proposés : mais divers arguments évoqués par les enseignants contactés montrent que les candidats sont réticents lorsqu’on parle d’analyser leurs pratiques graphiques ; sans doute comme élèves formés dans l’Education Nationale française, avec l’obsession des fautes d’orthographe, transposent-ils sur les créoles, langues pourtant non normées, non pourvues d’une orthographe au sens strict, cette crainte d’être jugés sur leurs “fautes” alors même que pour nous il ne s’agissait que d’examiner des pratiques courantes. Nous avons cependant pu prendre quelques exemples ailleurs : à la fois dans les textes de petites chansons antillaises et haïtiennes qui nous ont été soumis récemment pour que nous les corrigions avant publication dans un recueil, mais aussi sur des forums en créole sur Internet (on pense par exemple à volcreole.com), ou encore à travers divers documents, comme ceux qui ont été réalisés dans une récente campagne en créole pour la sécurité routière en Guadeloupe. Ce cas est particulièrement significatif et nous servira ici à illustrer les tendances des scripteurs, même s’il est moins complet que ce qu’aurait pu donner l’analyse de copies du CAPES, car il va de soi que lorsqu’une campagne est entreprise pour la sécurité routière, non seulement les auteurs souhaitent que les panneaux soient lus, mais compris et suivis d’effet ! Les graphies retenues ne sont donc pas innocentes, et l’on peut être assuré que les “publicistes” n’ont rien laissé au hasard : leurs infractions par exemple par rapport aux propositions émanant du GEREC ou de tout autre organisme sont en partie volontaires, car il leur était bien sûr possible de faire corriger leurs textes s’ils avaient voulu se conformer à une règle. Ils ont choisi des versions en fonction de ce qu’ils peuvent supposer acceptable et fonctionnel pour le public visé.

1.
Si pa vlé mô,
Mette sinti aw !
2.
Dé wou, pridens !
Véyé cô aw !
3.
Piéton,
Rouvé zié aw !
4.
Epi kas
Pa ni cas !
Sécurité routière : campagne en créole (Guadeloupe, 2003)[11]

Tout particulièrement significative est l’opposition cherchée dans la quatrième formule entre ‘kas’ = ‘casque’ et ‘cas’ = ‘casse’, par une variation graphique qui n’a bien sûr aucune raison d’être en raison d’une prononciation identique. Souci de locuteur ou de lecteur, dira-t-on, que cette question des “homonymes/homophones”, qu’on voudrait distinguer. Le technicien n’a guère jusqu’à maintenant envisagé la question, il faut bien le dire, mais l’insistance du public - maintes fois signalée - mérite peut-être que d’une façon ou d’une autre on la prenne en compte [12][12]La graphie Tangol est la seule effectivement, à notre…. Il faut d’ailleurs signaler que les créoles en général étant des langues aux unités peu longues (mots monosyllabiques très nombreux, au mieux dissyllabiques, très peu de mots plus longs), les homonymes sont nombreux - ce qui dans un souci de lisibilité demanderait peut-être une réflexion sur les moyens de lever l’ambiguïté potentielle (soit par une forme graphique différente, soit par le contexte dont le rôle devrait être renforcé avec des marques explicites. Cf. par exemple le rôle des signes de ponctuation), mais ce phénomène est également la source de jeux de mots, de plaisanteries, qui correspondent bien à l’humour créole (Hazael-Massieux, 2001), et il convient dans ces conditions de ne pas éluder la question : la simple transcription phonétique a pour inconvénient de perturber la réception et donc à la limite de gommer complètement l’effet recherché. La valeur symbolique du ‘C’ (cf. le nom même de l’ABC = l’alphabet) est également importante et, pour ceux qui acceptent le ‘K’, on voit à l’occasion ressurgir le ‘c’ comme dans l’exemple ci-dessus où on le trouve à la fois dans le deuxième ‘cas’ (en relation avec ‘casque’) et dans ‘cô ‘ (qui signifie ‘corps’).

14Bien sûr, il faudrait par rapport au petit document précédent souligner encore :

  • les difficultés de la notation de [ã] pour des francophones, habitués à jongler entre ‘an’ et ‘en’ : cf. ci-dessus ‘pridens’ (‘prudence’) ;
  • le rejet maintes fois affiché dans ces conditions de ‘en’ pour noter le son [?] : cf. ci-dessus ‘sinti’ (‘ceinture’).

L’étude de ces notations “spontanées” ne veut pas amener à réformer tous les choix cohérents faits par les “aménageurs linguistiques”, mais invite à réfléchir :

  • à ce qui d’une part passe le mieux : apparemment la notation des consonnes ; on accepte de remplacer ‘c’ par ‘s’, on note même des ‘w’ - autrefois largement contestés (cf. ici ‘wou’, ‘aw’…) on accepte de ne pas noter les consonnes graphiques qui ne se prononcent pas (cf. ‘pa’, ‘rouvé’ [13][13]Ce ‘rouvé’ devrait en fait être noté ‘rouvè’ : cette “faute”…), on accède à la nécessité d’accents ouverts sur le ‘o’ (‘mô’, ‘cô’), ou à la notation des nasales par un digraphe : on, in ici - en renonçant aux trigraphes du français (ceinture est noté ‘sinti’) ;
  • à ce qui d’autre part bloque encore les locuteurs comme le problème du ‘k’, ou du ‘en’ (dont on n’arrive pas à accepter qu’il représente le [?] et que l’on continue régulièrement à utiliser pour le [ã]).

Le bilan n’est pas si lourd, et cela veut dire qu’avec quelques efforts, et une réflexion renouvelée de ceux qui élaborent des systèmes, scripteurs et lecteurs devraient pouvoir s’entendre, et les lecteurs devenir ainsi progressivement scripteurs ! Le peu d’erreurs ou d’incohérence sur les forums créoles (en particulier http:// www. volcreole. com/ forum/ ) est également significatif. Si l’on excepte quelques “distractions” qui font par exemple insérer un ‘et’ graphié à la française dans une phrase créole, parfois à écrire ‘l’année’ au milieu de tout un texte créole [14][14]Exemple : ‘mwen ké pran rivanch mwen l’anné pwochenn et sé zot…, les courriers sont malgré tout plutôt rigoureusement écrits, bien que les locuteurs se déclarent pleins de regrets de n’avoir pas appris le créole (il s’agit apparemment pour la majorité de gens installés en métropole). Ils avouent leur désir de parler et transmettre ces langues (un débat a porté sur le nombre de créoles français dans le monde) et, avec beaucoup de gentillesse pour les non-créolophones qui visitent le site, proposent de traduire leurs propos pour qui le demanderait.

15Un sondage ayant recueilli 158 votes donne sur ce forum :

tableau im1


3 – Questions de styles ou de niveaux de langue en créole

16En créole, comme dans toutes les langues, et au fur et à mesure que se développe la langue [15][15]C’est pourquoi, parmi les créoles français, l’haïtien, dans…, il y a plusieurs façons de “dire la même chose”, ou plus exactement, en disant de diverses façons, on change aussi ce que l’on dit, mais on étend par là même les domaines de l’énonciation créole. Les écrivains, d’abord gênés par ce qu’ils appellent les “limites” du créole, font l’expérience douloureuse d’être obligés de réfréner ce qu’ils veulent dire, de s’efforcer malgré tout de couler leur pensée dans un moule plus ou moins préparé pour cela, et quelques-uns, à l’image de Ronsard dans la Franciade[16][16]“Il est fort difficile d’écrire bien en notre langue si elle…, avouent souffrir de ces limites qui leur sont imposées. Ainsi, dans un article demeuré célèbre, en 1992 [17][17]“La bicyclette créole ou la voiture française” in Le Monde,…, alors qu’il avait à peu près cessé de publier en créole pour se livrer en français à sa passion de l’écriture, Raphaël Confiant disait :

17

Le créole est une langue rurale, habituée à désigner des réalités immédiates. Son niveau conceptuel est très limité. Lorsqu’on s’exerce à écrire un roman dans une langue orale et rurale, on a beaucoup de difficultés, parce qu’un concept doit être exprimé à travers des périphrases. La liberté pour les écrivains créoles, paradoxalement, c’est le français, parce que le français est déjà une langue constituée avec laquelle on peut jouer. Quand j’écris en créole, je ne peux pas jouer parce que je suis obligé de construire mon propre outil. […] Je maintiens que l’écriture en français est un plaisir et qu’en créole c’est un travail.

18Quand on a eu l’occasion d’écrire dans une langue étrangère qu’on maîtrise mal, on comprend cette difficulté, qui devient souffrance quand il s’agit de fait d’être limité alors que l’on écrit dans sa propre langue. Quelle épreuve connaît l’écrivain qui ressent de la gêne dans son expression au point de ne dire que ce que permet le niveau de langue dont il dispose ! Il est vrai qu’en créole, les auteurs jouent plus difficilement des styles, des niveaux de langue… Ainsi le Don Jan de G. Mauvois (excellente traduction du Don Juan de Molière) connaît ses limites avec le ton unique qui est la règle : pas de contraste pour la langue des paysans, pas de nuances entre le “style” de Don Juan et celui de Sganarelle (Chango). Le traducteur a le grand mérite d’être parvenu à un texte intéressant, où le créole employé est d’un registre élevé, compatible avec la langue du théâtre du XVIIe siècle, mais on est loin cependant de retrouver la jubilation que certains auteurs évoquent à manier les mots d’une langue qui se prête à tout, qui permet d’exprimer tout ce que l’on souhaite, et même de se surpasser. L’écriture laborieuse de l’écrivain créolophone est perceptible pour le lecteur et cette perception ajoutée aux difficultés qu’a le lecteur à déchiffrer les graphies, constitue sûrement un des facteurs qui expliquent son fréquent découragement aussi bien que le manque d’enthousiasme du scripteur.

19Pourtant, progressivement, les contrastes de niveaux de langue voient le jour en créole. Quelle n’a pas été notre surprise de découvrir… qu’il existait deux versions de la Déclaration des droits de l’homme en haïtien : l’une dite “officielle” et l’autre “populaire” dont on commente l’existence sur le site web Universal Declaration of Human Rights (http:// www. unhchr. ch/ udhr/ lang/ hat1. htm) : “This is a “popular” version in Haitian of the Universal Declaration of Human Rights which has been added since it provides a clear example of the difference generally existing between written and spoken language.”

20Nous allons donc ci-dessous comparer quelques formules, quelques articles de cette Déclaration pour essayer de comprendre en quoi résident les différences, et quels sont les traits qui caractérisent l’haïtien officiel (écrit ?) et l’haïtien populaire (parlé ?).

21Déjà le titre : “Declarasyon inivesel dwa de lom” s’oppose à “Deklarasyon linivèsèl Dwa Moun” : la francision du créole officiel est déjà évidente (tant du point de vue graphique que du point de vue du vocabulaire, puisqu’on forge un “lom” (précédé en outre d’une préposition ‘de’ bien française) alors que l’haïtien utilise “moun”.

22L’“entwodiksyon”, après les premières lignes, où l’on retrouve presque du français dans la “version officielle” [18][18]“… se baz epi inaliénables constitue le fondement de la libète,…, qui est d’ailleurs des deux côtés orthographiée de façon à peu près semblable et sans grande rigueur, commence par une structure exagérément francisée - la structure que typiquement l’on dénonce chez les locuteurs de la radio :

23

“Lè nou konsidere ke, paske yo pa rekonèt epi ke yo méprize dwa de lom, sa mennen move zak ki revolte la konsians limanite, epi tou ke wè yon tan kote tout moun ap lib pou you pale ak pou yo kwè, paske yo pap nan laperez ak la misè, tan sa-a yo rele li pi gwo ambisyon lom ka genyen” (pour la version officielle)

24n’est guère plus mauvais que

25

“Lè nou sonje ke desizyon rekonèt valè chak moun genyen nan li menm-menm kòm moun, desizyon rekonèt tout moun gen menm dwa egalego, dwa pèsonn pa ka wete nan men yo, desizyon sa a se veritab baz libète, veritab baz lajistis ak lapè sou tè a.”

26Toutefois pour cet ensemble d’alinéas :

  • les constructions complétives avec ‘ke’ sont plus nombreuses dans le premier texte, version dite officielle, que dans le deuxième (trois contre une) ;
  • du point de vue graphie les ‘r’ - malgré les différences de vocabulaire qui ne permettent pas des comparaisons terme à terme -, sont plus nombreux dans la première version (si l’on prend en compte l’ensemble du texte) ;
  • on s’interroge sur les ‘move zak’ (‘mauvais actes’ !) et sur la ‘konsians limanite’ ou ‘ambisyon lom’ : d’une façon générale, les mots longs ou les expressions “relevées”, calquées du français (c’est-à-dire en fait les nominaux créolisés de diverses façons) sont plus nombreux dans la première version ; la version “populaire” retient plus fréquemment des constructions verbales et des périphrases – ce qui fait qu’elle apparaît même parfois un peu plus longue que la “version officielle” (cf. Hazaël-Massieux, 1997 ) ;
  • on soulignera des incohérences graphiques plus nombreuses dans la première version : ‘misè’ au lieu de ‘mizè’, ou encore ‘la konsians’, ‘la misè’ avec ‘la’ séparé alors que le deuxième texte préfère quant à lui ‘lajistis’ et ‘lapè’ comme il convient, puisque l’ancien article français, agglutiné en créole, n’a aucune fonction ; le mot est bien ‘lamizè’, ‘lajistis’…
  • dans la suite du texte la première version continuera ‘lè nou konsidere ke… lè nou konsidere ke li enpòtan…, lè nou konsidere ke li impòtan’ (avec deux graphies pour ‘important’, à deux lignes d’intervalle, et la deuxième forme est profondément marquée par le français : cf. im) ; les trois paragraphes suivants commencent aussi par ‘lè nou konsidere ke’ ; en revanche dans la version populaire après deux ‘lè nou sonjé ke’ (desizyon, inyorans…) on a deux ‘lè nou sonje nesesite pou…’ (sans ‘ke’). Mais ceci était un scrupule de courte durée, puisque l’on retrouvera peu après ce trait caractéristique d’un calque du français : ‘lè nou sonje ke nan batistè Nasyonzini, lè nou sonje ke tout peyi, lè nou sonje ke peyi manm’ [sic]… Mais dans le second texte, la structure redevient plus normale : ‘Lè nou sonje jan li enpòtan pou tout moun sòti dakò sou sa dwa ak libète sa yo vle di, pou yo ka asepte angajman sa a nan tout sans li.’

De fait, régulièrement on retrouvera dans la première version des formes comme ‘la sosyete’, ‘la konsyans’, ‘la vi’, ‘la syans’… alors que dans la deuxième, non seulement on a beaucoup moins de formes avec ‘la’, mais quand il y a des formes introduites par ‘la’, ce ‘la’ fait corps avec le reste du mot (cf. ‘lasosyete, lasyans’) ; on recherche moins les “gros mots”, nominaux abstraits calqués du français : ‘fwatènite’, ‘jiridiksyon’, n’apparaissent que dans le premier texte (dans le deuxième, il faut dire que l’on remplace ‘jiridiksyon’ par ‘kòmannman’), et les Nations-Unies qui dans le premier cas sont ‘Nasyon Zini-yo’ deviennent ‘Nasyonzini’ ; plutôt que de recourir à la’ fwatènite’ on préfère expliquer : ‘Tout moun fèt ak yon bonsans, tout fèt ak yon konsyans epi youn fèt pou trete lòt tankou frè ak sè’ - phrase qui correspond à ‘Nou gen la rezon ak la konsyans epi nou fèt pou nou aji youn ak lot ak yon lespri fwatènite.’

27Du point de vue graphique la version officielle n’est guère cohérente : on trouve aussi bien, comme nous l’avons vu ‘en’ que ‘in’ ou ‘im’ ; apparemment le ‘ò’ qui correspond pourtant à une graphie officiellement reconnue par décret disparaît totalement en syllabe fermée cf. ‘lot’, ‘fok’, ‘lom’… le ‘ò’ est seulement attesté en syllabe ouverte : ‘sòti’, et dans un autre mot ‘miyò’ : ‘la vi miyò chitya nan gwao la libète’.

28De tels éléments suffisent amplement pour commenter ce choix (curieux) de deux versions dont l’une est assimilée à de la langue écrite tandis que l’autre serait plus orale. Il est précisé que la première version écrite selon l’“Official Language [of] Haiti” est destinée aux “Home Speakers” mais aussi aux gens des “French West Indies, Dominican Republic” tandis que la seconde est spécifiquement pour les “Home Speakers [of] Haiti”. On a envie de s’interroger : faut-il être incohérent dans les graphies pour faire écrit, faut-il recourir à de grands mots et à des structures francisées dès que l’on veut faire “créole écrit” ? Des formes comme ‘sipoze’, ‘seremoni’, ‘resevwa’, ‘entèpwete’ apparaissent surtout dans la version en langue officielle. Si dans les deux on trouve ‘patisipe’ (art. 21) mais ‘destriksyon’ (article 30) est remplacé par ‘detwi’ dans la version populaire. Il ne s’agit pas de vanter cette prétendue version populaire qui est elle-même assez largement du charabia, mais il y a indéniablement des efforts pour retrouver le créole tel qu’on le parle. Pour la première version on peut souvent se demander si elle a même été écrite par un Haïtien !

29Ces développements sont en tout cas significatifs et devraient être systématiquement explorés quand passent à l’écrit des textes créoles relevant de divers registres. C’est en ce sens que nous avons à plusieurs reprises souligné l’intérêt de la traduction de la Bible qui présente de très nombreux “styles” : du lyrique et poétique (avec par exemple le Cantique des Cantiques) au théologique (St Paul ou St Jean) en passant par l’épique (l’Exode et de nombreux livres historiques)… Comme cela a été le cas pour toutes les langues dans lesquelles la Bible a été entièrement traduite, on peut penser que la traduction de la Bible en créole [19][19]C’est le cas en haïtien. sera une source pour l’aménagement de la langue. Ce qui a permis à l’allemand (avec la Bible de Luther) ou à l’anglais (avec la Bible du Roi Jacques) ou encore au français (avec les nombreuses traductions des XVe-XVIe siècles, et au-delà) de se construire comme vraies et grandes langues, devrait avoir les mêmes effets sur les créoles… Certes, il reste du chemin à parcourir (seul l’haïtien dispose d’une bible intégrale en créole et dans les autres zones il s’agit surtout de projets ou de travaux en cours) mais les tentatives pour faire varier les styles, les niveaux de langues sont réelles et louables.


4 – Status et corpus hors des mondes français

30Malgré le peu de place dont nous disposons ici, nous voudrions, avant de conclure, regarder un instant le cas du papiamento, bien examiné récemment au plan sociolinguistique par P. Durizot Jno-Baptiste (2001), langue qui du fait de son histoire aussi bien que de son développement actuel mérite une place un peu à part quand on parle de statuts des créoles ; effectivement le papiamento jouit d’un certain prestige et est couramment utilisé par la population dans les îles ABC (Aruba, Bonaire, Curaçao) avec les conséquences que l’on peut attendre de cet usage quotidien pour le développement d’un corpus écrit maintenant consistant et significatif.

31Ces îles ABC, avec des statuts un peu différenciés, demeurent des territoires néerlandais ; mais le papiamento est depuis longtemps déjà utilisé dans des domaines bien différents de ceux que l’on présente classiquement lorsque l’on parle des créoles français. La situation est malgré tout complexe car les langues utilisées à Curaçao, par exemple, sont multiples (dans les DOM français, le créole n’a guère comme concurrent que le français, langue de l’Etat français) et elles ont des fonctions différentes. Si au niveau de l’école, surtout jusqu’en 1986 - date où le papiamento est entré à l’école primaire comme matière d’enseignement - la question de la place à donner à ce créole ibérique n’est pas claire encore (la question d’un enseignement donné en papiamento suscite encore la méfiance en particulier à cause de l’attachement de la population à la connaissance du néerlandais ressentie comme une nécessité pour l’immigration et la mobilité sociale), il faut bien dire que dans d’autres domaines, et même dans des domaines relevant de l’écrit, le papiamento jouit d’un statut significatif. Dans les médias écrits du moins, il occupe une place de choix : six des huit journaux populaires sont écrits en papiamento (contre deux seulement en néerlandais). Notons pourtant que son temps d’utilisation à la télévision reste inférieur à ceux de l’anglais américain (cf. Durizot Jno-Baptiste, op. cit., 121) ; mais ce sont des raisons économiques qui expliquent la place de l’anglais à la télévision : le coût des émissions amène souvent à diffuser des émissions en provenance d’autres pays (les chaînes vénézuéliennes en espagnol sont aisément captées à Curaçao, et la télévision est extrêmement multilingue, si l’on se rappelle que le néerlandais qui est langue officielle y tient aussi sa place).

32Au niveau de l’écrit, et depuis longtemps déjà, “c’est en papiamento qu’on traite des sujets divers tels que l’histoire locale, les actualités, les communiqués officiels”, note P. Durizot Jno-Baptiste (op. cit., 122). Les Curaçaoliens dont la langue maternelle est le papiamento communiquent exclusivement dans cette langue avec leurs enfants. Pour la nouvelle génération, il convient de souligner que le papiamento occupe la première place parmi les langues en usage à Curaçao (il est partout enseigné à l’école et il est parfois medium d’enseignement ici ou là, même si la place du néerlandais demeure relativement importante). Vient ensuite l’anglais (en raison de l’importance de la télévision en anglais), puis l’espagnol et enfin le néerlandais. Pour les plus âgés, si le papiamento occupe aussi la première place, c’est l’espagnol qui vient en deuxième position.

33Du point de vue des statuts, le néerlandais reste la langue officielle, mais avec la promotion d’un standard orthographique, le papiamento devrait devenir également langue officielle (cf. les lois en préparation), et l’enseignement scolaire certainement de plus en plus bilingue [20][20]A noter que les syndicats voudraient même un enseignement…. En réalité, et malgré sa place à l’école, la pratique du néerlandais demeure assez médiocre dans la population (qui en est d’ailleurs consciente) et ceux qui doivent partir aux Pays-Bas pour travailler sont dans l’obligation d’améliorer leur pratique du néerlandais avant leur départ.

34Le corpus écrit en papiamento est donc sans commune mesure avec ceux qui existent réellement pour les créoles français qui, en toute zone, auraient bien du mal à disposer d’un corpus suffisant s’il s’agissait de faire face à un enseignement complet en créole. En Haïti, les raisons sont essentiellement économiques (car toute la population parle créole), mais le résultat est le même.

35Demeure le problème sérieux des choix orthographiques : en raison de son statut particulier, Aruba qui voulait se séparer clairement de Curaçao et qui a son drapeau, son hymne national, etc., ne veut pas avoir la même langue que Curaçao et on a donc deux systèmes graphiques et pour l’instant on ne parvient pas à aboutir à une norme : à Aruba, l’orthographe du papiamento est plus proche de l’espagnol que de la langue néerlandaise. On dit généralement que l’orthographe est phonétique à Curaçao et étymologique à Aruba. Ainsi on écrit ‘kas’ à Curaçao et ‘cas’ à Aruba (pour ‘maison’), et les mots d’emprunts sont phonétisés à Curaçao et reçus dans leur orthographe d’origine (anglaise, néerlandaise) à Aruba. Les emprunts se font plus à l’anglais à Aruba, davantage au néerlandais à Curaçao.

36Le papiamento est sans doute le “créole” - s’il faut parler de créole à son propos, car les gens disent clairement parler “papiamento” et non pas “créole” - qui est le plus utilisé à l’écrit. Malgré de nombreuses tentatives et l’existence de groupes de pression ici ou là (souvent des militants politiques et culturels), que ce soit dans les mondes à créole portugais, ou dans les mondes à créole anglais, les créoles sont toujours des langues peu écrites. On avance toujours à cela les mêmes raisons : d’une part l’absence de consensus quant à une orthographe et une norme, d’autre part les problèmes scolaires (avec le désir surtout d’apprendre aux enfants des langues internationales, notamment l’anglais) et le refus d’être “enfermé” dans un monde clos ; il est évident qu’à l’heure de la mondialisation (économique et souvent culturelle) il est de plus en plus difficile d’imaginer de ne pratiquer qu’une petite langue, qui ne peut servir en-dehors de l’île concernée, même si c’est à travers elle que s’exprime l’identité fondamentale d’un peuple. Partout, on se méfie de l’impact de l’école si la langue parlée par tous devait devenir la langue principale, et l’on s’accroche férocement à l’usage d’un medium d’enseignement différent de la langue maternelle, avec les conséquences souvent catastrophiques que cela peut avoir en matière de réussite scolaire.


5 – Conclusion

37Les situations sociolinguistiques évoluent vite dans les mondes créoles. Pourtant, comme nous l’avons montré dans Les créoles : l’indispensable survie (1999), ce n’est pas partout dans le même sens, et l’on ne peut éluder la question du maintien et/ou du développement des créoles. La question de l’écriture reste fondamentale dans ce cadre. Si l’on a pu rêver dans les années 1970 de créoles “authentiques” qui seraient demeurés oraux (ne croyait-on pas à ce moment que du fait des développements de l’audio-visuel, du téléphone, etc. on finirait par se passer de l’écrit ?), les développements extraordinaires d’Internet qui rapprochent les pays créolophones entre eux en même temps que du reste du monde, suscitent un regain d’activité en matière d’écriture des langues. Les forums sur les créoles et souvent même en créole existent. C’est ainsi que sur volcreole.com, le forum de discussion des DOM-TOM, nous pouvions découvrir récemment que 5962 messages ont été lancés sur 235 sujets concernant les langues locales : occasion de citer des proverbes, d’expliquer des expressions et de débattre, par exemple sur l’opportunité de transmettre le créole à ses enfants. Que penser des propos d’un Martiniquais de sexe masculin qui sous le pseudo ‘Le rédempteur’ déclare à propos des enfants qu’il aura [21][21][Nous respectons ici l’orthographe de l’auteur, aussi bien en… :

Yo kay palé créol kon papa yo, point barre, si madanm là pa konten y ka pren sac li, potéy’ kay manman’ÿ…
Plus sérieusement, je vais leur demander de parler courament Français, avant de maîtriser le créole, et s’ils sont nuls en dictée, il vont mettre le Créole de côté…
Et puis j’aime pas les filles qui parlent créole!

Comme quoi, il n’y a pas grand’chose de nouveau sous le soleil : si les graphies sont plus cohérentes et de mieux en mieux acceptées, les images véhiculées en relation avec l’usage du créole demeurent proches de celles d’il y a vingt ou trente ans !


Notes

  • [1]
    Par exemple, le créole est langue officielle avec le français en Haïti ou avec l’anglais et le français aux Seychelles.
  • [2]
    Parfois de ce fait, pour des langues encore très marquées par l’oralité, peut se révéler indispensable une ponctuation différente de celle qui a cours en français - langue de longue tradition écrite.
  • [3]
    Le cas du papiamento, créole parlé (et écrit !) à Aruba, Bonaire et Curaçao, langue qui jouit déjà d’un certain prestige, mais qui est certainement beaucoup plus “mixte” que nos créoles à base française, nous retiendra également un instant ci-dessous.
  • [4]
    Kayé Tangol n° 1, numéro co-édité par Nout Lang.
  • [5]
    Cf. l’Express, n° 15201 du lundi 4 octobre 2004, interview de M.C. Hazaël-Massieux.
  • [6]
    On sait qu’à l’île Maurice ce terme est souvent préféré à celui de “créole”, ce qui a d’ailleurs le mérite de lever l’ambiguïté, car le créole mauricien n’est pas le créole haïtien, ni le créole antillais, et l’on peut légitimement se demander s’il faut encore regrouper ces langues issues de genèses différentes, et qui ont évolué si diversement, sous le même vocable de “créoles”…
  • [7]
    Le court chapitre Pourquoi une orthographe autre que l’étymologique ? est magnifiquement argumenté, et tout créolophone devrait absolument lire ces pages et les exemples qu’elles comportent (pp. 6-7).
  • [8]
    Groupe d’études et de recherche en espace créolophone et francophone.
  • [9]
    En théorie de l’information, la redondance désigne tout ce qui dans le discours permet de compenser la gêne causée par le “bruit” inhérent à toute communication. La redondance est donc d’ordre très varié, et ne répond pas aux mêmes exigences selon que l’on communique à l’oral ou à l’écrit (cf. Mounin, 1993, 283).
  • [10]
    Cette courte analyse (sous forme de réponse à des questions posées) a été publiée dans le journal mauricien L’express du dimanche 3 octobre 2004.
  • [11]
    Traduction : 1. Si tu ne veux pas mourir, mets ta ceinture ! 2. Deux roues, prudence ! Fais attention à toi. 3. Piéton, ouvre les yeux ! 4. Avec un casque, pas de casse !
  • [12]
    La graphie Tangol est la seule effectivement, à notre connaissance, à traiter cette question et à formuler des points théoriques et pratiques en la matière.
  • [13]
    Ce ‘rouvé’ devrait en fait être noté ‘rouvè’ : cette “faute” atteste une fois de plus la difficulté pour le scripteur créole, sans apprentissage, à accéder aux spécificités du créole : en créole des Petites Antilles les réalisations finales de ‘è’ sont présentes dans de nombreux mots (issus du français après chute du ‘r’ : cf. ‘bwè’ = ‘boire’, ‘fè’ = ‘faire’, ‘tè’ = ‘terre’…), mais sont souvent omises par les scripteurs débutants qui n’ont pas appris à écrire le créole, et assimilées à ‘é’ plus “normal” en finale de mot en français !
  • [14]
    Exemple : ‘mwen ké pran rivanch mwen l’anné pwochenn et sé zot ki ké pléré!’
  • [15]
    C’est pourquoi, parmi les créoles français, l’haïtien, dans lequel sans doute le plus grand nombre de textes a été traduit ou écrit, est un exemple particulièrement significatif.
  • [16]
    “Il est fort difficile d’écrire bien en notre langue si elle n’est enrichie autrement qu’elle n’est pour le présent de mots et de diverses façons de parler. Ceux qui écrivent journellement en elle savent à quoi leur en tenir ; car c’est une extrême gêne de se servir toujours d’un même mot.”
  • [17]
    “La bicyclette créole ou la voiture française” in Le Monde, 6-11-1992.
  • [18]
    “… se baz epi inaliénables constitue le fondement de la libète, de la jistis epi deak lapè nan le mond entye” [sic] !
  • [19]
    C’est le cas en haïtien.
  • [20]
    A noter que les syndicats voudraient même un enseignement entièrement en papiamento du premier au neuvième degré ; comme on l’a compris, les parents, eux, restent très attachés à un enseignement en néerlandais et ne voient pas d’un bon œil l’introduction progressive du papiamento à l’école, même s’ils le parlent et l’utilisent dans toute la vie quotidienne, et s’ils lisent la presse et nombre de documents quotidiens en papiamento comme déjà souligné.
  • [21]
    [Nous respectons ici l’orthographe de l’auteur, aussi bien en français qu’en créole] Traduction du passage créole : ils parleront créole avec leur père, point barre, si ma femme n’est pas contente, elle n’aura qu’à prendre son sac, et l’emporter chez sa mère…

 

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