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LECTURE ANTHROPOLOGIQUE DES GAUGUIN DE RAPHAËL CONFIANT ET DE MARIO VARGAS LLOSA

En grimpant tous deux dans la montagne, celle des pitons du Carbet pour Raphaël Confiant, celle de Mataiea pour Mario Vargas Llosa, les deux romanciers nous hissent au sommet de leur art, sur la ligne de partage des eaux de la création originelle. C’est dans la montagne que le nègre marron s’est enfui et s'est uni à la dernière des Caraïbes, chimère existentielle qui, à la Martinique, tient lieu de mythe de renaissance, de passation des pouvoirs de survie entre ethnocide et esclavage. C’est dans la montagne que les dieux polynésiens entretiennent leur bisexualité entre Ciel-père et Terre-mère, que leurs aristocratiques descendants abattent le fût qui donnera la pirogue hauturière de la conquête du Pacifique. Guerre franco-mexicaine et creusement du canal de Panama d’un côté ; maille à l’endroit pour Koké, maille à l’envers pour Flora Tristan de l’autre enracinent cette anthropologie de terrain dans l’histoire du XIXème siècle. En s'alliant aux marrons de l'isthme, Drake, personnification de l'Angleterre, avait découvert le Pacifique du haut de leur observatoire feuillu. Trois cents ans plus tard, Ferdinand de Lesseps s’attaque à son deuxième canal, onomastique perpétuée par tous les patronymes Suez-Panama des affranchis de Madinina. Décalage de révolutions industrielles aidant, c’est avec les yeux de Robert Owen que nous suivons Florita dans son vain Tour de France de Compagne de la Révolution. Comment ne pas regretter l‘échec de Vargas Llosa à l’élection présidentielle péruvienne contre Fujimori en lisant sa présentation des saint-simoniens, fouriéristes et autres icariens servant ici de repoussoirs à la croisade de Madame-la-Colère pour son projet d’Union ouvrière ? Don quichottesque, la quête de l'Andalouse en déshérence jette une vive lumière sur l’errance du petit-fils : pas de Gauguin sans les {Pérégrinations d’une paria} !

Totalement bilingue, Raphaël Confiant prend langue avec le peintre : sur le chantier où la fièvre jaune terrasse les naïfs attirés par le métal jaune, « trois nègres costauds discutent avec une jovialité insolite dans un idiome que Gauguin reconnaît sur le champ : le créole. » Le parler chantant de Célo, beau nègre de Bel Event, rend le quotidien supportable. Devenu îlien, Gauguin prise la duplicité du langage qui « feint de s’ébattre dans une aveuglante évidence. (…) Que leur français mâtiné d’audaces créoles s’impose peu à peu à ma personne ! » Lors des veillées mortuaires, « la voix altière des maîtres de la parole » initie le peintre aux rites de passage : Yéé-Cric ! Yéé-Crac ! En suivant Lafrique-Guinée dans la roide jungle des Pitons du Carbet, Gauguin précipite son adoption en prenant le quimboiseur à son propre jeu : « dans la plus extravagante raconterie qu’il lui ait été donné d’inventer », il fait croire à son interlocuteur que Napoléon III est fier de ses exploits militaires au Mexique. Admis dans le cercle, le peintre entend Lafrique-Guinée marteler : ‘Atibon-Legba, maître de l’univers, ouvre la barrière de la création à cet homme égaré !’ Ce cheminement est si abouti – Confiant retrouve même le créole d’époque, écrit par exemple 'oiseau-mensfenil' et non 'malfini' lorsqu’il évoque la buse – que nous allons désormais embrasser toute la culture insulaire, composantes indiennes et amérindiennes incluses, car le chantre de la créolité s’identifie totalement à son personnage dont les noces avec l’île culminent dans son union avec Eléonore de Sainville : « avec son quart de sang nègre et mon dixième de sang quechua, elle le dissimulant avec soin, moi l’exaltant à tout bout de champ, nous faisions figure d‘égarés dans un monde où l’on nous prenait pour des Blancs. »

Au fil de ses ‘Dialogues d’outre-temps’ (génie de la culture orale !) aussi savants que les acrobaties généalogiques de Vargas Llosa, Confiant cerne la vérité de peintre que Gauguin a conquise à la Martinique : « Entre l’éphémère et l’éternel, il y a en fait une relation intime : tous deux visent au tragique. Moi, j’ai recherché tout au contraire la sérénité que seuls ces peuples, que nous accusons à tort d’être des primitifs, ont su conserver. » Confiant réussit la sortie de son personnage avec une maestria digne de la maïeutique : le muletier amoureux de sa jeune amante de la rue Case-Nègres lui offre un peu de terre martiniquaise, un peu d’argile rouge-brun qu’il aimait façonner : « la céramique, cette alliance sauvage de la terre et du feu ramène aux forces primitives, aux premiers pas de l’humanité. » Dans Le barbare enchanté, Raphaël Confiant atteint à la plus parfaite expression de son attachement à la Martinique. Son roman est un Hymne à la création de l’île, un Chant à la naissance de Gauguin.

Arrêt sur image : à Mataiea, le jeune bûcheron qui vaque près du faré du peintre est "proche de cette limite trouble où les Tahitiens se transformaient en {taata vahiné}, c'est-à-dire en androgynes ou hermaphrodites, ce troisième sexe intermédiaire." Gauguin va suivre Jotépha… "C'était la première fois que, comme un Tahitien, il entrait à travers bois, s'enfonçait dans l'épaisse végétation d'arbres." Déclic du romancier venu sur place tester ses notes : Vargas Llosa a lu entre les lignes révélatrices de {Noa Noa}, la propre alchimie créatrice de Gauguin : "il marchait devant moi (…) De toute cette jeunesse, de cette parfaite harmonie avec la nature qui nous entourait, il se dégageait une beauté, un parfum ({noa noa}) qui enchantait mon âme d'artiste. (…) l'amour en moi prenait éclosion. Et nous étions seulement tous deux. (…) Etre une minute l'être faible qui aime et obéit." De Nouvelle-Zélande où l'inceste fondateur était pure mythologie à Hawai'i où il était consommé à l'égyptienne, il y a passage à l'acte d'une pointe à l'autre du triangle polynésien dont le centre de gravité est la Polynésie aujourd'hui française. Vargas Llosa soumet Gauguin à l'attraction universelle qui se moque de l'interdit. Et la lumière fut ! Tane le soleil sépara le Ciel-père de la Terre-mère et depuis, l'astre des astres passe la moitié de son temps à explorer son père, l'autre moitié à explorer sa mère, inceste métaphorique à jamais renouvelé pour alimenter les généalogies en égales valences masculines et féminines. Raison d'être du personnage central mué en arbre généalogique de 'D'où venons-nous, Que sommes-nous ? Où allons-nous ?'

Raphaël Confiant créolise Gauguin à la Martinique, Mario Vargas Llosa l'infuse de culte solaire digne de l'Inca, comme si les deux romanciers s'étaient donné le mot pour célébrer cette rencontre des civilisations amérindienne et polynésienne aujourd'hui reconstituée. Linguistiquement et sexuellement, le peintre est un sang-mêlé dont les deux romanciers ont percé le code. La conjugaison de leurs travaux constitue l'un des fleurons des célébrations du centenaire de la disparition de Paul Gauguin, l'homme qui peignait de mémoire…

par {{Serge Dunis}},
_ {Professeur à l'Université de la Polynésie française}