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"L'Epopée mexicaine de Romulus Bonaventure" ou les Martiniquais dans l'Expédition du Mexique

"L'Epopée mexicaine de Romulus Bonaventure" ou les Martiniquais dans l'Expédition du Mexique

   Le dernier roman de l'écrivain martiniquais Raphaël CONFIANT, "L'EPOPE MEXICAINE DE ROMULUS BONAVENTURE" (éditions Mercure de France), évoque un épisode assez peu connu de l'histoire de la Martinique à savoir la participation de plusieurs centaines de volontaires martiniquais à la fameuse conquête du Mexique par Napoléon III en 1862. Cette conquête, que les historiens nomment "l'Expédition du Mexique", s'est terminée par un véritable désastre puisque ceux qui avaient été placés sur le trône à savoir l'empereur Maximilien fut fusillé par les Mexicains et son épouse, Charlotte, partie en Europe chercher du renfort, sombra dans la folie.

   Nous avons rencontré l'auteur...

                                                                              ***

   MONTRAY KREYOL : Comment vous est venue l'idée d'évoquer la conquête du Mexique par les Français avec la participation de soldats martiniquais ?

   R. CONFIANT : Cela remonte à loin, très loin même...depuis mon enfance dans les années 60, dans la commune du Lorrain, au nord de la Martinique, j'entendais les vieilles personnes employer l'expression "Ou ka sanm an moun ki sòti ladjè Meksik" (Tu ressembles à quelqu'un qui revient de la guerre du Mexique). Expression moqueuse adressée à ceux qui marchaient en guenilles, nombreux à l'époque (on les appelait les "indigents"). En ce temps-là, les enfants, "la marmaille" comme on disait, n'avaient pas le droit de poser des questions aux adultes, mêmes à leurs parents, et donc longtemps cette expression m'est demeurée mystérieuse. Et le créole s'appauvrissant malheureusement, décennie après décennie, je ne l'ai plus du tout entendue et j'ai fini par l'oublier. Jusqu'au jour où, trois décennies plus tard, déjeunant dans un restaurant de campagne situé tout en haut d'un morne, à la frontière entre Rivière-Pilote et Le Marin, avec un écrivain martiniquais, P. CHAMOISEAU, un écrivain d'origine tchèque et son épouse, les KUNDERA pour ne pas les nommer, cette dernière s'étonne de la couleur des yeux de la serveuse. Pour moi et mon collègue martiniquais, ils n'avaient rien de particulièrement surprenant : c'étaient des yeux verts de chabine. Mais Mme KUNDERA insistait, disant que ce vert-là était est-européen, plus précisément de la Bohème, et non ouest-européen. Si bien qu'à la fin du repas, lorsque la serveuse est venu nous porter la note, je ne sais pas pourquoi, je lui ai demandé : "Vous vous appelez comment si ce n'est pas indiscret ?". Et là, stupéfaction, elle répond avec son "gros" accent créole : "Mon nom c'est LOWENSKY". Et Mme KUNDERA d'exulter ! Elle avait vu juste...

 

   MONTRAY KREYOL : quel rapport avec la conquête du Mexique ?

   R. CONFIANT : Eh bien, Napoléon III ayant choisi la Martinique comme tête de pont de l'expédition (durant six ans, plusieurs dizaines de bateaux de guerre ont fait escale dans la rade de Fort-de-France, transportant un total d'environ 30.000 soldats), son armée n'était pas composée que de Français, mais aussi de Belges, d'Autrichiens, de Bulgares, de Nord-Africains et aussi de Polonais. Ces gens étaient donc des mercenaires, chose courante à l'époque. Arrivés ici, nombre de ces Polonais ont préféré déserter et comme il n'y avait pas de routes comme aujourd'hui, il était impossible de les rattraper. Pourquoi eux et pas les autres mercenaires ? Parce que leur pays était sans cesse occupé, morcelé etc. et qu'ils ne voyaient pas pourquoi ils iraient se battre contre un autre peuple. Leurs descendants, largement métissés aujourd'hui, se nomment donc LOWENSKY, SOBESKY, LABINSKY etc...et comme cette serveuse du fin fond de la campagne de Rivière-Pilote ne savent pas, pour la plupart, pourquoi ils portent ce nom à consonance si peu française et qui, à nos oreilles martiniquaises, résonnent de manière si...martiniquaise. Donc après ce fameux repas avec les KUNDERA, l'expression créole "Ou ka sanm an moun ki sòti ladjè Meksik" m'est revenue et je me suis mis à faire des recherches sur le sujet...J'ai lu l'étude de Sandrine ANDRIVON-MILTON, mais aussi un très intéressant ouvrage datant de l'époque de l'Expédition écrit par un Français de passage, Charles MISMER. Il a pour titre : "SOUVENIRS DE LA MARTINIQUE ET DU MEXIQUE PENDANT L'INTERVENTION FRANCAISE". Une vraie mine ! Puis toutes sortes d'ouvrages sur le sujet écrits tant par les Français que par les Mexicains.

 

   MONTRAY KREYOL : avant d'en venir à votre roman lui-même, pourquoi vous appuyez si souvent sur l'histoire ? Et autre question, connaissez-vous le Mexique ?

   R. CONFIANT : pourquoi je m'appuie souvent sur l'histoire ? Parce que je n'ai pas d'imagination ! Ou en tout cas pas beaucoup. Je ne suis pas capable comme Maryse CONDE ou Patrick CHAMOISEAU d'inventer un récit de toutes pièces. Si bien que nos différents épisodes historiques servent de béquille ou de colonne vertébrale, si vous préférez, à mes romans : l'éruption de la montagne Pelée, le Temps de l'Amiral Robert, la venue de la Vierge du Grand Retour, la révolte de décembre 59 etc...Un écrivain est quelqu'un qui se situe à mi-chemin entre l'artiste et l'intellectuel. Certains sont plus proches des musiciens, des peintres ou des comédiens ; d'autres plus proches des historiens, des anthropologues ou des linguistes. Je fais partie de cette deuxième catégorie...tout en regrettant de ne pas faire partie de la première (rires)...Sinon, je ne suis jamais allé au Mexique, mais je connais suffisamment de pays latino-américains pour pouvoir m'en faire une idée : Colombie, Costa-Rica, Guatemala, Santo-Domingo etc. S'agissant de mon roman "CASE A CHINE", je ne suis jamais allé en Chine, mais en Corée du sud et au Japon. Pour "LA PANSE DU CHACAL" qui traite de l'arrivée des Indiens en Martinique, je ne suis pas allé en Inde, mais au Guyana où il y a des communautés indiennes qui ont conservé un mode de vie quasi-identique à celui de leurs ancêtres. Donc, finalement, j'ai quand même un tout petit peu d'imagination...d'imagination géographique, disons (rires)...

 

   MONTRAY KREYOL : Ainsi donc "L'Epopée Mexicaine de Romulus Bonaventure" traite de l'engagement de plusieurs centaines de Martiniquais dans l'armée de Napoléon III partie conquérir le Mexique. Comment comprendre que des gens qui ont été libérés de l'esclavage depuis à peine une douzaine d'années veuillent se battre pour des Blancs ?

   R. CONFIANT : J'ai essayé de le comprendre à travers le personnage principal de mon livre, Romulus Bonaventure qui fut esclave sur une "habitation" au Morne-Rouge et qui, à l'Abolition, est d'abord parti s'installer à Saint-Pierre, puis après un certain nombre de péripéties que je laisse le lecteur découvrir, à Fort-de-France. Cela juste au moment où les premiers bateaux du corps expéditionnaire français y font escale avant d'arriver au Mexique. En fait, si aux Etats-Unis, on avait promis à chaque nouveau libre "un mulet et 22 acres de terres" afin de pouvoir refaire sa vie, aux Antilles, on n'a rien eu du tout. L'ancien esclave s'est retrouvé Gros Jean comme devant et ses anciens maîtres ont même été indemnisés par l'Etat français ! Beaucoup d'entre les Nouveaux Libres, comme on les appelait, ont donc été tentés par ce qu'ils percevaient comme une chance d'échapper à une existence certes devenue libre mais tout de même misérable. Celle d'ouvrier agricole souvent sur la même "habitation" où ils avaient été esclaves !  Des femmes ont été tentées aussi et sont parties au Mexique comme cet autre personnage un peu fantasque de mon roman, Péloponnèse Beauséjour. Et en plus petit nombre, des mulâtres tel qu'Adrien Delfort qui deviendra proche conseiller de l'Empereur Maximilien à Mexico.

 

MONTRAY KREYOL : vous racontez donc l'Expédition à travers ces personnages martiniquais, mon votre livre évoque aussi le couple impérial Maximilien et Charlotte, la cour à Mexico, les batailles incessantes contre les insurgés mexicains etc. Mais on ne voit pas le côté de ces derniers justement. Pourquoi ?

R. CONFIANT : En effet, j'aurais pu faire un récit équilibré avec d'une part la vision des conquérants franco-européens et de l'autre, celle des Mexicains dont le président Benito JUAREZ avait été chassé du pouvoir par les premiers. Mais je ne suis pas historien même si je m'appuie beaucoup sur l'histoire. J'ai voulu donner à voir cette Expédition à travers des yeux martiniquais lesquels yeux étaient du côté des conquérants. Montrer donc le paradoxe qu'il y avait pour d'anciens esclaves ou anciens "hommes de couleur libres" à se retrouver en pareille position...Sinon pour NAPOLEON III, il s'agissait de construire un empire latin au sud du Rio Grande afin de contenir l'avancée des Etats-Unis lesquels étaient empêtrés à l'époque dans la guerre de Sécession. Ce fut le "grand rêve" de son règne...

 

MONTRAY KREYOL : En quoi la littérature peut-elle nous aider, nous, Martiniquais, et plus largement, gens du Tiers-monde comme on disait il n'y a pas si longtemps, à nous guérir de nos blessures ?

R. CONFIANT : puisque vous parler de guérison, je fais filer la métaphore médicale : la littérature est un placebo. Les arts aussi, musique, peinture etc...Le médicament, le vrai médicament est la science. Des pays comme la Chine, la Corée du sud etc. l'ont compris. Rechercher le boson de HIGGS ou les ondes gravitationnelles, concevoir l'ordinateur quantique, tout cela est beaucoup plus important que n'importe quel gros bouquin de littérature ou de philosophie, beau morceau de musique ou tableau magnifique. Mais bon, les placebos, ça marche aussi. Enfin parfois... (rires).

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