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L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure de R. Confiant, une épique lecture jubilatoire...

Serghe KECLARD
L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure de R. Confiant, une épique lecture jubilatoire...

   Par tradition, par confort intellectuel voire par facilité, on présente Raphaël Confiant comme un auteur de la Créolité. Certes, il l'est, à n'en point douter. Mais, à l'instar des grands créateurs, il outrepasse cette geôlière catégorisation, pour rayonner dans le monde littéraire libre de toutes attaches d'école. L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure, sa dernière œuvre romanesque parue aux éditions Mercure de France, éloquente démonstration de son savoir-faire d'écrivain, bouscule, en effet,  nos habitudes de lecture et interroge avec humour nos certitudes idéologiques.

Revenu éclopé, borgne et quasi manchot, de son «épopée mexicaine», un ancien esclave martiniquais, dénommé Romulus Bonnaventure (ça ne s'invente pas !), fait le récit savoureux de la guerre de conquête française voire européenne de la Sierra Madre et du Popocatepetl,  de Maximilien 1er, empereur autrichien, sous les ordres duquel sont placés les soldats de  Napoléon III. Son ancienne concubine, elle, Péloponèse Beauséjour (ça ne s'invente pas, non plus!) chabine flamboyante et péripatéticienne originaire de Ravine Bouillé, deviendra comme «Mulâtresse de marque», la chambrière de Charlotte, l'épouse du susdit empereur. C'est l'occasion pour l'auteur de nous plonger avec délectation dans une conquête guerrière du Mexique qui emprunte au baroque et à l'hubris (la démesure).

De prime abord on est, en tant que lecteur ou lectrice, frappé(e) par deux éléments  importants dans le récit de Confiant : sa dimension quasi cinématographique et la polyphonie qui transforme la lecture de l'épopée de Romulus en une épopée de lecture jubilatoire.

    La dimension quasi cinématographique du roman se déploie, en effet, à travers trois personnages:

Le premier, Romulus Bonnaventure, «alias Tête-cercueil» dont la figure caricaturale ouvre, dans le prologue, cette épopée qu'on devine comédie dramatique et burlesque. C'est le type même du picaro, personnage effronté, bouffon et aventureux qui, fier de son passé de soldat au service de Napoléon III, et en dépit de ses blessures, évoque, avec grandiloquence, (son patronyme l'annonce déjà aux spectateurs et spectatrices, sur l'affiche aux couleurs contrastées) dans les rues de Saint-Pierre, sous les lazzi des passants, ses hauts-faits de guerre: «Oyez! Oyez! Bonnes gens de Saint-Pierre, vous avez devant vous un héros de l'épopée mexicaine qu'a décidée notre vénéré Napoléon III et qu'a menée à bien notre non moins vénéré Maximilien 1er...»

Le deuxième protagoniste, c'est une femme, Péloponèse Beauséjour, «plus connue sous le sobriquet de Bel-Bonda» ne semble pas jouer un second rôle mais davantage celui de «supporting actress» dans la mesure où elle est certes l'adjuvant, - celle qui supporte l'acteur principal - mais qui, par ses actes, la complexité de son jeu dramatique, en révèle, en souligne la singulière personnalité. Péloponèse peut aisément rivaliser avec Romulus et occuper, à côté de lui, le haut de l'affiche. De péripatéticienne aux atours incontestables, en effet, elle devient par son entregent chambrière de l'impératrice Charlotte, épouse de Maximilien 1er: «Péloponèse Beauséjour se retrouva donc entre la princesse et un officier  de marine qui lui jetait de temps à autre des œillades lubriques...», «La Mulâtresse de marque devenue de facto chambrière d'une future  altesse impériale...»

Le troisième personnage, Adrien Delfort, «élégant jeune homme  mulâtre  d'origine antillaise», plus précisément, martiniquaise, est cultivé, discret et rêve de devenir écrivain. Il est un des nombreux amants de Péloponèse, à l'instar de Romulus, et complète la somptueuse distribution digne d'une superproduction créole à défaut d'être hollywoodienne, bollywoodienne ou nollywoodienne. A la différence de la  symbolique de l'onomastique des deux premiers, le sien, plus volontiers bourgeois, nous installe dans une configuration dramatique du topique du triangle amoureux.

Et tout l'intérêt de l'œuvre de Confiant c'est de réussir à camper une galerie de portraits aussi dissemblables les uns des autres mais qui ne se limite pas à ces trois personnages. Les figurants et figurantes n'en sont pas vraiment puisqu'il s'agit de l'impératrice Charlotte, de l'empereur Maximilien 1er, éphémères souverains du Mexique (en vérité, d'une partie), du chinois Shang-Sha, compère d'infortune de Romulus au début du roman, de Jédio «de son énigmatique surnom, était un Nègre  créole et l'ancêtre dont il se réclamait avait été transporté à la Martinique deux bons siècles  plus tôt, mais l'homme ne voulait rien savoir. Je suis un Nègre-l'Afrique ! clamait-il», enfin, de Miroslaw Lowensky, Adam Sobesky, Bogdan Ludosky, les quelques soldats polonais déserteurs du corps expéditionnaire de l'armée européenne partie à la conquête du Mexique qui vont marquer durablement la patronymie martiniquaise et dont le premier de la liste «cognait les dominos à la case à rhum du quartier la Josseaud avec des coupeurs de canne et des muletiers de l'Habitation La Fougainville.»... 

On retrouve à la fois dans ce roman toute l'atmosphère des films d'aventure, des drames romantiques confinant à la parodie d'épopée. Les histoires de  Romulus (de Saint-Pierre au Mexique en passant par Fort-de-France) de Péloponèse (de Ravine-Bouillé au Mexique), enfin d'Adrien Delfort (de Foyal au Mexique) se croisent et rencontrent, de manière volontariste afin d'échapper à une destinée médiocre, la grande histoire : celle de la conquête du Mexique par l'armée napoléonienne. Et Romulus, celui qui finalement ne fit pas de guerre, ne monta jamais au front,  de clamer à la face du monde : «[...]et moi, Romulus Bonnaventure, oui, le déguenillé [...] le boit-sans-soif que les sergents de la ville ne cessent de harceler, sachez que j'ai fait partie  des valeureux soldats qui ont résisté au siège de la ville d'Orizaba.» Et Péloponèse qui avait adopté le pays de la personne, le Mexique, de répéter à un Adrien amoureux et nostalgique auquel le pays manquait cruellement: «Jamais je ne reviendrai à la Martinique

    On se rend bien compte que d'épopée on ne saurait en parler véritablement (quoique !) - surtout pour Romulus, paradoxalement acquis à la cause de Napoléon III - mais davantage de parodie où le burlesque s'invite à chaque plan-séquence ou scène. La dernière est révélatrice du registre dominant de l'œuvre :«Aujourd'hui, ayant regagné ma bonne ville de Saint-Pierre, plus rutilante  que jamais, plus extravagante  aussi, j'erre de par les rues en tentant d'intéresser  le monde  à mon histoire. Les plus charitables me conseillent [...] A tous, je rétorque dans mes mauvais jours: allez coquer vos mères ! Et dans mes bons jours : Vive l'empereur Maximilien et l'impératrice Charlotte Amélie du Mexique!...»  

   Cependant, en tant que lecteur et lectrice, la découverte de la Martinique post-esclavagiste et du Mexique, avec comme guides Romulus, Péloponèse, Adrien et le narrateur omniscient, relève de l'épique jubilatoire.

    La composition de L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure, structurée en quatre cercles, déclinés en chapitres et un prologue, transforme la lecture en une odyssée réjouissante. La satire, les jeux avec les langues (créole, français, espagnol, polonais ...), les néologismes cocasses, quand ce n'est pas le parti-pris d'échappées belles hors du récit par le biais d'incrustation de lettres, mémoires, notes, digressions, en polices différentes, sont autant d'arrêts sur image (pour poursuivre notre métaphore cinématographique), de variations bienvenues dans le temps long de la lecture.

Par surcroît, des instances plurielles d'énonciation qui interviennent dans le récit, - à l'allure, bien des fois, d'anamnèse - créent une écriture  polyphonique permettant une vision globale, à la fois intimiste et historique, de la débâcle de Napoléon III en terre mexicaine.

- D'Adrien aux prises avec des bandidos, on prend, amusé, connaissance de son message improvisé, à eux adressé, pour sauver sa peau : «Nous, Maximilien, empereur du Mexique, en l'an de grâce 1864 du mois d'avril, ordonnons à tous les capitaines des navires arrivés d'Europe de se retirer sans délai du port  de Véracruz ... Fait à Mexico, palais de Chapultepec.»

- A Péloponèse, ancienne prostituée à Ravine-Bouillé,  «transformée en une vraie dame de cour» au Mexique, on apprend qu'elle émît, devant son amant Adrien, le désir de convoler avec lui en justes noces pour se heurter à une fin de non-recevoir : «J'étais sur le point de lui demander l'autorisation de t'épouser... Adrien blêmit.»

- En passant par le narrateur évoquant, avec ironie, le retour brutal à la réalité de Romulus ainsi que de ses compatriotes lorsqu'ils reviennent au pays : «Ils avaient quitté la Martinique en héros, quelques années plus tôt, sous les acclamations de la populace massée sur la place de la Savane, et avaient rêvé de gloire et de médailles.» Et d'ajouter, dans le même registre, qu'ils n'eurent nulle reconnaissance de la part de Maximilien 1er voire de Napoléon III : «Romulus Bonnaventure était  le plus amer d'entre ces soldats sans cause, comme ils se qualifièrent eux-mêmes, car il leur avait été  indiqué qu'aucune  pension militaire ne leur serait versée puisqu'ils étaient des engagés volontaires

- Enfin, la réaction de Romulus, quoique risible, nous paraît, à bien des égards, pathétique puisqu'en dépit des évidences, il cherche, désespérément, à apparenter sa conduite de simple ouvrier de génie au Mexique à celle d'un héros : «Bonnes gens de Saint-Pierre, vous avez devant vous  un héros de l'épopée mexicaine qu'a décidée notre vénéré Napoléon III et qu'a menée à bien notre non moins vénéré Maximilien 1er. Les médailles que j'arbore  témoignent de la bravoure au combat de Romulus Bonnaventure.»  

Tout cela confère, en définitive, à l'évocation de «l'épopée» mexicaine de Romulus Bonnaventure une démesure comique, même si on peut y déceler comme l'allégorie contemporaine de nous-mêmes.  Les histoires de Romulus, Péloponèse, Adrien, pour ne citer que les plus emblématiques, baroques à souhait, ressassées, transformées, amplifiées à la dimension de véritables mythes fondateurs, apparaissent, tout au long du roman comme des contes étiologiques tentant d'expliciter, d'illustrer ce proverbe créole qu'entendit l'auteur durant son enfance : «Moun-tala an chien kon an solda ki sòti ladjè Meksik» (Cette personne est dépenaillée comme un soldat qui aurait fait la guerre du Mexique).   

 

   S'appuyant sur des faits historiques incontestables, comme c'est souvent le cas dans ses romans, Raphaël Confiant, dans L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure, réussit, par conséquent, le tour de force de nous convier à la seule épopée qui vaille, celle de la littérature lorsqu'elle ré-enchante le réel et se transmute, pour notre  plaisir de lecteurs et lectrices, en réalité augmentée. Que demander de plus ?

 

Serghe Kéclard, mai 2018.

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